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Entretien avec André Rougier – La poésie, « mutantes présences » (ou du devenir)

11 février 2018 - Critique, Lectures critiques
Entretien avec André Rougier – La poésie, « mutantes présences » (ou du devenir)

Tes textes sont assurément pour moi des poèmes, en prose puisqu’ils ne sont pas versifiés, mais dans une prose particulièrement soignée, rythmée, dont le souci n’est pas de mimer la langue parlée, sa facilité ou l’art de la conversation et sa légèreté – il semblerait presque que tu recherches le contraire.
Appelles-tu « poésie » ce que tu écris et « poèmes » tes textes ? Tu désignes par ailleurs comme « fragments » chacun des paragraphes qui les constituent : quelle signification recouvre pour toi ce terme ? Te permet-il de caractériser ton esthétique, y compris dans ce qu’elle peut avoir d’hermétique, sinon d’élitiste ?

Je le dis sans emphase ni intention aucune de provoquer  : la « poésie », je ne sais pas vraiment ce que c’est, ne l’ai jamais su, et il est permis de douter que l’avenir en arrive à davantage m’éclairer à ce sujet. Quant à ce qui sort de ma plume, je le fais répondre aux noms génériques d’écrits, de textes même, voire, le plus souvent, d’élucubrations (dénomination tenant, elle, à la fois de l’autodérision et de la dépréciation préalable et hypocrite de ce qu’ils sont, les deux m’emplissant secrètement d’une jubilation à nulle autre pareille).

Par contre, je me proclame ostensiblement « poète », non pas par orgueil, et encore moins en raison de la ridicule super-valorisation d’essence romantique que parfois l’on attribue fort sottement au mot, et à la chose, mais tout simplement parce que plus irrité que dire se peut par cette mode stupide consistant à dire sur un ton négligemment élégant, nonchalamment mais tout à fait délibérément, comme si ça allait de soi, « romancier » en lieu et place d’« écrivain ».

Mais comme il n’est nullement interdit de s’efforcer d’analyser même des choses qu’on se sent incapable de définir, je l’ai à de nombreuses reprises fait sur mon blog, ce qui m’amènera à souvent reprendre dans ce qui suit des articles ou bouts d’articles traitant des concepts en question (parfois affinés ou commentés, voire altérés à la marge, parfois servis tels quels) dans presque tous les cas en dialogue avec ceux qui, avant et bien mieux que moi, y ont également réfléchi.

Trêve de bavardages, mais juste avant de fouiller la chair du sujet, deux petites fictions ayant tout à voir avec ce qui suit :

« Il n’incombe pas au poème d’exhiber ses recoins, en (voire pour) lui-même seul arcane, imposteur infiniment étranger à soi, cloué à ses impatiences, fidèle à ses aveuglements, au désir qui ne l’escorte que là où, prenant soin de ses lois, il lui échappe.
Rien qu’il ne sache envahir et soupeser, ni la brièveté du cercle qui le rachète, l’éclabousse, mais en affine les récidives, ni la respiration voilée des heures, l’erreur reprisée, les caprices gémeaux, les voix aplaties, la tutelle à qui de toujours l’on demande des comptes, ni ce qui tonne, troue, grouille, émerge, creusant de la durée les pans troubles, faisant sombrer ce qu’elle dépossède, à l’écart des pitoyables dévotions de ce bonimenteur qui n’appartient qu’aux justes ébranlements de l’oubli, qui le défie en se jouant de ce rien dont ta parole est l’immanence.
Si résurrection il y avait, ce qui précéderait ne saurait, ne pourrait être la vie. Quand tu mourras, il faudrait que ça le soit complètement, comme le voulait l’Aveugle.
Finir de perdre, c’est finir par perdre – toutes peines perdues. Toutes. »
(« Art pohétique »)

« Infatigable est le marcheur sans but », passant (à contre-jour / et ses infâmes réveils frustrés) étonné d’avoir tout et tant manqué, consonnant avec ce qui luit et s’en va, leurres, jeux, outils, heurts, esquives, visées de l’écart trouant les dés qu’il rêve pourtant de saturer, s’en emparer, les offrir intacts au troc, les muer en sursaut, les déposséder des poussées et décrues, de l’enfance aux désastres nantis, ne s’adossant à eux qu’en tant qu’elle s’en dégage et les fuit, présages ternis, échos envasés que ne recouvrent pas ses dons, bond qu’on taillade, abdication où mûrissent ses vœux volages, achoppant sur l’antre engourdi à fleur d’ambre, sur la clairière somnambule asservie aux ravages de ces aïeux fraudeurs, irrécusables…
(« Esquisse de définition du pohète » – tentative, non pas d’épuisement, mais épuisée)

