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190816

19 août 2016 - Poèmes
190816

On ne sait pas quand on a passé la frontière, d’un coup fouetté par l’air plus vif plus doux, d’un coup on la devine franchie depuis longtemps, cette incertaine frontière, qu’on ne sait situer derrière soi dans le passé pas plus qu’on n’a songé à le faire lorsqu’elle était devant, qu’on se dirigeait vers elle sans le savoir ni le vouloir, cette frontière inexistante presque qui n’apparaît qu’une fois franchie, dépassée déjà, laissée loin derrière soi, on en avait pourtant peut-être bien entendu parler, sans trop y croire, comme d’une légende qu’on ne chercherait pas, que l’on aurait même, à une époque, pensé fuir plutôt, parce qu’elle répartissait trop abruptement, pensait-on, parce qu’elle vous séparait et vous mettait dans ses cases et qu’on préférait quelque chose comme une grande fraternité qui ne paraissait pas si abstraite, alors, avant de savoir, avant d’apprendre qu’au fond elle n’intéressait pas grand monde, qu’on était en définitive bien seul avec cette grande idée, peut-être pas assez prise à bras-le-corps, finalement, et sans s’en rendre compte on a pourtant suivi son chemin, entre l’absurde et les défaites, on a poursuivi son chemin tout de bon, en se guidant un peu sur cette étoile et ses métamorphoses, sans trop savoir quoiqu’en cherchant beaucoup, pour tomber toujours sur autre chose, et même maintenant en se souvenant qu’on en aurait hurlé, à la fin, que ça brûlait et déchirait par moments, au moment précis peut-être où on passait cette frontière qui n’existe pas, on ne saura pas si c’était à ce moment-là, ou bien avant, après, on pense forcément un peu pendant, même en se souvenant de toute la douleur, on la dirait hérissée de récifs pointus contre lesquels vous vous blessiez portée par on ne sait quel courant, disons un courant, disons que l’étoile à force de prendre mauvaise tournure avait fini courant, disons qu’à force de river sur l’étoile votre regard fixe dur illuminé elle vous avait entraînée dans chute lorsqu’elle était devenue courant et qu’elle vous emportait sans que vous ne voyiez plus grand-chose, que vous ne vous guidiez plus sur rien, une fois déchaînées les forces libérées, malgré tout, maintenant que la frontière est loin, maintenant que l’on découvre l’existence de cette irréelle frontière pour l’avoir franchie et combien il paraît impossible d’y revenir pour la franchir derechef, dans l’autre sens, malgré tout ce qu’on serait bien en peine d’oublier, il semble qu’une candeur étonnante a guidé chaque pas sur le chemin le plus sûr au milieu des écueils mêmes, car au-delà de cette frontière, on croit avoir toujours vécu dans ce pays nouveau qui met un terme à l’exil.

Et, à l’instant où l’on pense tout cela, vibre intime le repli d’où la vie s’émeut et s’élance toute.

Illustration : Mark Rothko, Untitled, 1968.

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