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3. Embras(s)er le temps (Journal de l’aube, de A.Jouy)

17 novembre 2013 - Critique, Lectures critiques
3. Embras(s)er le temps (Journal de l’aube, de A.Jouy)

elle est. sur la feuille tout ce qu’elle ne peut pas montrer.
Anna Jouy, Journal de l’aube 80

Cette lecture du Journal de l’aube est, évidemment, toute subjective. Je remercie Anna Jouy, non seulement de m’avoir prêté le texte qui le conclut, mais surtout d’être par ses textes à la source de cette réflexion qu’elle continue d’alimenter. Pour son propre regard sur son blog, et notamment le rapport au temps qu’il implique, lisez entre autres « Table d’écriture – blog« . Tous les textes en infobulles sont des citations.

Point d’objet aussi délimité qu’une migraine ou le cadre d’une fenêtre dans le Journal de l’aube d’Anna Jouy1. Tout devrait dès lors pouvoir s’y inviter, c’est-à-dire n’importe quoi qui occupe le jour : anecdote, lecture, réflexion, compte rendu de la journée, bilan moral ou autre. Or l’aube choisie évacue tout cela : le jour est encore vide et le journal ne peut être simple réceptacle qui retienne un peu de la journée tout juste écoulée. Le jour est encore vide, la page blanche devient miroir (Journal de l’aube 83), dont l’écriture seule tirera un reflet, celui de la diariste d’abord, celui des jours aussi, mais troublé encore par la diariste qui en modifie contours et couleurs, portant ainsi sa marque.

C’est en cela sans doute que le journal de l’aube est d’abord, au suprême degré, intime, partant, aisément impudique. Il ne s’agit pas seulement d’une mise à nu, consciente, qui s’offrirait au regard du lecteur (au nom de quel privilège, d’ailleurs ?), mais du regard porté sur le nu de soi-même, redoublant l’effeuillage par le fantasme, au sens le plus général du terme. Par ce biais-là peut-être, le journal échappe à la vulgarité : il ne s’agit pas de se complaire dans le regard de l’autre. Ne serait-ce pas plutôt le moyen de saisir l’émergence de l’image, le regard qui glisse sur le miroir et crée le reflet, sans lui-même laisser de trace. Comme si le regard des autres n’était convoqué que pour devenir l’un de ces autres ? Il n’est dès lors pas question de sincérité ou d’authenticité mais, un peu plus loin, d’exigence de soi à soi, selon des termes que le journal laisse parfois entrevoir, tantôt cherchant à les définir (Journal de l’aube 81), tantôt livrant en creux ce dont il n’est spontanément pas question, parfois aux dépens du lecteur, et quitte à n’en savoir pas si long qu’il serait confortable :

« le décalage entre ma vie et moi est si profond que je suis devenue invisible.
est-ce donc une sorte de posture et mon dieu je voudrais à ce moment-là dégainer le noir, le champ dévasté de la prison. j’aimerais qu’on me dise que je porte le noir avec une certaine élégance et non que mes sapes déchirées cachent mal mon âme d’albâtre. on prend l’ombre pour le miroir. et que mon écriture puisse être un jeu, inconscient littéraire, à leurs yeux me répugne encore plus de moi qui ne sais même pas si ils ont raison ou tort.»
(Journal de l’aube 8)

On rechigne pourtant à se laisser chasser du miroir – d’autant plus que ce vice de lecteur, chercher son propre reflet dans la page offerte, est ici particulièrement troublant, par l’apposition de ce simple mot, « Journal », sur une poésie non dénuée d’obscurité, qui convie donc à prendre une part active dans son interprétation, dans la reconstitution des images offertes. Car en dépit de cette complaisance, c’est surtout la profusion des images offertes (Journal 79) et des rôles endossés par l’écrivaine (Journal de l’aube 81) qui nous retient au miroir. Les portraits, physiques et moraux, abondent, quoique aucun ne soit définitif, et transcrivent peut-être souvent un état plus qu’une identité : « femme feuillée » (Journal de l’aube), morte étiquetée (Journal de l’aube 48), sorcière (Journal de l’aube 64), chienne même (Journal de l’aube 72) . Même lorsque de tels portraits sont absents, l’image poétique élabore souvent des paysages frappants, visions habitées du regard de la diariste – on ne saurait oublier que l’âme est un paysage choisi. C’est là au demeurant qu’est son identité la plus stable, la plus objective, malgré les doutes émis (Journal de l’aube 81) : elle est reconnaissable, en tout texte, comme poète, au sens le plus ancien du terme. Et c’est ici que l’on peut quitter le miroir.

« prendre le fil et débuter l’histoire. étape de miroirs dans la salle des pas perdus, la pire. se reconnaître dans les difformités d’usage, grimaces et grimages. pourtant sentir la lumière qui file, entre les doigts justement, et ne pas oublier que c’est elle qui crée. le reste n’est que pièges dans les rotules, les saccades des pierres.» (Journal de l’aube 56)

La lumière est assurément l’écriture (encre paradoxale), pour dépasser, traverser le miroir. L’objet du journal n’est donc pas si évanescent que le reflet entrevu : il est à lui-même son propre objet. Il ne s’agit pas, comme on l’a déjà vu, de renseigner les jours, d’en raconter l’histoire, mais pas davantage d’en garder trace ni reflet. L’écriture du journal vaut comme activité, son temps n’est pas le passé mais, résolument, le présent, ce qui est en train de s’écrire – et aussitôt lu, selon une temporalité presque concomitante, grâce au blog (Table d’écriture). C’est en tant qu’acte qu’écrire obéit à une nécessité intérieure, intime, certes, mais qui offre du même coup l’élan pour franchir le sujet, l’individu. Tel est sans doute tout l’objet du lyrisme, plus ou moins heureux :  cette mise à distance du soi « réel » qui ne laisse filtrer que la voix du poète, dont la source est cependant assez intime pour trouver écho dans l’âme (ou la chair) du lecteur.