Car jamais je n’oublierai « les raisons qui font que les poètes mentent » (selon Enzensberger) :
« parce que c’est un autre,
toujours un autre,
qui prend la parole
et que celui
dont cet autre parle
se tait »

De même que jamais je ne comprendrai, tout en l’entendant du dedans, pourquoi Orphée s’est retourné…(1)

Mais, sans qu’il y ait là ni paradoxe ni contradiction, il me faut, dans un même souffle, faire mien ce que disait, parlant de Rimbaud, la forte et merveilleuse voix de Char : « En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte, on ne crée que l’œuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps. Mais tout ce qu’on obtient par rupture, détachement et négation, on ne l’obtient que pour autrui. »
Par ailleurs, comment ne pas suivre Michel Deguy lorsqu’il nous dit que « la poésie pense-à pour pouvoir penser » ? Comment ne pas voir que la poésie – et non pas ce qui, hélas, en tient parfois lieu – n’a de cesse d’approcher, frôler, fouiller les gorges jumelles du logos, de muer en présence sa vraie nature, celle d’être en même temps et dans un même élan, parole ET pensée ?
Comment ne pas sentir qu’en poésie « don et œuvre, possibilité d’offrir et mise en œuvre font cercle, s’appartiennent » ?
Cercle qui, loin de pauvrement tracer et protéger des confins, s’ouvre pour rendre à la pensée comme à la parole la bonne heure, la chance tout autant à l’épreuve du déchiffrement que tendue vers celui-ci… Chance se pliant, certes, à l’injonction d’hospitalité, mais une hospitalité tout particulière puisque l’hôte, « on ne sait pas qui c’est »
Dans cette somme de « défauts » qu’est notre temps, dont le défaut du monde même, comment retrouver le chemin d’une « demeure pour le souffle » enfin partageable ? En nous retrouvant en amont de toute pensée et toute parole, en essayant d’humblement forger ou retrouver celle, silencieuse, « ne contractant que pour mieux augmenter »

Poésie et pensée, donc : écoutons ce qu’en dit Agamben dans « Stanze », en pointant « l’oubli d’une scission qui s’est produite dans notre culture dès ses origines et que l’on accepte habituellement comme parfaitement naturelle et allant de soi, alors qu’elle est en vérité la seule chose qui mériterait interrogation. Il s’agit de cette scission entre poésie et philosophie, entre parole poétique et parole pensante, qui appartient depuis si longtemps à notre tradition culturelle que Platon pouvait déjà la décrire en son temps comme une « vieille inimitié ». Selon une conception qui n’est qu’implicitement contenue dans la critique platonicienne de la poésie, mais qui a acquis à l’époque moderne un caractère hégémonique, cette scission dans le langage est interprétée comme signifiant que la poésie possède son objet sans le connaître et que la philosophie le connaît sans le posséder.
Ce dont témoigne la scission entre poésie et philosophie, c’est l’impossibilité où se trouve la culture occidentale de posséder pleinement l’objet de la connaissance (car le problème de la connaissance est un problème de possession, donc de jouissance, c’est-à-dire de langage). »

Pourtant, comme il serait inconcevable « d’oublier, du coup, que toute poésie authentique vise à la connaissance, de même que toute activité philosophique vise à la joie » (Agamben toujours), c’est toujours ce pli, cette lisière, ce rebord où il leur arrive de souverainement se rencontrer qui nous a ébloui et comblé, levé aussi à la clairière où resplendissent les noms d’Héraclite, de Hölderlin, de Nietzsche, d’Eliot, de Foucault, de Luzi, de Blanchot, de Juarroz, de Cioran, de Char, de Nancy, de Holan, de Levinas, de Helder, de Heidegger, de Pessoa, de Deleuze, de Enzensberger, de Merleau-Ponty, de Blaga, de Benjamin, de Deguy, de Harrisson, de Montale, de Derrida, de Celan et d’Agamben lui-même – entre bien d’autres, bien entendu, mais pas si nombreux que cela dès lors qu’il s’agit de poésie et de philosophie répondant au sens fort des mots qui les désignent…Et cela ne fâchera sûrement pas tant que ça Platon si – bien qu’il s’agisse de poésie – nous entrevoyons dans l’échancrure un instant refermée l’epistasthaipoein, à savoir cette manière à nulle autre pareille de s’approprier la « vérité » (et ses avatars), la seule dans laquelle il nous arrive d’humblement nous reconnaître.(2)

