Ton blog, Les Confins, réunit des centaines de tes textes, une vie d’écriture poétique, pourrait-on dire, puisque le plus ancien, me semble-t-il, remonte à 1965. Tu avais alors vingt ans.
Pourtant, ce blog, créé en 2011, constitue ta seule publication : tu n’es pas édité, tu n’as publié aucun livre – du moins à ce jour. Cela semble placer l’écriture à une place singulière : pendant longtemps, l’écriture reste invisible « à l’extérieur », alors qu’il s’agit d’une pratique visiblement déjà intense et foisonnante.
Je ne te demanderai pas quelle est la part de l’homme dans l’écriture, mais quelle est celle de l’écriture dans l’homme ? Quel rôle a-t-elle tenu dans ta vie, quelle place, ou quelles places, lui as-tu attribuée(s) et pourquoi ? Ce choix de n’être d’abord pas publié a-t-il à voir pour toi avec le goût de la confidence, qui impliquerait un rapport privilégié entre deux interlocuteurs ? Ou bien s’agissait-il pour toi de protéger l’écriture, et contre quoi ? Cela dénote-t-il de ta part une méfiance à l’égard du système éditorial et des milieux littéraires ?

​Que de questions en une seule ! C’est quelque peu effrayant (rires), mais je vais tâcher d’y répondre quand même…
En préambule – et valant pour l’ensemble du questionnaire – je te dirai mon extrême méfiance, non pas vis-à-vis de la critique littéraire, mais de tout ce qui se voudrait et s’éprouverait « théorie de la littérature », méfiance remontant, elle, à mes études de lettres à Censier au tout début des années 1970 et que j’ai déjà évoqué par le passé : Je n’ai jamais cru, s’agissant de littérature, aux théories, quelles qu’elles soient ou puissent être, précocement conscient, comme Valéry, qu’elles « n’ont point de valeur universelle », qu’elles « sont des théories pour un. Utiles à un. Faites à lui, et pour lui, et par lui. »
Dans un article de 2012, j’évoquais le nom ô combien pompeux et arrogant d’un bloc d’unités de valeur « avalé » lors de mon passage par Paris VII au tout début des années 70, à savoir « Science de la littérature » – l’ensemble de l’article laissant assez clairement transparaître le peu de bien que j’en pensais, en dépit des quelques petits trucs positifs s’y rattachant tout de même…

Ceci posé, et bien posé, abordons le vif du sujet : la part de l’écriture dans l’homme que je suis, la place qu’elle a occupée (et occupe encore) dans ma vie, le rôle qu’elle a pu y jouer sur différents plans. Bien difficile d’y répondre, au demeurant, pour qui la séparation entre la vie, dans ses aspects les plus variés (travail, amours, voyages, militantisme, etc.) et l’écriture s’est, depuis ses plus jeunes années, imposée comme une évidence, un impératif auquel il ne serait en aucune circonstance envisageable de déroger, de la même claire et ferme manière que celle exposée par Julio Cortazar bien avant moi et bien mieux que je ne saurais le faire: « Quand je suis revenu en France après ces deux voyages, il y a deux choses que j’ai mieux comprises. D’un côté, mon engagement personnel et intellectuel dans la lutte pour le socialisme. De l’autre, que mon travail d’écrivain suivrait l’orientation que lui imprime ma manière d’être, et même s’il lui arrivait à un moment donné de refléter cet engagement, je le ferais pour les mêmes raisons de liberté esthétique qui me conduisent actuellement à écrire un roman qui se passe pratiquement hors du temps et de l’espace historique. Au risque de décevoir les catéchistes et les partisans de l’art au service des masses, je continue à être ce cronope qui écrit pour son plaisir ou sa souffrance personnelle, sans la moindre concession, sans obligations latino-américaines ou socialistes comprises comme a priori programmatiques. »
Non pas que l’écriture et la vie soient en soi des compartiments étanches et clos, sans liens ni communication entre eux, loin s’en faut ! Mais j’estime que mon existence, ce « misérable petit tas de secrets » (dans mon cas il n’y a pas tant que cela à se mettre sous la dent, mais je trouve la formule de Malraux fort belle !) ne devrait absolument pas concerner celle ou celui qui viendrait à me lire ; elle est, bien entendu, présente dans ce que j’écris – comment saurait-il en être autrement ? – mais, comme je l’expliquais à un ami éditeur, « au sens d’une contrainte au long cours et sur le temps long, où se retrouvent strictement les mêmes éléments (rencontres, lectures, lieux, images, etc.), mais soumis à sédimentation, condensation, sublimation, fondus et malaxés là où le pur imaginaire vient aussi apporter son obole, de sorte que les sources et points de départ n’apparaissent que de loin, déjà voilés, masqués, ne s’offrant que lissés, lumineusement chiffrés, à distance qu’ils se tiennent à la fois de l’engagement impersonnel et de l’intime exhibé – les textes qui en découlent apparaissant comme définitivement rétifs à tout plan ou projet, intrinsèquement isolés, monades soumises au seul règne de la métaphore, succession d’îles que seule l’écriture (le travail sur la langue, laquelle ne saurait être autrement que “tenue et jouissant d’être tenue”, selon la belle formule de Michon) vient relier, et peut-être aussi d’autres lignes de force donnant à tel ou tel sous-ensemble direction et cohérence Il me plaît néanmoins à croire que la position de retrait et la mise à distance finissent au bout du compte par ne faire qu’un avec l’écho (certes assourdi, mais souvent violemment ressenti par qui se dispose à lire, non pas tant entre les lignes, mais au-delà d’elles) des émerveillements et déflagrations qui furent, à tel moment dans le temps et à tel lieu dans l’espace, les matières premières du texte. Mais l’on n’y retrouvera jamais (je l’assume, revendique même) la monstrueuse copulation – que par-dessus tout j’abhorre – de l’étal du boucher et de la table de dissection, mais plutôt cette alchimie, la seule à laquelle je puisse croire, qui “métamorphose le sujet en pure littérature et le délivre miraculeusement de l’individu qui le porte”, selon les termes du même Michon. »

