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Georges Darien, La Belle France

30 avril 2016 - Critique
Georges Darien, La Belle France

Texte repris dans le cadre de la dissémination « Irrévérence » organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Une fois n’est pas coutume, je ne reprends pas un texte contemporain, mais un extrait du pamphlet de Georges Darien, La Belle France, écrit en 1900, et plus précisément un passage du chapitre IV où il est question du travail – mais aussi, plus largement, de l’économie, ou encore du vote, etc. – passerelle toute trouvée pour un détour en image du côté de Nuit Debout, en écho plus ou moins lointain. Écrivain de tendance anarchiste, il éreinte sans vergogne la France de la Belle Époque, son cortège d’hypocrisies et, bien évidemment, sa soumission à l’ordre établi – d’où l’aversion contre « les Pauvres », affichée notamment dans le chapitre ci-dessous, et qui offusquera toute âme délicate et bien-pensante.

 

Chapitre IV, extrait

La discorde vaut mieux qu’une horrible concorde où l’on meurt de faim.
Babeuf


tumblr_o5f2fj2muJ1vpu8c2o1_1280Le présent état de choses n’est sûrement pas le résultat d’un pacte librement consenti entre dirigeants et dirigés. Mais, s’il l’était, il ne pourrait certainement pas être défendu avec plus d’obstination par les deux parties contractantes. Quand on pense aux luttes de toute nature que les Pauvres ont à endurer afin de ne point sortir du rôle passif qui leur est assigné dans la tragi-comédie sociale, on se demande si réellement c’est le manque de courage qui les empêche d’essayer de modifier leur situation. De fait, ce n’est pas le manque de courage, en termes précis. C’est la fragmentation de ce courage ; la division jusqu’à l’infini de leurs facultés énergiques. Ce sectionnement des forces morales du peuple a été pratiqué avec une grande habilité, principalement par la création de soi-disant devoirs et de prétendus droits politiques, qui n’existent effectivement ni les uns ni les autres. Par exemple, on est arrivé à convaincre le Pauvre que voter, c’est remplir un devoir, accomplir un acte. Il l’a cru. Il n’a pas vu que c’était simplement renoncer à agir. Il n’y a pas d’action indirecte. Un mandant est un homme qui refuse de faire œuvre personnelle ; un mandat est une abdication ; un mandataire est un être qui fonctionne par ordre, ou plutôt — car c’est nécessairement un imbécile ou un misérable — qui fait semblant de fonctionner en vertu d’un ordre. La vaniteuse lâcheté confie le soin de ses destinées à l’ambition stérile. Résultat logique : néant. Voilà le devoir ; voilà le droit ; voilà l’acte.

Il est évident qu’en fractionnant ainsi la vitalité spirituelle du peuple, on pouvait espérer parvenir à détourner de leur direction normale certains courants d’énergie qu’il était impossible de supprimer. C’est ainsi que l’on a, de parti-pris, développé dans l’esprit du peuple la passion du jeu avec toutes ses conséquences. Cette passion du jeu est simplement le goût de l’action, le besoin de l’effort naturel à l’âme vigoureuse et toujours jeune du peuple, et que la bourgeoisie, ne pouvant étrangler, a disloqué, défiguré. Sur le galop d’un cheval, sur les jarrets d’un bicycliste, le pauvre risque son misérable salaire, le pain de sa famille, sa vie. Et qu’a-t-il à espérer ? Un gain presque toujours impossible, éphémère en tous cas. Et il ne voudra tenter aucun effort pour sortir de sa malheureuse situation, lorsque les risques sont relativement si minimes et le succès tellement certain ; il refusera de concentrer ses facultés énergiques, éparpillées par les sales pattes de la bourgeoisie, dans la direction d’un but qu’un seul effort viril pourrait atteindre ! Les pauvres semblent avoir à cœur de perpétuer l’état social actuel, dans lequel ils crèvent lamentablement et vivent plus lamentablement encore. Ils paraissent considérer cet état social comme une situation rationnelle, basée sur la concorde ; comme l’expression, aussi parfaite que possible à la pauvre humanité, d’une harmonie préétablie. Ils sont tellement anxieux de ne le troubler en aucune façon qu’ils ont encombré leur route vers le progrès et le bonheur, où quelque chose les appelle malgré eux, d’une multitude d’obstacles d’aspect menaçant et terrible.

Il y a, pensent-ils, des rangées de sphinx épouvantables tout le long du chemin difficile au bout duquel brille l’étoile de l’avenir ; comment résoudre les énigmes qu’ils proposeront ?

Par le silence. Et quant aux sphinx, il faut les jeter à la mer, sans leur répondre, s’ils existent. Mais il n’y a point d’obstacles en travers de la voie qu’il faut suivre, que vous suivrez. Pauvres, il n’y a pas de sphinx non plus. Et s’il y en avait, pas un d’eux n’oserait ouvrir la gueule pour interroger la Misère. Il n’y a que des fantômes, je vous dis ! Des fantômes que vous avez évoqués vous-mêmes. Des légions de spectres, des armées d’épouvantails — des épouvantails que le vent jettera sur le sol quand vous vous mettrez en marche, des spectres qui s’évanouiront devant la lueur de vos torches.