Dans le même ordre d’idées, redire, avec Novalis, que « toute poésie est une traduction », avec Robert Vivier que « tout corps-à-corps avec le langage est déjà infidélité par rapport à la communication pauvre » et que, par conséquent, « lire un poème, c’est donc un peu le traduire », s’approprier, à l’aune de ce qui précède, la magnifique intuition d’Armand Robin selon laquelle, au sens le plus dense et le plus épars, « traduire un poème, c’est conclure une alliance avec un premier traître » aide, certes, à approcher ce que seraient les contours, le prétexte, la matière et l’effort du poème, sans toutefois les épuiser, loin s’en faut…
Parole qui dépossède et scarifie en même temps qu’elle rédime et restitue, se saisissant de ce qu’il y a dans le réel de moins certain pour, sans mimésis aucune, le projeter vers ce qui EST, temps toujours « recommençant » (Roubaud), appel où l’avant est toujours à venir, goutte de silence muée en langage « jamais dernier » en qui chose et parole font, nous dit Blanchot, en quelque sorte traîtreusement « alliance » (nul hasard si le mot revient !), de celle sans dévoilement ni destinataire, mais vers laquelle il nous appartient, sans trêve, redoublement ou illusion, de toujours nous tourner…
C’est en poésie que le questionnement du contemporain s’empare avec le plus d’acuité du problème de ce qu’est ce temps si familièrement étrange, tout comme de la place qu’y occupe le poème, de son aptitude à « agir », de ce que vaudrait son « pouvoir » – et là-dessus, c’est Prigent qui nous incite à la plus grande modestie : « Si on entend par pouvoir un effet transformateur sur la réalité (et, nommément, sur la réalité socio-politique), la poésie peut peu, […] c’est tout juste si elle peut, la poésie, ÊTRE. »

Lecture d’un mouvement qui enrichit ce qu’il parcourt, « forcé, à chaque fois » – nous assène somptueusement le même Prigent – « d’inventer des formes, de trouver des langues et de redéfinir, écrivant de la poésie, ce qu’est, n’étant sans doute rien d’autre que ce mouvement-là, la POÉSIE » ((Extrait de Notes sur la traduction))

Si Prigent a raison, et il en est de même de Barthes (« Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture »), cela ne nous avance pas beaucoup, car le fait de le savoir n’y change rien, et mène à sa fin, aussi.
Je n’en veux pour preuve que ce qu’en dit Blanchot citant Joubert dans un chapitre du Livre à venir dont le sous-titre est (incroyable, mais vrai) « Auteur sans livre, écrivain sans écrit » ; on y lit :
« Même l’oubli ne récompense pas toujours ceux qui semblent l’avoir mérité par le don de grande discrétion qui a été en eux.
« Joubert eut ce don. Il n’écrivit jamais de livre. Il se prépara seulement à en écrire un, cherchant avec résolution les conditions justes qui lui permettraient de l’écrire. Puis il oublia même ce dessein. Plus précisément, ce qu’il cherchait, cette source de l’écriture, cet espace où écrire, cette lumière à circonscrire dans l’espace, exigea de lui, affirma en lui des dispositions qui le rendirent impropre à tout travail littéraire ordinaire ou le firent s’en détourner. Il a été, par là, l’un des premiers écrivains tout modernes, préférant le centre à la sphère, sacrifiant les résultats à la découverte de leurs conditions et n’écrivant pas pour ajouter un livre à un autre, mais pour se rendre maître du point d’où lui semblaient sortir tous les livres et qui, une fois trouvé, le dispenserait d’en écrire. »
Cinquante ans plus tard, dans Bartleby et compagnie, Vila-Matas ne disait pas autre chose sur le sujet…
La vie est faite de rencontres et ne vaut que par elles ; deux en furent pour moi décisives, la première éclairant, la seconde confirmant le nécessaire passage par cet espèce d’adieu par anticipation qui tout rend possible.(3)

