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2. Donner forme au temps (baleine paysage de M. Hache)

27 octobre 2013 - Critique, Lectures critiques
2. Donner forme au temps (baleine paysage de M. Hache)

Le calendrier, ici aussi, fait bien les choses. Je n’ai pas spontanément la mémoire des dates, et le détour par le semenoir était prévu d’emblée au lancement du sujet « Une page par jour », pour les raisons données ci-dessous. Mais comme ce sont journées d’hommage à Maryse Hache, disparue il y a un an, je commence par relayer ici les divers billets semés à sa mémoire :  chez Brigitte Celerier, paumée ; chez Pierre Ménard, Liminaire ; chez Christophe Grossi, déboîtementschez Christine Jeanney, Tentatives chez gilda, Traces et trajets ; chez André Rougier, Les Confinschez Anne Savelli, Fenêtres open space ;  chez Florence Trocmé, flotoir et Poezibao (pardon si j’en oublie). Vous y trouverez, aussi, l’amie. Je ne connais que la poète.

J’ai des enthousiasmes fulgurants, mais rares. Avec trois par an, je m’estime extraordinairement chanceuse, on tourne plutôt autour de un ou deux, zéro parfois. Maryse Hache a été l’un d’eux en 2012 (tardivement donc…), et plus particulièrement baleine paysage – peut-être est-ce bien de là que découle, parfois très indirectement, toute une série de réflexions qui m’occupent de manière assez désordonnée depuis un peu plus d’un an. Je crois n’avoir jamais lu (sans parler de voir, mais lire Maryse Hache y conduit) de quotidien si heureux, si lumineux, même dans la grisaille. Et cette fois-ci, je ne raccroche pas après coup ou par analyse cette notation au texte. C’est exactement ce que je me suis dit, en me laissant prendre par la ritournelle de la baleine. Ce qui n’empêche pas, au contraire, qu’il vaille la peine de s’y arrêter de façon un peu plus détaillée, maintenant que voilà lancé dans la réflexion sur l’écriture du jour – un jour qui commence ici à prendre teinte d’aube, puisque c’est au petit matin qu’est écrit chaque billet (chaque poème), entre 5 h 30 et 8 h environ, en général. Ce « journal » a été tenu entre le 1er janvier 2012  et le 15 août 2012 : 223 poèmes (dont 3 d’une ligne, pour dire vacances).

baleine paysage 57

sur ordre tac tac des tuyauteries chauffagières le noir nuit céde au bleu pâle / des scintillements et clignotements traversent le rectangle d’une vitre fenêtre / on entend le grand vroum d’avions traversant le ciel de jardin / les merles merlent / les tilleuls tilleulent / un pinson pinsonne / on entend quelqu’un bouger dans la maison et faire couler de l’eau / pas là chat roux / un avion vroume le ciel / quelqu’un dit les rêves chancellent au réveil et leurs vies ne reviennent pas / on entend de l’eau chantonner buller bouillir 27 février 2012 / le bleu ciel joue mer étale au-dessus du bois et les branches de tilleul algues fines / un bateau à bruit vroum glisse à belle allure lumineuse / une mésange zinzinule / baleine échouée en bord de prés vénéneux

Source : Maryse Hache, http://semenoir.typepad.fr/semenoir/2012/02/baleine-paysage-57.html

Là encore, c’est la variation autour du même qui prédomine et informe le temps qui passe. Mais ce même est donné à l’auteur sans qu’il ait besoin de le constituer et de l’isoler en objet (à la différence de la migraine chez G. Vissac), à l’inverse, il s’agit plutôt de rendre compte de tout ce contient un cadre arbitraire opérant la délimitation : l’environnement immédiat, visuel et sonore essentiellement – le paysage, incluant également l’univers mental immédiat de celle qui écrit – la baleine. L’unité tient à la régularité de ce moment du jour et de son cadre. Ce cadre varie quelques fois, certes rares, où Maryse est ailleurs (baleine paysage 177 et suivants), et cela constitue l’un des seuls « événements » de l’ensemble (avec quelques références à la Grèce, baleine paysage 46 notamment). 

Cette permanence du lieu n’est cependant jamais explicitée. Le texte seul, par ses notations attentives et leur répétition, parfois sous forme de variation, la tisse, offrant au lecteur ce paysage choisi tout peuplé de l’âme de l’auteur. Quelques éléments suffisent à le constituer : le rectangle de la fenêtre, les couleurs et formes des arbres et des fleurs, la couleur du ciel et ses nuages, l’aspect de la grue et les sons qui l’environnent, le bruit du chauffage, celui des avions, la saveur du thé et le bruit de l’eau qui chauffe, le chat roux et, plus ou moins présent (lu ou vu-entendu ?) « quelqu’un », ainsi enfin que l’activité lirécrire. À l’exception des deux derniers éléments, il s’agit assez nettement d’un tableau, contenant le cadre de la fenêtre, l’ensemble étant lui-même cadré plus ou moins large (vue par la fenêtre seule ou éléments du décor intérieur).