Les Pauvres s’obstinent à croire, et à répéter partout, qu’il y a un Système social. Il n’y a de système social nulle part, et moins en France qu’ailleurs. Les pouvoirs civil, militaire, judiciaire, la finance, l’industrialisme, etc., sont profondément divisés et ne sont rattachés l’un à l’autre par aucun lien qui leur soit propre ; ils n’ont, au fond, pas un seul intérêt commun ; ils se gênent réciproquement dans leur exploitation des déshérités, se jalousent, se méprisent, se haïssent. Si leurs conflits, qui sont perpétuels à l’état latent, ne se terminent point en luttes fratricides, c’est seulement parce que l’Église met un peu d’ordre dans ce chaos d’intérêts égoïstes et aveugles ; assagit cette incohérence et maquille cette anarchie ; parce qu’elle unit, comme dans un faisceau d’épées dirigées contre les Pauvres, toutes les ambitions éphémères et les convoitises basses ; parce qu’elle les assemble, des liens prestigieux de sa morale et des liens subtils de sa diplomatie. Au fond, toute la politique sociale des classes dirigeantes, c’est la politique de l’Église. Il n’y a de classe dirigeante que l’Église. C’est grâce à son action multiforme et continue que l’incohérence de l’état actuel présente une apparence de cohésion. Le pauvre, l’opprimé, s’il se révolte, n’a donc pas à engager la lutte contre un système, le système social n’étant qu’une illusion populaire ; il n’a qu’à terrasser définitivement son éternel ennemi : le prêtre.

Dans_la_brume_des_lacrymos_16Les pauvres croient aussi que le travail ennoblit, libère. La noblesse d’un mineur au fond de son puits, d’un mitron dans la boulangerie ou d’un terrassier dans une tranchée, les frappe d’admiration, les séduit. On leur a tant répété que l’outil est sacré qu’on a fini par les en convaincre. Le plus beau geste de l’homme est celui qui soulève un fardeau, agite un instrument, pensent-ils. « Moi, je travaille », déclarent-ils, avec une fierté douloureuse et lamentable. La qualité de bête de somme semble, à leurs yeux, rapprocher de l’idéal humain. Il ne faudrait pas aller leur dire que le travail n’ennoblit pas et ne libère point ; que l’être qui s’étiquette Travailleur restreint, par ce fait même, ses facultés et ses aspirations d’homme ; que, pour punir les voleurs et autres malfaiteurs et les forcer à rentrer en eux-mêmes, on les condamne au travail, on fait d’eux des ouvriers, Ils refuseraient de vous croire. Il y a, surtout, une conviction qui leur est chère : c’est que le travail, tel qu’il existe, est absolument nécessaire. On n’imagine pas une pareille sottise. La plus grande partie du labeur actuel est complètement inutile. Par suite de l’absence totale de solidarité dans les relations humaines, par suite de l’application générale de la doctrine imbécile qui prétend que la concurrence est féconde, les nouveaux moyens d’action que des découvertes quotidiennes placent au service de l’humanité sont dédaignés, oubliés. La concurrence est stérile, restreint l’esprit d’initiative au lieu de le développer ; s’oppose, par peur du lendemain — cette peur du lendemain toujours beaucoup plus forte que la haine des rivaux — à toute tentative un peu audacieuse ; se cramponne aux vieilles méthodes. La solidarité seule aurait l’énergie et la hardiesse nécessaires pour rejeter toutes les reliques du passé et pour employer résolument les procédés nouveaux. Au fond, le travail ne produit pas, mais transforme ; c’est la terre seulement qui produit ; et l’effort nécessaire à la transformation de ses dons, ainsi que l’aide qu’elle réclame pour nous livrer ses fruits, doivent tendre à se réduire de jour en jour à leur plus simple expression ; à devenir de plus en plus mécaniques, libres de main-d’œuvre. La seule raison d’être du travail, du labeur animal, est donc de se diminuer lui-même jusqu’à suppression plus ou moins complète. En refusant de comprendre cette chose si simple, en s’obstinant à croire à la nécessité du travail dans ses conditions présentes et à l’utilité de sa glorification, les Pauvres font le jeu de leurs tyrans et perpétuent leur propre esclavage.

La principale cause de cet esclavage, pensent-ils, est l’existence du Capital, monstre d’une puissance extrême et d’une nature indéfinissable, qui s’est placé, dents et griffes, au service de la bourgeoisie. Les théoriciens du socialisme et les économistes varient d’opinion sur la nature du Capital ; les uns représentent son rôle comme désastreux, et les autres comme bienfaisant, ou tout au moins indispensable. Sa situation vis-à-vis du travail est discutée, jugée despotique par les uns, régulatrice par les autres ; généralement on les oppose l’un à l’autre ; mais c’est une chose que Deschanel ne comprend point. Deschanel ne comprend pas « qu’on oppose le capital au travail ; ils sont une seule et même chose, dit-il ; le travail, c’est le capital en formation. » Et, sans doute, le capital, c’est le travail en déformation. Deschanel, j’te vas tuer ! (J’espère bien.)