Eh oui, « l’ébriété de l’heure créatrice, le vertige autistique qui est le lot de toute pensée de quelque envergure ne va pas sans la gueule de bois. La solitude redouble avec l’engendrement. Quelque chose d’essentiel et d’organique a été arraché », rappelait Steiner.
« La volonté de réconciliation avec le monde qui préside à l’écriture n’est jamais à la mesure de l’extrême retranchement de celui qui s’est mis en situation d’écrire », avouait Michon.
J’aurais tant voulu pouvoir infirmer ce qui précède, clamer qu’il n’en est rien, mais je ne le puis, car si je ne suis nullement comptable de « la » vérité, je le suis de la mienne, laquelle me contraint d’avouer qu’il n’y a pas une phrase, un mot, une syllabe de ce que les deux affirment qui ne soit, très exactement, et crûment, ce que ressent, parfois jusqu’à la lie, celui qui s’affronte, au sens fort, à l’écriture, celle qui à mes yeux vaut, celle qui (en reprenant les termes d’un texte récent) « toujours percute la lame d’un couteau avant qu’on ait fini de la séduire »…
L’écrivain (et singulièrement le poète) n’est nullement un être rare, à part, et encore moins « sacré ». D’une abyssale solitude, cela oui (parfois ? non, souvent !) – même et surtout lorsque, entouré, présent/absent, il vit, aime, pense et lutte parmi et avec les autres.(4)

La mordante et lucide ironie de Bioy Casares nous a, d’ailleurs, depuis longtemps prévenus : « J’ai toujours dit que j’écrivais pour des lecteurs, mais le fait que je continue à écrire à cette époque où les lecteurs ont disparu (les lecteurs inconditionnels, authentiques) prouve irréfutablement que j’écris pour moi-même. »
J’ai envie d’ajouter que d’autres citations allant dans le même sens et émanant de vrais écrivains (car il y en a de « vrais faux », sans même compter ceux qui, quoi qu’on en ait, et c’est un vieux débat, n’en sont pas du tout – les critères d’évaluation étant, évidemment, des plus subjectifs, ou alors objectivement liés à des présupposés esthétiques et idéologiques tout à fait personnels, d’accord, d’accord), j’en ai littéralement trouvé des dizaines, toutes époques et tous pays confondus…
Je m’en tiendrai à une seule, lumineuse, de Michon, complétant et éclairant de tranchante manière celle de Bioy : « Oui, la reconnaissance existe, mais pas où on la cherche. Elle ne vient pas après coup, ni des autres. Elle vient d’ailleurs, et pendant qu’on écrit, quand ce qu’on écrit est une grande lanterne éblouissante et non pas cette vessie dégonflée qu’est un livre fini.
La reconnaissance, c’est peut-être, c’est assurément, quand seul on écrit, dans la grande émotion d’écrire, dans cet état entre rire et sanglots qui trouve ses mots. »
Et cela – vous le diront aussi à coup sûr tous ceux pour qui écrire n’est pas seulement inventer, jouer ou expérimenter – on ne le fait, au sens le plus âpre du mot, ni avec l’autre, ni pour autrui – même s’il arrive qu’après coup ils viennent, et qu’on soit heureux de les accueillir.(5)

César Aira avouait, il n’y a pas si longtemps de cela : « Si je devais arrêter d’écrire, c’est comme si je n’avais plus rien, comme si je détruisais un pont que je n’ai pas encore traversé. »
Je me demande, moi, pourquoi, au nom de quoi, de quelle malédiction, de quel désir, de quelle loi devrions-nous le traverser, coûte que coûte, ce pont ? Quel manque sans visage et sans nom est-il censé combler ? Qu’a-t-elle de plus, de mieux, de différent, cette autre rive qui – György Somlyó nous le rappelait lucidement dans ses Contrefables« reste toujours l’autre » ?(6)