Cela explique également – c’est dans la même lettre, et j’aurai peut-être l’occasion d’y revenir dans la suite de mes réponses à ton questionnaire – ma difficulté (impossibilité même, sauf circonstances rarissimes) à me plier aux exigences de l’écriture à contraintes, « non seulement à celles d’Oulipo, mathématiquement rigides ici, subtilement allégées là, mais également, bien que dans une moindre mesure, à ces obliques et latérales ramifications, dérivées des ateliers d’écriture et où celles-ci, de bien plus libre et fluide manière que chez les oulipiens, se donnent comme source et point de départ (toujours matériel et concret) une lecture, une image, une musique, une citation, un lieu, une rencontre, bien d’autres choses encore – ce qui implique tout naturellement qu’il y ait projet préalable à l’élaboration, plan (individuel ou collectif) touchant à l’architecture et substance de l’œuvre à venir, possibilité (probabilité même, dirais-je) d’écritures participatives ou collaboratives d’où cohérence et visée ne sauraient, de par l’essence même de la pratique en question, être absentes. Contrairement à ce que l’on a pu parfois laisser entendre ici et là, j’éprouve le plus grand respect pour cette façon de faire et la plus sincère admiration pour beaucoup de productions et réalisations qui en découlent, mais il est de notoriété publique (je ne m’en suis jamais caché !) que ce n’est ni la manière dont je conçois, moi, l’écriture, ni l’idée que je me fais de ce qu’est et peut la littérature, laquelle ne saurait (quand bien même ces éléments y seraient également présents ici et là, et ils le sont !) relever uniquement du jeu, de l’expérimentation, de la combinatoire, de mises en joue ou sur le métier, ce qui est – pas toujours, loin s’en faut ! – le cas de certaines œuvres découlant de ces procédures, et parfois procédés.

Je dirais, en revenant à mon écriture, que bien de figures tutélaires l’accompagnent ; pour fixer les idées sans appauvrir la chose, il me semble que les noms de Blanchot et de Bataille suffiraient à débroussailler le sentier qu’empruntent ceux qui s’y reconnaissent et dont, sans l’ombre d’un doute, je fais partie. Car je ne dirais jamais, moi (le hasard a fait surgir il y a quelques mois cette notation en forme de réfutation dans l’un de mes Carnets) que « écrire, c’est comme respirer, manger, marcher ou forniquer, ni plus ni moins, un acte pareil à tout autre qui nomme, définit, accomplit et engage », écrire est, qu’on en soit ou non conscient, un acte toujours lesté d’une certaine gravité, ouvrant – ni pour les exalter, ni pour s’en défendre – à la solitude, au silence, à la nuit, au désœuvrement et à la mort. Nulle invocation des Muses à l’heure d’écrire, pourtant, nulle invocation des dieux, nul appel à leur souffle, ceux qui y crurent (et il y en eut) avaient tout faux… » (rires)

