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André Rougier : déroutes et avènements

17 mars 2016 - Critique, Lectures critiques
André Rougier : déroutes et avènements

Présentation

Site de l’auteur : Les Confins

« Les confins » réunissent les textes d’André Rougier, du billet d’humeur à l’envolée lyrique en passant par la harangue ou la citation fervente – le tout agrémenté d’images qui témoignent, elles aussi, de la couleur du jour. Deux ensembles s’y taillent la part du lion : Journal d’un affranchi, qui recueille documents et souvenirs, mais aussi textes poétiques, et Traité de fascination, œuvre purement poétique. Espace en perpétuelle mutation, le site est l’atelier d’une constante réécriture, voire de subites disparitions qui ne conservent que les dernières versions des textes.

TRAITÉ DE FASCINATION (LXVI) : Circulades

Proche est le terme, puisqu’à tes côtés la nuit des marécages guette, arrachant au visage soupçonné la clé des bans, l’enclos piétiné, les crinières baies, l’ombre des lances, les pas multipliés…

Gauche, oscillante fumée où nous goûtons la durée pliée à l’état pur, ce qu’on appellera bonheur plus tard, avant de tâtonner dans l’encre de seiche, de toucher aux brouillards, de se forger des attitudes…

Brèche ouverte dans tes remparts, devinant et colmatant celles de l’oubli, elle qu’on ne parachève qu’une fois, poreuse aux complots, précieusement précaire, scellant les confins que tu guettas, pétrifiés en une seule béatitude…

Guet, déni, prélude, rangée de tournesols muets, pals, puanteur, poussière à chaque pas soulevée…
Ce n’est qu’une heure plus tard, ou demain, ou dans un an, à la prochaine saison des pluies (le temps, ici, ne se compte pas) que viendront s’ébrécher les murmures aux touffes de gentiane ou de genévrier exhalant leurs dorures d’alchimie, trappes ou rejets, miroirs inachevés en germe, mutilés comme dans l’ombre ultime…

Ne redouter que cela, l’énigmatique copulation de la créature et du guérisseur, voix sourde mêlée à tes échos, étrave dernière sur laquelle tu vins courber tes gestes, les resserrant, les figeant avant que la pourriture ne vienne noircir l’air, ternir l’image…

Tout là-haut, chemins de ronde, meurtrières, murs fauves, vaines empreintes… Plus jamais tu ne regagneras la rive, dans le cliquetis des bracelets et des joncs, à l’aube où les soupirs se taisent de part et d’autre (loups, scribes, empailleurs, funambules, barbiers, charmeurs de rats, apprentis-bourreaux…)

Sur le quai, l’enfant jetant des pierres dans l’eau croupie : elles sautent, claquent, font deux ou trois ricochets avant de disparaître. Pour toujours.

Un cri bref, puis le silence, lente couche de poussière couvrant le sentier, les feuilles que chaleur tord. Ça et là, fragments, palissades, troncs, glaisières oublieuses de l’heure, celle qui n’extirpe mais t’omet, poids sevré des choses que le réel efface…

Qui te saisit à la gorge ? Qui te cloue au sol ? Qui te poignarde ? N’est-ce pas cela l’avenir, silence coagulé, pénombre cendrée qui te protège des hébétudes et des créances ?

Tu flamberas, flétriras, oublieras : les trépas, les duels, les fers, les espaliers, les fagots, les prunelles, les terreaux affleurant, le dos effrangé, les galets qu’à chaque reculade tu éboulais avec ce cri séparant tes yeux de l’écume, fucus démis des liens, heures vouées aux fers, au ressac, à l’ortie…

Vaine parole qui te venge des chronologies, te répand dans la distance, enrichi de la milice des ténèbres, des fournaises qui te frôlent comme à jamais, toi et tes rugissements, tes dagues, tes voltiges…

André Rougier, Traité de fascination, « Circulades »
Tous droits réservés.

Lecture

Si la poésie d’André Rougier n’est pas de celles qui accueillent aisément le lecteur pour lequel elle déploierait ses tranquilles beautés, c’est qu’elle cherche bien moins à séduire ce dernier qu’à circonvenir l’insaisissable mystère, dont l’éclair ne peut venir illuminer le réel, pour le rendre à lui-même, que par hasard – par définition, semble-t-il. L’écriture dès lors doit être hermétique : tout se tisse dans l’obscur, l’incertain. Le sens miroitant vous glisse entre les deux à peine pensez-vous commencer à le saisir. Fascinant, assurément, mais s’agit-il seulement d’un dispositif complexe et raffiné qui ne masquerait que du vide ? Exception dans le recueil, « Circulades » propose clairement une trame narrative qui, sans faire du poème un récit, semble néanmoins pouvoir offrir une histoire identifiable, un fond qui puisse être, sinon séparé, du moins distingué de la pure forme. Livre-t-il ainsi la « matière » à partir de laquelle rayonne la poésie d’André Rougier ? L’ébauche de récit y assure-t-elle à l’écriture de ne pas se détacher du réel ? Ou bien n’est-elle qu’un énième numéro de l’illusionniste ? Dans tous les cas, par quelle nécessité la parole poétique s’impose-t-elle ?