Or cette articulation dedans-dehors est association, voire fusion, plus que séparation : le réel est accueilli et transformé par le regard, la voix, et chaque poème mêle intimement ce qui est vu et pensé en passant de l’un à l’autre sans transition. Nul effet de télescopage, pourtant, le rythme de la phrase assure la continuité d’ensemble des éléments juxtaposés, et rend compte de celle de la pensée dans ses inconséquences mêmes, comme si l’on était au plus près de lire « en direct » ce qui passe par la tête de l’auteur. C’est en cela d’abord, finalement, que baleine paysage donne forme au temps (alors que, choisissant le titre et réfléchissant à ce billet, j’ai d’abord pensé aux variations étudiées plus bas), par la justesse du rythme, dès le premier poème, qui opère comme un charme – le charme du langage, particulièrement du langage poétique, dans cet étroit et spécifique rapport au temps qu’institue la progression linéaire de la phrase. Comme si, pour recueillir le réel, le (donner à) voir, comme si cette attention au monde ne pouvait fonctionner qu’à l’aide de ce temps microscopique écoulé entre le début et la fin d’une phrase, d’une pensée. Avec cette limite de l’instant t que nous sommes condamné à laisser échapper, un mot étant toujours trop long à dire, lire, penser. Baleine paysage nous rapproche pourtant de cette fulgurance, non seulement par la juxtaposition « désordonnée » (mais sans brouillage), aussi par la brièveté choisie de chaque notation : on se passe d’articles, on évacue les verbes, on supprime même certains mots essentiels (avion, par exemple), lorsque c’est nécessaire.

Cette cure d’amaigrissement, c’est toutefois parce que l’on s’inscrit dans une durée plus vaste qu’elle est rendue possible. Le même moment revient, les mêmes mots avec. Tact-tac suffit à la longue pour désigner le chauffage, inutile de continuer à le préciser, de même pour vroum. Plus magique encore est cette « éblouissante épaule » qui apparaît (au pluriel d’abord) dès baleine paysage 107, repris d’une traduction de Danielle Carlès, pour revenir incessamment désigner l’éclat de la lumière, notamment renvoyée par une surface, semble-t-il, mais peut-être est-ce l’épaule qui m’incite à la trouver – peu importe, le succès de l’image tenant précisément à ce qu’elle conserve cette idée seule d’un éclat spécifique, qui seul sera qualifié, dégagé s’il le faut son support quand il existe. La même condensation est à l’œuvre dans certaines répétitions, « les tilleuls tilleullent » par exemple. La phrase ne veut rien dire, elle se contente de redoubler la présence du tilleul (tilleul seul passerait inaperçu), elle le signifie juste, le rend présent – spatialement et temporellement, à cet endroit de la phrase au moment où il est lu. Le même principe vaut pour tous les bonheurs d’expression, qui n’ont rien d’un hasard : onomatopées, néologismes, mots rares, précieux si l’on parle de l’éclat, jamais pédants, dérapages vers une autre langue. Chacun jette une étincelle de joie, arrêtant, fût-ce un fragment de seconde, le lecteur, pour le plaisir de lire, de voir. Il y a quelque chose de superbement enfantin et primesautier dans le monde vu et offert par Maryse Hache, une célébration légère de la pleine présence. Avec ce miracle supplémentaire et purement poétique que même les absents y sont présents : « chat roux absent », « pas d’épaule éblouissante » suffisent pour que le lecteur les retrouve, déplorant à peine avec l’auteur.

Or, pour finir1, cette poésie au jour le jour est bel et bien de l’ordre du plus intime partage. Maryse Hache partage seulement le moment où elle écrit, mais le partage en entier, tout animé du mouvement de son regard et de sa pensée, et, quoique les notations la concernant soient à peu près inexistantes, sa voix est la plus sûre présence. J’étais en sa compagnie tous les matins de départ au boulot, un peu plus tard en cas de grasse matinée. Dans cette réflexion où j’essaie de cerner ce qui me plaît et me retient tout à la fois face à l’écriture de l’intime2baleine paysage est le point de pacification, où tout plaît, rien ne retient, et ouvre une voie parfaitement lumineuse.

 


___________________________________

  1. Alors qu’il y aurait encore assurément beaucoup à dire, sur les « quelqu’un », sur lirécrire, ou même sur l’installation progressive d’une forme plus fixe entre le début et la fin de l’ensemble. Mais qui trop embrasse mal étreint. []
  2. Dont la poésie fait assurément partie pour moi, j’y reviendrai dans le dernier billet []
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Une réflexion sur “ 2. Donner forme au temps (baleine paysage de M. Hache) ”

lanlanhue

« quelqu’un », ainsi enfin que l’activité lircrire…..Dans cette réflexion où j’essaie de cer­ner ce qui me plaît et me retient tout à la fois face à l’écriture de l’intime2, baleine pay­sage est le point de paci­fi­ca­tion, où tout plaît, rien ne retient, et ouvre une voie par­fai­te­ment lumineuse »

Merci de faire entendre cette presque « doublure », proche et différentielle d’un lircrire.
Bon dimanche

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