Pour ce qui est du rôle de l’écriture dans ma vie et de la place qu’elle a pu y tenir, je me dois de faire un détour par l’ami Proust, très précisément par une sienne phrase, autant superbe que célèbre, mais que je n’ai jamais pu, su ou voulu faire mienne, tout en y adhérant mystérieusement, « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. », phrase à propos de laquelle j’écrivais en 2012 :
« Depuis toujours, tout au long de ce voyage qui me fit tantôt emprunter une sorte de route de montagne (vigoureuse souvent dans les montées, indécise parfois dans les descentes), tantôt me vouer à d’étranges détours (bien moins portés vers l’inconnu que vers l’inconcevable centre), j’ai, de toutes mes forces et par tous les moyens, tenté de m’affranchir de la fascination de ces mots comme proférés par la propre bouche d’ombre, au point de métaphoriquement me faire, tout comme Ulysse, attacher à l’invisible mât, oreilles bouchées, yeux entravés, dans l’espoir de pouvoir fuir sans me retourner l’attrait et le venin qu’ils distillent. »
« À l’heure d’en aborder les derniers contreforts, je m’aperçois, d’une part, que je ne regrette en rien le choix qui me fit emprunter les chemins qui me modelèrent ou qu’il me fut donné d’ouvrir ; de l’autre, et pesant du même poids, que l’admirable phrase qui, tout à la fois, désobstrua et hanta au fil des ans ce que je fus et fis, est non seulement exacte, n’incarne pas à peine l’intime conviction de l’écrivain et le condensé de l’existence de l’homme que fut Marcel Proust, mais vaut, du moins en partie, pour tous ceux qui s’adonnent à cette coupable activité, y compris pour le petit artisan que je suis… »

« Goût de la confidence » ? Par moments, peut-être, mais cela ne m’apparaît nullement comme essentiel – en tout cas pour de larges pans de ce que j’ai pu produire au long de toutes ces années, production que Fabrice Thumerel caractérisa comme étant une « autobiographie oblique », ce qui est en partie vrai et pas vraiment exact…
« Rapport privilégié entre deux interlocuteurs » ? Entre deux à peine à la fois, certainement pas ! En élargissant à plusieurs, cela rejoint d’emblée certaines préoccupations et interrogations restées à ce jour sans réponse…
La « communication », puisqu’il existe un sens faible du mot, doit-elle obligatoirement être le but de TOUT écrivain ?
Que faire des écrivains « sans œuvre », pour faire très court, au sens du fort beau livre de Jean-Yves Jouannais ou de celui de Vila-Matas et où il est question de Bartleby, celui qui toujours répondait d’une voix infiniment douce: « I would prefer not to… » ? (Je n’avais pas idée, avant de les lire, à quel point je n’étais pas seul, à quel point d’autres avant moi ont choisi la fuite, l’errance, l’écrit unique ou inachevé, le silence, la folie voire la disparition physique afin que le fruit de leur travail ne devienne pas « œuvre »…)
Le langage poétique peut-il, au sens fort du mot, être autre chose que souffle dérobé à des dieux pas toujours consentants, assourdissant retour au Rien, trou noir, éclair blessé, outil à nul autre pareil pour guérir du monde, des autres, de soi et, tout autant, guérir de son aveuglement qui l’aurait oublié ?
Si un jour je le savais, si je découvrais, seul ou avec l’aide d’autres, ces satanées réponses, je n’aurais plus à écrire, et ce n’est pas ce que je souhaite. D’autant qu’écrire et publier sont des choses fondamentalement différentes, qui mobilisent des affects, des actions, des attentes et des jouissances en tout point distinctes ; écrire m’est aussi nécessaire que l’air et l’eau, il n’est pas question que j’arrête, pas question que je renonce ; publier ne m’a jamais vraiment intéressé, sauf pendant quelques périodes troubles et troublées, quelques accès de « folie douce » comme ce fut le cas il y a peu, c’est tous les sept ou neuf ans que ça me prend, ce dernier est plus poignant parce que suis dans ma soixante-treizième année et qu’il y a des moments où la hantise du posthume me taraude… (rires). Les raisons de mon refus ? Les plus étranges, antagoniques et contradictoires qui se puissent concevoir, l’une tenant d’un jugement par avance dépréciatif par rapport à l’œuvre (« Qui pourrait bien s’intéresser à ça ?? », l’autre au contraire bien hautaine (« C’est dense, personnel et difficile au point que les multitudes n’y auront jamais accès » [sic]).