Déroute

D’emblée plongé in medias res, face à un péril imminent, « Proche est le terme » (alors que le poème débute tout juste), le lecteur n’en apprendra pourtant guère plus sur cette menace qui plane. Sur une vingtaine de phrases, pas moins de onze restent comme inachevées, délimitées par des points de suspension qui les prolongent sans conclure, ouvrant sur un horizon vague. Pire, ces suspens interviennent souvent après de longues énumérations descriptives. Après une ouverture de poème en pleine alerte, rien ne semble se produire. Car les verbes brillent, relégués dans les subordonnées, par leur absence en proposition principale : la moitié des phrases sont nominales. Sinon, l’action décrite est le plus souvent périphérique, éloignée dans l’espace (tardifs échos de murmures, ricochets des pierres sur l’eau) ou dans le temps (« Tu flamberas, flétriras, oublieras« ). Lorsque, enfin, l’antépénultième fragments [1] laisse éclater l’action, aussi violente que le laissait craindre la menace initiale (« Qui te saisit à la gorge ? Qui te cloue au sol ? Qui te poignarde ? »), la tournure interrogative déjoue encore toute certitude, l’ennemi reste invisible, l’action annoncée paraît s’être égarée.

Serait-ce faute d’avoir suffisamment prêté garde au contexte ? De prime abord manque tout repère spatio-temporel (sinon relatif : « Tout là-haut », « demain », etc.). Tout au plus les termes « ban » et « pals », puis les professions évoquées (« scribes, empailleurs, funambules, barbiers, charmeurs de rats, apprentis-bourreaux… ») et, surtout, l’architecture décrite, paraissent-ils nous situer au Moyen-Âge.

Plusieurs énumérations fournissent cependant des éléments précis. À l’orée du texte, la description semble correspondre à un campement de guerre peu à peu constitué, du « ban » (armée ou fief) aux « lances », en passant par les chevaux assimilés à leur « crinières baies », libérés peut-être d’un « enclos piétiné » par une armée en marche aux « pas multipliés ». Comme on voit, il s’agit toutefois d’un arrière-plan plutôt évoqué que décrit : l’obscur domine, la menace n’est pas claire. Cette interprétation se confirme néanmoins dans le champ lexical employé par la suite, d’abord de manière figurée (les « remparts » du troisième fragment sont une métaphore), puis au propre, au gré de deux énumérations : celle décrivant d’abord le « guet » précédant la marche d’une armée (« Guet, déni, prélude, rangée de tournesols muets, pals, puanteur, poussière à chaque pas soulevée…« ), puis celle s’attardant aux fortifications « chemins de ronde, meurtrières, murs fauves« . Une troisième énumération participe également du champ lexical de la guerre, par contamination pour ainsi dire, puisqu’elle connote plus exactement la violence et la torture : « les trépas, les duels, les fers, les espaliers, les fagots » [2]. L’imprécision demeure cependant : on ne suppose que « tu » guettes avant de marcher à l’ennemi que parce que la mention « tout là-haut », précédant la seconde énumération, semble nous situer au pied d’un château-fort, parmi des assiégeants. Mais en l’absence de toute liaison logique entre les éléments énumérés, « tu » pourrait aussi bien être tout là-haut, d’autant plus aisément que nul pronom ne figure dans ces deux énumérations.

La guerre esquissée échappe donc à toute circonstance, à tout enjeu. Le Moyen-Âge où elle se situe, mieux suggéré que décrit, aussi éloigné du lecteur que de l’auteur, transparaît comme une époque plus légendaire qu’historique. Le poème ne va jamais au-delà de l’allusion à la guerre et se soucie comme d’une guigne d’expliquer l’action qu’il a placée sous nos yeux : ces éléments contextuels semblent n’être que prétexte avant le texte (si l’on ose dire), pour en camper sommairement le cadre. Les forces en présence restent indéterminées, jeux d’ombres sur fond de brouillard, au point que l’on ne saurait jurer que « tu » appartient à un camp plutôt qu’à l’autre. Or telle est bien la première inconnue de ce poème qui ne recourt, au fond, au récit que pour mieux ancrer un discours : à qui s’adresse-t-il si directement ?