Au bout du compte, Deschanel, si sot qu’il soit, ne l’est pas plus que les théoriciens du socialisme et les économistes qui sont venus avant lui ; toutes les explications, toutes les définitions, en dehors d’une seule qui est tellement simple qu’on ne la donne jamais, sont complètement dérisoires. Le capital, c’est la terre, le sol. Il n’y a pas d’autre capital ; il ne peut pas y eu avoir d’autre. Quant au Capital-Monstre, au capital tout-puissant, Moloch moderne aussi cruel et aussi insatiable que le Moloch antique, il n’existe et ne peut exister que comme expression métaphorique, comme figure de rhétorique. Il ne fait semblant d’exister que parce que les Pauvres sont assez bêtes pour admettre son existence ; le rôle qu’il prétend jouer, c’est le rôle que les Pauvres lui permettent de jouer. Il est vraiment inconcevable que les déshérités aient pu ajouter foi à l’existence du Capital ; il leur suffirait de le nier pour voir s’évanouir jusqu’à son ombre, jusqu’à son souvenir. En dehors de la fortune intellectuelle du monde, qui n’est le monopole de personne et qui, en fait, est propriété universelle ; en dehors de la fécondité de la terre, de la terre qui reste à conquérir et qui doit devenir propriété commune, où donc y a-t-il une richesse possible ? Où donc y a-t il un Capital possible ? Voilà le cerveau et voilà l’estomac ; voilà la vie de l’esprit et voilà la vie du corps. Y a-t-il un autre genre d’existence ? Non. Donc, il n’y a point d’autres richesses que la richesse intellectuelle et celle de la terre, de laquelle, d’ailleurs, la richesse intellectuelle provient. Toutes les erreurs, toutes les sottises, tous les mensonges des économistes eurent pour cause l’oubli de ce fait très simple : Nous habitons une planète qui s’appelle la Terre. Leurs constitutions théoriques d’un Capital composé de ceci, de cela, de l’argent, du machinisme, des produits emmagasinés, d’un peu plus, d’un peu moins, de tout ce qu’on veut, de tout ce qu’on ne veut pas — forment les échafaudages les plus grotesques qu’ait pu élever la perversion de la pensée humaine. Ces malheureux cherchaient à justifier, à établir sur la raison et la logique, un état social qui est l’expression même de la démence ; à donner des motifs sérieux à l’énorme effort moderne, qui n’a en réalité ni base ni but, et qui ne constitue en somme qu’une colossale déperdition d’énergie. Il est inutile de discuter leurs élucubrations. L’argent n’est pas le capital ; que les travailleurs d’une seule grande ville exigent tous le payement de leurs salaires à la fin de leur journée de labeur, et ils s’en apercevront. Le capital n’est pas davantage le machinisme, qui ne représente que la force inemployée de tous les malheureux à qui l’on refuse du travail ; et par conséquent, l’esclavage abrutissant de ceux auxquels on en accorde ; les machines sont des outils nécessaires à l’exploitation du seul capital, la terre ; aujourd’hui instruments, souvent démodés, de tyrannie affreuse — demain instruments sans cesse perfectionnés de liberté et de bien-être. Les produits accumulés ne sont pas le capital non plus ; ils représentent l’énorme quantité de besoins qui n’ont pas été assouvis. Le Capital, donc, tel qu’il est défini par les misérables explications des économistes, tel qu’il est conçu par l’esprit enfumé du peuple, n’existe pas.

double

Ce capital n’est que la somme de tous les crimes que les pauvres laissent commettre contre eux. Ce capital, c’est le protectionnisme, les privilèges et les monopoles, les traquenards financiers, l’esclavage militaire, l’impôt meurtrier, surtout la superstition morale et religieuse. Pauvres, c’est la somme de toutes vos lâchetés. En résumé, le capital que vous redoutez est tout simplement le crédit que fait votre patience imbécile à ceux qui vous disent qu’ils ont des capitaux, qu’ils n’ont jamais.

Il faudrait pourtant que les pauvres se décidassent à ne plus se laisser effrayer par des fantômes ; à ne plus livrer aux gredins qui s’embusquent derrière ces spectres leur vie, leur liberté, leur bonheur. Il faudrait qu’ils reconnussent avec Babeuf que la discorde vaut mieux qu’une horrible concorde où la faim vous étrangle.

Il faudrait qu’ils comprissent — ce qu’on veut les empêcher de voir à tout prix — que la Patrie, c’est le sol de la Patrie ; et qu’il appartient à tous les Français. Et, le jour où ils seront convaincus de cette vérité, s’écroulera d’elle-même cette épouvantable tyrannie administrative, militaire, industrielle, et surtout religieuse, qui fait de la vie des déshérités un long martyre, et qui me semble particulièrement détestable parce qu’elle est un dégoûtant anachronisme.

Georges Darien, La Belle France, 1900.
(Texte disponible sur Wikisource)

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