Pour conclure, le terme générique de « système éditorial » me semble recouvrir une trop grande variété d’approches et de situations pour qu’on ne soit pas tenté d’en affiner la teneur : il y a, essentiellement dans les petites, parfois dans les moyennes et accessoirement dans les grandes maisons d’édition un enthousiasme, une compétence, un désintéressement, un discernement, un respect pour l’auteur(e) et une volonté d’accueillir et de promouvoir que l’on ne trouve pas souvent ailleurs, surtout s’agissant de premières œuvres – des manuscrits même pas lus prenant plus d’une fois le chemin de la corbeille ou se trouvant d’emblée effacés d’un doigt distrait, sinon vengeur (on me l’a dit, et je suis plus que tenté de le croire). De surcroît, la multiplication des candidat(e)s à la publication, et donc des manuscrits, ayant crû exponentiellement, les courageux tentés par le parcours du combattant se trouvent confrontés à des délais de réponse bien trop longs (trois, parfois six, dans des cas extrêmes jusqu’à huit mois, et ce, même si la réponse finale est finalement négative) pour qu’à mon âge je puisse m’en satisfaire – ceci posé dans l’hypothèse où j’aurais envie de recourir à leurs services, ce qui à l’heure où je trace ces lignes est tout sauf une évidence…

Et le « milieu littéraire », ah, ce cher « milieu littéraire »… Plus d’une fois, je me suis dit : « Tiens, c’est le même mot utilisé pour une autre profession bien connue et fort peu respectable, avec laquelle il m’est arrivé de trouver de franches et troublantes ressemblances, pas besoin de tractions avant et de mitraillettes Sten pour cela… » Bien sûr, je dis la vérité en affirmant ne pas bien le connaître de l’intérieur, mais je ne suis, en tant que lecteur éclectique et éclairé, ni aussi innocent qu’on pourrait le penser au travers de mon parcours qui m’en a tenu loin, ni plus dupe que cela quant à son fonctionnement réel ; en dépit de ça, ce que j’y ai vu et senti en pénétrant un peu plus avant en son sein m’a proprement effaré, cela a dépassé (en pire !) les prévisions les plus lucidement glauques. Je ne généralise pas, bien sûr, il y a des exceptions, multiples et magnifiques – dont ce qu’il m’est arrivé d’appeler ma constellation ou galaxie d’ami(e)s en littérature – mais il s’agit, je le sais maintenant, d’une minorité, loin d’être infime, mais quand même assez réduite…
Que de concours d’ego stériles, que de pièges affectifs plus ou moins gluants, que de fausses sophistications, de fielleuses « séductions » élaborées pour (mal) masquer, au mieux, l’indifférence et les guéguerres de chapelle, au pire, d’inavouables et terrifiantes jalousies !
Je ne suis, en raison de tout cela, pas peu fier d’avoir, tout au long d’une vie et avec l’appui de quelques « grands témoins », su, pu et voulu éviter – passant outre le chant de quelques respectables et amicales, voire affectueuses sirènes – tout genre de pénible compromission avec ce qu’il y a de toxique dans ledit milieu…
Et c’est plus que jamais ce que je me dois de faire : resserrer le tri et sereinement continuer mon bonhomme de chemin, accueillant avec joie, dans l’amitié et à bras ouverts qui le voudra bien, suivant même de bon gré – pour peu qu’il y ait accord profond et vraie complicité, – celle ou celui qui ouvrirait, à la machette s’il le fallait, une brèche dans les broussailles, un sentier, la voie, peut-être, qui sait ? – mais toujours sans rien demander, sauf à ceux-ci, à personne d’autre.

John Williams Waterhouse, Ulysse et les sirènes, 1891.

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One thought on “Entretien avec André Rougier – Vie et écriture: distance, échos et sirènes”

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