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La ville et lui 6/7 (Anh Mat)

5 novembre 2016 - Critique, Résidences

Et puis la ville m’adresse amicalement la parole. Je ne comprends pas, cherche à répondre, sans savoir comment commencer ma phrase. Aucun pronom à incarner. Je suis ici dépossédé du pouvoir de dire Je. Je tremble comme un nouveau-né. Réponds avec les mains, les yeux, langue de gestes gauches et sourires gênés. Je cherche mes premiers mots. Mais je n’ai ni la langue, ni la voix pour parler à la ville.

Dans un anglais hasardeux, elle dit, sur un ton très direct :

— You ! Where from ?

(silence)

— I don’t remember.

La ville me regarde curieusement. Elle se demande si je ne suis pas fou. La chaleur peut-être. Je la salue de la main et disparais, au coin d’une rue. Les cantines à même le trottoir sont bondées. Joues rouges et regards ivres ne cessent de trinquer. Leur joie me déprime plus que jamais. Au cœur du vacarme, je remarque la silhouette d’un homme assis seul sur le côté, en retrait. Il me fixe droit dans les yeux. Je sens sur moi le battement de ses cils, de son cœur. J’ai un doute en voyant son visage, son teint jaune-gris tel un rayon de soleil traversant le ciel pollué, sa peau imprégnée par la poisse des moussons. Les traits sont indistincts, étrangement familiers tels ceux croisés dans un rêve confus dont on se souvient mal. Il ne fait pas d’ici. Pas d’ailleurs non plus.

Sans aucun égard pour ma présence, sa silhouette se lève. Je la prends en filature. Longe le mur au rythme de ses pas pour ne pas me faire surprendre. Ma respiration se superpose à la sienne. Je prédis chacun de ses mouvements. L’homme ne se retournera pas une fois. Pourtant, j’ai la certitude qu’il se sait suivi.

Il rentre dans mon hôtel. Coïncidence si étrange que je ne peux le suivre dans la lumière. J’attends dans l’obscurité, lève la tête vers la fenêtre de ma chambre, le visage écrasé par la pluie. La lumière s’allume. Je reconnais sa silhouette derrière le rideau. Il reste quelques minutes à peine. Et la lumière s’éteint. J’entends son pas dans l’escalier. Ce sont mes vêtements, mon sac sur son dos. Il cherche quelque-chose dans ses poches. De l’argent. Il paie le réceptionniste avec qui il échange quelques mots dans la langue d’ici. Il reste là, le temps d’une cigarette, à l’abri de l’orage, le regard indifférent. Son visage est neutre, sans ride aucune, sans origine, de partout et nulle part à la fois. Un visage apatride.

Le mégot écrasé, l’homme part d’un côté. Son ombre de l’autre.

Anh Mat

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