Profération

Le poème l’énonce de lui-même : vaine ou pas, la « parole te venge des chronologies« . Le terme est proche, mais le temps n’est pas encore à l’histoire : un seul imparfait (« tu éboulais ») laisse la part belle au présent de l’énonciation, voire au futur de la prophétie, qui s’adressent systématiquement à un « tu ». Nous sommes sous le régime du discours.

Mais qui est ce « tu » ? A priori, pas le lecteur. Si vague soit-il, le contexte reste trop précis pour que l’identification soit naturelle. Un frère ennemi ? Quelques poèmes plus tôt, « Invocation of my demon brother » s’adresse pareillement à un « tu ». Ou bien un double quelconque ? En tout cas, la proximité entre ce « tu » et le « je », si discret qu’il n’apparaît nulle part dans le poème, est évidente. Le « nous » (« vous et moi », sinon forcément « toi et moi »), au second fragment, repris par le « on », marque une première solidarité où le « je » avance masqué et avoue une parenté, fût-elle à l’échelle de l’espèce humaine. La relation se révèle cependant bien plus étroite dans le partage du même point de vue, comme le montre l’emploi des déictiques « là-haut » ou « çà et là ». « Je » perçoit exactement ce que perçoit « tu », à égale hauteur, c’est-à-dire dans un désordre parcellaire : crinières, bruit de pas, tournesols et pals, puanteur. La violence même à laquelle est voué ce « tu », promis à une fin proche, puis saisi à la gorge, cloué au sol, poignardé, révèle ce qu’une telle proximité peut avoir d’irritant et l’on ne peut s’empêcher de lire une pointe d’ironie maline dans la question rhétorique  qui suit la mise à mort : « N’est-ce pas l’avenir ? », lancée avant de le vouer à une sorte d’enfer où « flamber » « à jamais » dans la « fournaise » de la « milice des ténèbres ».

Pourtant, la même question recèle également toute la distance qui sépare l’énonciateur du « tu ». À une situation concrète, il répond par une considération abstraite. Cette alternance entre réel ancré dans le particulier et maxime générale a déjà régi tout le texte, avec le « bonheur » évoqué dans le deuxième fragment, puis ce qu’il faut redouter au cinquième. Ailleurs, comme dans la série d’interrogations, le point de départ est bien « tu », mais débouche ici sur un propos bien plus vaste, l’oubli, ou se propulse là hors-champ, au milieu des gentianes. Ce regard omniscient et la parole précipitant aux enfers un « tu » intimement connu (car à son image ?) évoque irrésistiblement le rapport du créateur à sa créature, ou du moins de la créature au prophète par la voix duquel parle le créateur. Cela expliquerait en outre la mise en garde « Ne redouter que cela, l’énigmatique copulation de la créature et du guérisseur », qui se solde par l’invasion de la « pourriture » aux accents elle aussi biblique.

Toutefois, au-delà de la violence déchaînée à la fin du texte, et alors même que les considérations générales s’y prêteraient, le poème n’établit guère de distinction entre le bien et le mal et le propos le plus moral adopte une tonalité dubitative et désabusée plutôt que fervente « ce qu’on appellera bonheur » (avant d’être rattrapé par l’illusion). Quant à l’injonction la plus claire, « ne redouter que cela », elle demeure bien trop obscure pour constituer un commandement. La prophétie est en fait oracle sibyllin.

L’on ne quitte en effet un concret confus que pour la « gauche, oscillante fumée », le « brouillard », des « attitudes [forgées] », à moins d’aboutir à des pratiques d' »alchimie », d' »énigmatique copulations » : le lexique du mystère et de l’impénétrable abonde. Les métaphores également, mais elles dissimulent plus qu’elles ne montrent, métaphores in abstentia omettant souvent le comparé pour laisser vibrer la seule analogie : l’image, développée pour elle-même, flotte alors presque entièrement libérée du creuset dont elle a surgi, compromettant le rapport d’identification qu’elle engageait et qui reste pourtant le seul principe auquel le lecteur croie pouvoir se fier pour la décoder. Le guérisseur jaillit ainsi de nulle part et la créature, quant à elle, n’a été trouvée que par un long détour, déduite par nécessité plutôt que spontanément comprise. On a déjà évoqué, à propos des énumérations, l’asyndète presque systématique qui entrave la logique, et, lorsqu’une conjonction enfin vient proposer quelque liaison, on ne sait trop à quoi elle se rapporte : à la fin du huitième fragment, « celle qui n’extirpe mais t’omet, poids sevré des choses que le réel efface«  le réel efface-t-il les choses ou toi, sevré de leur poids ? S’il en fallait encore, les paradoxes achèvent de compliquer la compréhension : l’avenir est la mort (fragment neuf), le précaire se pétrifie (fragment trois). On ne s’étonnera guère ensuite que, dans un autre poème, le « je » du poète s’assimile au sphinx (« Chant retors ») !