Moi, ça m’est bel et bien arrivé ; en 1977, j’ai perdu la foi en l’écriture (conséquence : vingt ans sans secréter une seule ligne appartenant à ce qu’on appellerait, en simplifiant, « littérature ») et j’en ignore toujours les raisons. Il s’agissait en partie d’une espèce de trêve, de la continuation de la poésie par d’autres moyens, mais je persiste à croire que ça n’explique pas tout, et que le reste tiens de l’insondable mystère des êtres. Et je me suis surpris à me demander ce que je ferais si je pouvais récupérer les 1 012 feuillets du Traité de fascination dans l’état où ils étaient le jour de novembre 1978 où je les ai fait enterrer par un ami en bonne terre grasse de France et je souris dans la lumière rare de cet hiver (pas possible, cela fait quarante ans déjà !), tant la réponse est dans la question (car la fascination, qu’est-elle exactement ? que vient-elle rompre ? par quels tours et détours nous aide-t-elle à nous perdre en ce qu’elle démêle, à nous sauver en ce qu’elle obture ? comment arrive-t-elle à nous traîner tout près de la bouche d’ombre ? Je l’ignore, et bénis mon ignorance. Si je le savais, je n’aurais plus besoin d’écrire, mais toujours d’être fasciné…).(7)

Alors j’ai continué, aguiché par la secrète copulation de l’agitation et du temps, de l’immobile et du mouvant, à qui il arrive parfois d’aller dans la bonne direction s’agissant de poésie, c’est Pessoa qui l’affirme (et je n’ai aucune raison de ne pas le croire, au bout d’un certain temps, même des sans-grade comme moi finissent par s’en apercevoir) : « Feindre est le propre du poète / Il feint si complètement / qu’il en arrive à feindre qu’est douleur / la douleur qu’il ressent vraiment » (Pour ceux que ça intéresserait, c’est dans Cancioneiro.) Chose que tout écrivain digne de ce nom (de ceux pour qui la littérature n’est pas invention à peine, ou alors simple jeu, boulier, forge ou mise en joue, mais création pour de vrai, faisant concurrence à ce qui EST au nom de l’inconcevable, mais irrévocable devenir) sait ou, à tout le moins, pressent ou devine (« en tout cas, rien des apparences actuelles », ce devenir que n’eut de cesse d’évoquer le gars Arthur, lui qui, s’agissant de drogue, d’enfer et de littérature, en connaissait un rayon, et même les trois, si je puis dire). Heureux ceux dont le domaine de prédilection est le roman, la nouvelle, le récit, l’essai ou le théâtre, eux purent continuer après lui, alors que pour ceux qui font (ou croient faire) dans la poésie, c’est une toute autre histoire – TOUTE l’histoire, si c’est bien de littérature qu’il s’agit, et non de ses restes…(8)

Il y a une phrase de Wittgenstein qui m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses : « Ce qui s’exprime dans le langage, nous ne pouvons pas l’exprimer par le langage. » Car l’on parcourt, selon que l’on considère cette assertion musclée du Tractatus comme étant vraie ou fausse, l’un ou l’autre des chemins divergents qu’a, depuis l’aube du siècle dernier (et la fin du précédent, peut-être), emprunté la poésie, et la littérature tout court (car « il n’y a pas de prose », Mallarmé le savait déjà).
Si elle est vraie, le langage est matériau, source, table de jeu ou de dissection, matrice, boulier, projectile : sa propre fin, quelle que soit la manière dont on y et dont on le travaille.
Si elle est fausse, le langage est outil, abri, vecteur, arme, ruche, chemin : moyen, à nul autre pareil, mais rien d’autre.
Les voies peuvent souvent se croiser, les ramifications s’épouser parfois, mais sans que la grande discordance s’apaise ou s’oublie, car l’on s’inscrit, dès lors qu’on écrit, sur un versant ou sur l’autre, inexorablement, en vertu d’un positionnement sur une échelle, non pas de valeurs, mais d’appartenances – ferme ou fluide selon – mais ne récusant jamais les signes par lesquels elle s’affirme, en se donnant, quoi qu’on en ait, partout et toujours, non pas pour ce qu’elle peut ou veut, mais pour ce qu’elle est, et fait.
Nul doute, d’ailleurs, que quiconque m’a lu sait – qu’il s’agisse également de la sienne, ou non – à quelle « famille » j’appartiens, et que c’est la deuxième – ce que sans hésitation j’assume.(9)