Est-ce alors que le « je » devient l’« ombre » évoquée auparavant (Journal de l’aube 8) ? est-ce ainsi qu’Anna Jouy se rend « invisible » ? Ce n’est pas ce que le texte semble indiquer, pourtant. Peut-être la page est-elle plutôt l’envers du miroir, l’écriture reflétant cette part condamnée de lumière : l’ombre, qui ne saurait être rendue à la vue, ombre incertaine et mouvante, échappant à la fixité de l’image, pour habiter dans le rythme du texte, dans ses sons (Journal de l’aube 34), ou entre les fils qui le tissent. Une identité autre, fuyante.

On aimerait pouvoir dire que ceci, après, est l’affaire d’Anna Jouy. S’arrêter un peu pas plus tôt, et conclure sur l’intensité d’une écriture qui charme son lecteur. Mais, si le blog tire de la qualité de l’écriture et de ses enjeux sa qualité incontestable, il n’en institue que plus nettement un rapport particulier avec le lecteur, face auquel la diariste ne feint nullement de se retrancher dans la position de l’écrivain – ni même simplement de l’écrivante. Or de quoi s’agit-il ? De suivre, jour après jour, ce qui se passe pour elle à l’instant d’écrire, de partager avec une expérience qui n’a pas de terme attitré – spécificité du blog, par rapport au simple journal intime, que cette simultanéité déjà évoquée. Ni plus ni moins, bel et bien, que partager sa vie, par son versant (presque) le plus intime : l’écriture. La relation de lecture devrait devenir relation d’amitié. Pourtant, il semble que la page fasse aisément écran, maintenant la diariste « sous verre », hors de portée (Journal de l’aube 59), comme si, miroir encore, elle renvoyait au lecteur ses propres pudeurs, sa propre crainte de mécomptes – sont-ils pourtant plus rares dans nos histoires de chair et d’os ? N’en reste pas moins que, ce qui trouble tant, à la lecture d’Anna Jouy, ce n’est pas seulement la qualité des textes, son intensité, ni le choix résolument du journal, pas même l’importance de l’écriture en tant que telle – s’il faut tout cela, c’est pour poser la question beaucoup radicale et simple du rapport à l’autre offert  par l’écriture, sans en faire nullement une question théorique, mais en offrant un exemple poignant d’une équivalence entre l’écriture ou la vie, notamment par cette ouverture au lecteur – Anna Jouy souhaitant sa page également poreuse. 

journal de l’aube 28

jeudi 22 août 2013, par Anna Jouy

maintenant. ce moment où va s’inverser le jeu des ombres. la nuit, – où les découpes, les silhouettes sont celles de la lune, celles du plus de lumière, d’une appréhension plus claire de l’obscurité, négatifs photos-, contre le jour. bientôt l’enclenchement de la génératrice cosmique et le revers des tendances nous apparaitra comme des mouchoirs tombés par terre, pour une drague future, un rendez-vous de crépuscule.

bien sûr. me redis-je. journal.
je dois me le répéter souvent, je le sais, pour rendre la chose acceptable, plus évidente, plus claire donc.
c’est le ressassement de l’obscur qui finit par éroder la digue intérieure.

l’eau ne passe pas encore sous le pont, n’est pas encore inondant le terrain, désamorçant pour toujours les mines. je mène un combat contre moi désormais, une guérilla de serf. lever le joug, avec le noir de la nuit, dans le vide d’opposants dans le vide partenaire, sparring partner. le vide, qui épuise le sens des coups, le vide qui agrandit le ring, jusqu’au fin fond de l’univers, de l’existence.

oui bien sûr. je suis devenue folle, ortie, urticaire purulent, hérissements permanents de la gorge. bien sûr que je le sais, que c’est une évidence. mais de quoi cela vient-il, de qui cela vient-il ? de quel poison suis-je donc la victime ?
je me bats dans le vide, contre le vide, lutte vaine qui ne fait qu’engrosser lentement mais inévitablement le mal, comme un chien rendu féroce et qu’on affame encore.
la nuit finie, je suis acculée dans les cordes, j’entends la cloche du combat, la nécessité de prendre les coups du Rien, de prendre les chocs tragiques de mes propres poings.

Source : Mots sous l’aubehttp://jouyanna.ch/spip.php?article237


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  1. Son site Mots sous l’aube ne se limite pas à ce seul journal, isolé en partie par commodité. Le site entier pourrait se rattacher à une écriture journalière, mais seule cette « colonne de mercure » de l’aube est explicitement dotée du statut de journal par l’auteur, et les billets qui y sont réunis sont les seuls à ne pas porter d’autre titre que « Journal de l’aube » suivi du numéro. []
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