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Acta est #3

1 mai 2013 - Hapax et archives
Acta est #3

Il gomma d’abord quelques routes perdues dans la campagne, à peine des chemins, parfois, puis une ou deux maisonnettes et plusieurs zones industrielles écartées. Ses gestes étaient précautionneux, il s’appliquait. Il craignait des huées d’indignation, s’il agissait trop brusquement. Peut-être hésitait encore un peu, malgré tout. Après, ce furent des champs et des prairies, qu’il fit disparaître. Il s’arrêta ensuite, pour prendre le temps de regarder le paysage dégagé. Le résultat était encore loin de ce qu’il escomptait, à raison, il le savait. Le soleil se leva et il poursuivit alors son œuvre, méthodiquement désormais, et à un rythme soutenu, qu’il n’interrompait qu’une fois une tâche accomplie, pour passer à la suivante. Il démantela ligne après ligne le réseau ferroviaire, puis démolit les réseaux routiers, en commençant par les larges autoroutes et les nœuds imposants de leurs brides, de leurs voies qui s’entrecroisaient, pour finir par le fin écheveau des routes de moins en moins carrossables. Pour l’instant, il s’arrêtait aux abords des villes. Quand il en fut venu à bout, le soleil se couchait. Il souffla quelques minutes, promenant son regard sur le chantier qui l’entourait, pour s’attaquer presque aussitôt aux usines, entreprises et entrepôts, industriels et agricoles. Puis ce fut le tour des maisonnettes, des hameaux, des villages même, effacés en bloc de la carte.

Le paysage était informe, la nature n’avait pas encore repris ses droits. Seules les villes ressemblaient encore à quelque chose, ordonnées, massives, régulières même dans leurs écueils, opposant un solide ensemble à la dévastation ambiante. Mais il ne se découragea pas, bien au contraire et, au soir venu, il se remit au travail avec une ardeur renouvelée. Une cité entière s’effondra sur elle-même par un seul de ses gestes, soufflée comme une chandelle, la suivante vacilla avant de se recroqueviller sur elle-même, la troisième fut aspirée. L’ivresse le saisissait et, sur un rythme effréné, il balançait les villes, une, deux, trois d’un même mouvement. Un tourbillon l’emportait, qui détruisait tout avec jubilation. Géants aux pieds d’argile. Lui-même manqua de tomber, le dernier coup porté. Il préparait déjà le suivant, qui alla s’abattre dans le vide. Il s’arrêta, désorienté. Plus la moindre cité à l’horizon. Et la nuit régnait encore. Il se reposa quelques heures.

Au lever du jour, il entreprit de déblayer et de réunir les décombres. Un jour passa à ployer sous le faix, puis la lune se leva et il ahanait sous l’effort, les allers retours toujours plus longs et douloureux, puis une nouvelle journée et sa nuit, d’autre encore, peut-être. Mais enfin, l’épuisante besogne fut achevée. Une montagne de ruines se dressait derrière lui, écheveau dément de rails, de câbles et de rubans d’asphalte embrouillés, monstrueux terril de blocs de béton, ciment, plaque de métal, pierres concassés et son frère, encore deux fois plus haut, parcouru d’éclairs et clignotements électriques,  dantesque tombeau de l’univers urbain.

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