« Et ne croyez pas que peintres, musiciens ou poètes d’avant-garde – qui paraissent éviter les contraintes traditionnelles – ne s’en construisent pas d’autres. Ils le font, seulement il n’est pas dit que vous, vous deviez vous en apercevoir… »
Non seulement je ne vois rien de péjoratif dans les propos d’Umberto Eco, mais ces contraintes – que plus d’un perçoit, et c’est très bien ainsi – sont à la fois à la source de ce qui fait pour moi la force et l’intensité de certaines de ces œuvres  (qu’il s’agisse d’un poème de Prigent, d’une toile de Klein, d’un accord de Ligeti) , et de ce qui parfois (souvent ?) m’en éloigne…
Car « ce réel présomptueux, sans médiation, sans mimesis, sans les béquilles de la représentation, du référent, ce réel massif et sans masque me rebute. Ou me fait peur. » Bref ce que Michon disait d’une certaine peinture abstraite, je l’ai toujours pensé de certaines avant-gardes poétiques. Et si j’ai (au sens propre du terme) pleuré à la mort de Christophe Tarkos, c’est aussi parce que la plupart de ses écrits m’ont toujours tenu à une incommensurable distance…
James Laughlin (citant Pound dans Recollections of a Publisher) rappelait que celui-ci lui avait « dit plus d’une fois qu’il se contentait du fait qu’un de ses écrits, publié dans quelque revue obscure, parvînt sous les yeux de vingt-six lecteurs et leur fît se creuser la cervelle. Ces vingt-six personnes seraient ensuite capables de diffuser son œuvre. » Et que dire lorsque pendant longtemps les « revues obscures » même ne furent de saison, et les lecteurs à coup sûr moins de vingt-six, par choix ou nécessité ?

Quoi qu’il en soit, le dit de Pound nous paraît non seulement âprement exact, mais aller bien plus loin que le sens premier, et cru, de l’énoncé…
Il y a un moment déjà de cela, Mathieu Brosseau, jeta, en quelques lignes admirables, à la face du monde plus encore qu’à celle du « microcosme » ou du « système », l’impossibilité de se dire poète aujourd’hui ; nous en faisons en grande partie nôtre, non seulement l’implacable constat, non seulement l’argumentation serrée, mais aussi (surtout à vrai dire) la déception, la salubre rage, le besoin de retrait qui les sous-tendent…
Impossibilité de se dire « poète » aujourd’hui, oui, mais non pas de l’ÊTRE, et de produire ce qui en ces heures, non moins de « détresse » qu’au temps de Hölderlin, nous paraît plus que jamais indispensable – très précisément dans ce no man’s land où tout se joue, s’étendant entre ce que nous appelons, d’un mélancolique plutôt qu’ironique oxymore, les « vieilles avant-gardes », avec leurs simulacres, détournements, provocations à deux sous, afféteries et grosses ficelles, et l’arrière-garde, recrue dans ses certitudes mitées, ses diversions nécrosées, gardienne moisie d’un temple d’un temple depuis bien longtemps déserté par les dieux pour lesquels et au nom desquels il fut érigé.
No man’s land : pas tout à fait, d’ailleurs, car, loin d´être en friche et envahi par les mauvaises herbes, il vibre et respire, habité qu’il est d’échos et de réminiscences, peuplé des mutantes présences des marginaux et singuliers de tous lieux et temps, règne, non pas de la « table rase » ou du « tout comme il fut toujours », mais de ce qui serait – hors improbable copulation ou impossible synthèse – un devenir qui les englobe enfin sans les trahir.
Et si nous avons toujours reconnu, clamé même, notre dette envers Christian Prigent, ce n’est pas seulement en raison de son immense envergure, précédant de quelques bonnes encablures ceux qui s’y adossent, s’y accrochent et s’en réclament comme pour se protéger (mais de qui, de quoi, grands dieux ?), mais surtout de nous avoir fourni les armes et le courage de défendre, exalter même, avec la fougue et l’intransigeance qu’il nous apprit, ceux-là même dont il se tint parfois loin, voire très loin, mais en qui nous vivons et nous reconnaissons, aujourd’hui comme toujours.(10)

