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Esther 4.4

13 juillet 2017 - Esther

La brûlure du tabac sur la langue, la piqûre du froid aux joues, sa voix à l’intonation calme et précise, ses paroles faufilées aux volutes de fumées. Je l’écoutais d’une oreille distraite, il me parlait de son meilleur ami, lorsqu’il était ado, un Jacques ou un Paul, un de ces prénoms qu’on accole à Jean, une histoire de fille, aussi, une histoire rebattue, une histoire vieille, tellement vieille que sa voix ne vibrait pas, il avançait à grandes enjambées de phrases rodées depuis longtemps, entrecoupées de quelques silences songeurs à peine, « Pourquoi on s’est perdu de vue ? », avant d’enchaîner sur d’autres amitiés, des amitiés d’homme mûr. Il ne disait pas grand-chose, des anecdotes jetées ici ou là, d’infimes jalons, dans un désordre parfaitement tolérable sur une trame aussi simple, je me laissais flotter entre sa voix et la fumée, nous en avons enchaîné plusieurs, je cherchais peut-être la brûlure la piqûre, pour ne pas flotter trop loin, puis je ne l’écoutais malgré tout plus vraiment, peut-être a-t-il fini par se taire.

Je ne regardais plus la fumée non plus, mais la cigarette elle-même : le temps qui nous file entre les doigts, irrémédiable ; le rougeoiement avant la cendre blanche ; ashes to ashes ; la douce poussière et la vive braise, l’une au prix de l’autre ; un morceau de temps, terriblement concret, d’exacte mesure. Et la mince ligne de partage entre la minute qu’on tue et celle qu’on savoure. Je fumais pour que le temps occupe mes doigts, mes lèvres, ma gorge, s’empare du souffle, en apnée poursuivie, avec cette frénésie clope sur clope quand tout vacille insupportable. Comme s’il s’agissait de ne plus être que spectatrice du temps, puisqu’il s’écoulera de toute façon, de toute façon nous laissera plus loin demain après-demain, de se réduire au temps qui passe, passe dans la coquille vide et friable tant pis, qu’il passe… et peut-être avec par derrière l’idée folle qu’il passera du coup plus vite, parce que plus plein, plus intense, grillant plus vite son énergie de temps, c’est quoi une énergie de temps ; à moins encore d’un absurde calcul : à raison de cinq clopes par jour, si l’on en fume vingt, quatre jours d’un coup seront passés, quatre pas d’un coup franchis qui nous séparait de la réalisation du vœu ou, à défaut, de la guérison, puisque le temps guérit tout, le temps guérit tout, qui tue, le temps guérit tout égale le temps ne sauve rien.

Alors non, finalement, un morceau de temps entre les doigts pour le conjurer, quitte à s’y consumer, une course contre la montre où il s’agirait de l’arrêter, temps mort, on ne joue plus ça ne compte pas, je mets les pouces, entre deux actions, le temps de la réflexion, on met sur pause le film le jeu, que ça cesse un moment, le temps de trouver le souffle, l’inspiration, la solution, avant que l’histoire redémarre, arrêt sur la bande d’arrêt d’urgence, voire si on pouvait un peu, à peine, remonter le temps, le remettre d’aplomb, éviter l’accident, la solution de continuité, trois secondes, juste trois secondes avant, il n’y aura pas besoin de plus, il suffit de repérer le bon moment, un temps d’arrêt pour démonter voir, où ça cloche, à partir de là trois secondes suffiront, promis, promis, comment trois secondes peuvent-elles avoir cette importance, y a pas de vie de rab’ pour retenter le coup derrière, pas de droit à l’erreur, autant brûler la chandelle par les deux bouts.

– … avec Esther. On dirait presque…

Je lui ai jeté un coup d’œil un peu trop perçant, je suppose, assez pour faire disparaître aussi sec, pas assez vite pour qu’elle m’échappe, la très légère lueur de chien battu dans son regard, à quémander de l’affection, à vouloir m’intéresser, en balançant Esther en plein milieu.

– Ouais, je sais bien, ce qu’on dirait. Mais ça m’intéresse pas trop, les généralités.

Il a eu un petit reniflement narquois, puis l’air vaguement perplexe. On a fini nos clopes en silence. Je ne me sentais pas vraiment embêtée.

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