Au printemps 2016, je lisais dans Le Clavier cannibale de Claro : « Écrire, c’est donc, peut-être, sûrement, quitter la route. Partir dans le décor. Mordre sur le terre-plein après avoir accéléré au moment de passer sur le gendarme. Accélérer quand il faut ralentir. S’arrêter quand il ne faut pas. Dès lors, toute digression rotative (admettez le concept…) sur le rond-point met face à l’angoisse non de la page blanche mais de la chose blanche, du mot blanc. »
Eh bien, je dis, moi, qu’écrire (de la poésie – car bien que je ne me reconnaisse que peu de compétence même s’agissant d’elle, je n’en ai vraiment aucune AILLEURS), c’est « sûrement quitter la route » (mais à mon sens nullement roulant à grande vitesse – oh, la vitesse, dada dadaïste qui ne m’a jamais emballé – ou alors sous l’emprise de cet alcool frelaté dont il arrive que la langue – miracle ? volonté ? – consente à nous abreuver et, ce faisant, nous envoie parfois, il est vrai, « partir dans le décor » et « mordre le terre-plein »), mais pour soudainement emprunter un pauvre chemin de terre surgi de nulle part, un sentier escarpé et semé d’embûches nous levant à la clairière qui tout avive, aplanit et justifie  (je connais bien, vous savez, la mauvaise presse des clairières et des dévoilements, et ce, depuis Hölderlin, mais je n’en ai cure, je passe allègrement outre !)
Écrire (de la poésie, toujours – j’emploie le mot faute de mieux, car je n’ai, comme je l’ai précisé ci-dessus, jamais bien su ce qu’il recouvre), ce n’est, à mon idée, ni « accélérer quand il faut ralentir », ni « s’arrêter quand il ne faut pas », car l’écriture n’est surtout pas accident dans ou par le langage, mais trouble et tremblement sans freins, dûment domptés pour que la transhumance ne se mue pas en exode…
Écrire (de la poésie, évidemment), c’est le faire dans le noir, mais noir sur blanc, et l’effaçant (pages, choses et mots), s’assumant fan de Dante et laissant Al à Capone…
En ce disant, je ne dis rien, je le sais (mais comme nous tous, d’ailleurs, Beckett ayant depuis bien longtemps enlevé ses illusions à qui en avait encore à ce sujet), mais je le dis parce qu’il le faut, sûr que personne ne m’écoutera ni même entendra, gage de ma libre inutilité à l’heure d’aborder, de face et serein, les crash-tests à venir…(11)

Certes, la littérature ne se laisse pas assujettir à des lois, elle est essentiellement, comme l’amour selon Carmen, « enfant de Bohême ». Mais le fait qu’il n’y ait pas de science de la littérature n’empêche pas qu’il puisse y avoir des pensées à son endroit. Des pensées, oui, on doit même en avoir, car (c’est à Barthes que nous empruntons cette vérité) « la science est grossière, la vie est subtile, et c’est pour corriger cette distance que la littérature nous importe » – et singulièrement la poésie, à propos de laquelle Kenneth White rappelait cruellement : « beaucoup d’écrivains, peu d’auteurs, disait l’inimitable Rimbaud ». Tout comme lui, ce n’est qu’à la poésie fruit de ce « peu » qu’on s’intéresse, seule qui à nos yeux soit, celle-là même qui « habite le pays des bords » (Stéphane Bouquet), qui « ne s’impose pas, mais s’expose » (Celan), qui s’éprouve « vérité de l’extérieur absolu » (Pessoa), celle qui, aguerrie et reprisée, pesée et sentie, ne fait corps qu’avec le Lieu vu et « vrai » que l’entendement farde et camoufle jusqu’à nous rendre aveugles loin de sa présence, du féroce engourdissement qui, nous perdant, déchaîne sa montée, condense ses parcours, destitue l’effroi de ses trop-pleins comme de ses présages…Si (et c’est mon cas) l’on croit, avec Novalis, que « ce dont on parle, on ne l’a pas », Michon a (ô combien !) raison de clamer que « le texte, c’est le contraire absolu de la parole » (nullement quelque chose de mieux, mais radicalement autre chose).
Si l’on croit (et c’est encore mon cas) que « l’œuvre […] isolément a un sens indépendant du désir de prodige qui lui est commun avec toutes les autres [mais que] nous pouvons dire, à l’avance, qu’une œuvre […] où ce désir n’est pas sensible ou est faible et joue à peine, est une œuvre médiocre » (Bataille), ce qu’il nous faut en dire s’impose comme la plus abrupte des évidences. Que nous le fassions pour conjecturer, ajourner, suborner, déchiffrer, bannir ou aguicher, que nous l’exhortions ou la bravions, que nous nous en dessaisissions, que nous la démentions, que nous l’éclipsions, gommions, que nous nous en préservions même, rien n’y fait, elle reste ce que plus rien ne viendra désormais amoindrir ou interrompre, conglomérat de bribes et miettes faisant tout bien plus que LE tout (tant « la totalité est mensonge », nous assénait superbement Adorno), saillant soustrait aux captures, ombrage manqué, gîte engourdi, butin furtif achoppant sur ses prodiges, inapprivoisable à toute reddition, à toute limite, à tout sommet, à toute substance, ou territoire. On ne la répétera jamais assez, avec Perros, cette évidence que d’aucuns tant récusèrent, et s’obstinent à encore et toujours récuser : « La poésie n’est pas obscure parce qu’on ne la comprend pas, mais parce qu’on n’en finit pas de la comprendre. »(12)

Alors, le fragment, après tout ce qui vient d’être dit, qu’y ajouter ?
Sûrement, et avant tout, la fondamentale remarque de Steiner : « L’inachèvement, et le fragment, plutôt que le monumental, sont les mots de passe de modernisme. »
Sans oublier le discontinu, les trois nous ramenant d’un seul coup d’aile aux portes du romantisme allemand, nous les faisant franchir là même d’où, pour notre plus grand bonheur, le poème s’élançait sans pour autant advenir à la « poésie ».
« Nous », c’est-à-dire toutes celles et ceux qui n’ont de cesse de s’écrier avec Rimbaud : « Il faut être absolument moderne » – « moderne » et non pas « contemporain », car outre que ce dernier appelle toujours un complément (on ne saurait l’être que de quelqu’un ou de quelque chose…), il convient de se méfier – et pas qu’un peu ! – de ceux qui l’emploieraient dans le sens que critiquait à juste titre Agamben : « Celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui ni n’adhère à ses prétentions et se définit, en ce sens, comme inactuel ; mais, précisément par cet écart et cet anachronisme, il est plus apte que les autres à le percevoir et à le saisir […]. Ceux qui coïncident trop pleinement avec leur époque, qui conviennent parfaitement avec elle sur tous les points, ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons même, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle. »
Et puis en écoutant ce que Deleuze nous dit à ce propos : « l’aphorisme, non pas comme écriture parcellaire, mais comme agencement qui ne peut être lu deux fois, qui ne peut repasser sans que changent les vitesses et les lenteurs entre ses éléments. » (encore qu’il me semble que c’est à ce que j’appelle « fragment » que Deleuze se réfère – les deux notions ne recouvrant absolument pas le même territoire).
Ou alors lorsque Benjamin, exaltant le caractère absolu du texte (par nature et par définition indépassable, au sens où l’on ne peut se référer qu’à lui, fût-ce pour se dresser contre) définit l’écriture fragmentaire comme bouquet « d’esquisses définitives », éclairant d’un jour âpre, et nouveau, la voie où, avec d’autres, bien plus vastes, nous nous sommes dès longtemps engagé, voie peut-être sans issue, pourtant la seule qui vaille la traversée, de l’acquiescement au dit du faire au long refus, non négociable, de ce qui est
Et pour finir, ce que Ricardo Piglia dit de la lecture « fortuite, fragmentée, sans intention préalable et non linéaire, où le sujet trouve toujours ce qu’il cherche, est une preuve de sa vérité », et qui s’applique, à mon humble avis, tout aussi bien à l’écriture (sans que j’aie pour autant la moindre envie de faire taire la voix me susurrant – bien plus souvent qu’à son tour – que le concept de « vérité » n’a, dans sa polyphonique ambiguïté, rien à voir avec la littérature…)

Léon Spilliaert, La Nuit (1908).


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  1. Comment oublier ? []
  2. Extrait de Notes sur la littérature et ses alentours, sur, avec et par ceux qui la font, 4 []
  3. L’adieu, par anticipation []
  4. La vérité, nue []
  5. Pourquoi? (mais, surtout, pour qui ?) []
  6. Dites-le-moi []
  7. Extrait de On se dit « à quoi bon » – mais bon à quoi ? []
  8. Extrait de Du mouvement, de l’immobilité, et des tartines… []
  9. Extrait de Notes sur la littérature et ses alentours, sur, avec et par ceux qui la font, 1 []
  10. Extrait de Notes sur la littérature et ses alentours, sur, avec et par ceux qui la font, 6 []
  11. C’est à peu près tout, Votre Honneur… []
  12. D’après Héler, voir, renvoyer []
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