Cependant, cette obscurité n’est pas maladresse. Elle paraît tout à fait délibérée, si l’on s’en rapporte au choix d’un vocabulaire recherché, précis et technique (« ban », « étrave », « glaisière », « fucus », « voltige »), volontiers archaïsant (« reculade », « créance », ou régionalisme intitulant le poème, « circulades »), qui opacifie l’accès au texte. L’écriture d’André Rougier, sa langue contournée, codent à loisir le langage, quitte à le délaisser, ou peu s’en faut, au profit de la proximité avec la parole sacrée, avec le hiéroglyphe où le sens se dissimule au profit du tracé qui le contient. Paradoxes, métaphores, symboles, récit même, constituent autant de surfaces où scintille un sens qui semble devoir échapper toujours, et risqueraient de faire du poète un parfait illusionniste, laissant voir quelque chose là où il n’y a rien. Pourtant, le poids de sa parole, les références au sacré, nous incitent à rechercher plutôt du côté du mystère dont il serait le discret officiant – « je » effacé laisser l’écho du poème se peupler de la voix divine.

Fragment d’éternité ?

Si le poème est mystère au sens sacré, alors le poème ne se perd pas en illusions, mais doit s’ordonner autour d’un secret et l’écriture comme la lecture prétendre non pas à l’artifice et son plaisir, mais au rite initiatique qui permettrait d’atteindre à une expérience dépassant la réalité commune, voire surmontant la mortalité. Et de fait, l’instant choisi n’est nullement anodin : « Proche est le terme » calque « La fin est proche », litote bien connue qui annonce immédiatement la mort qui fond sur nous vers la fin du texte. Elle n’annule pourtant pas l’avenir, puisque futurs de l’indicatif et adverbes de temps se multiplient, avant et après le coup de poignard : « ce qu’on appellera bonheur plus tard », « une heure plus tard, ou demain, ou dans un an, à la prochaine saison des pluies« , « Tu flamberas, flétriras, oublieras« . Le poème paraît ainsi prédire une vie après la mort, ce qu’entérinent les chronologies n’ayant plus cours, « pour toujours » et « plus jamais » cohabitant sans encombre et « le temps, ici, ne se compt[ant] pas ».

Attardons-nous d’ailleurs sur la description de la « brèche », décrite au troisième fragment, qui désigne apparemment le « terme » du début. Le texte nous dit que le processus en cours vient colmater les brèches ouvertes par l’oubli : « Brèche ouverte dans tes remparts, devinant et colmatant celles de l’oubli, elle qu’on ne parachève qu’une fois ». Le présent correspond à cette double brèche : d’un côté, celle de l’avenir menaçant (brèche comme blessure, au parachèvement fatal : une seule fois suffit), celle, plurielle, du passé oublié de l’autre. L’une vient combler l’autre, ce qui paraît de prime abord incompréhensible : il s’agirait en somme d’un vide plein. Aussi n’est-ce pas exactement ce qui se joue, car le mouvement est en fait double, et impossible à scinder sans rester dans l’absurde. Restons au pied de la lettre, qui parle aussi bien de redoublement, brèche sur brèches, – pour « parachever » en un seul geste ce que l’oubli brouillon a multiplié, la disparition du passé ne laissant subsister que le présent, que de restitution, – ce « parachèvement » colmatant les brèches, restituant donc au passé son intégrité. Pour résumer, le passé est entièrement présent, ce que dit encore autrement le poème « aucun acte n’est dû » : « Ô l’instant que nulle chance ne dépossède ni s’approprie, celui qui à chaque fois est tout le temps en même temps… » On assiste dans le poème à une temporalité compressée où, sous la pression de l’avenir, fusionnent passé(s) et présent. Le présent finit par exister seul, tout en contenant en puissance ce qui l’a précédé et ce qui le suivra.

Le poème pourrait alors correspondre à une éternité obtenue dans la bénédiction de l’instant présent, gagnée sur l’oubli, selon cette forme d’immortalité aisément allouée à l’écriture. Le même passage évoque d’ailleurs bien la « béatitude ». Mais l’adjectif « précaire » qui la qualifie et plus encore « les confins pétrifiés » sur lesquels elle ouvre vont à l’encontre de toute euphorie. L’instant, par sa brièveté, donne et reprend du même geste ; essayer de le retenir n’en rend pas la grâce, mais le fige dans une éternité inanimée. Cette éternité, « durée sans fin », ne paraît guère souhaitable  – d’ailleurs, le terme est soigneusement absent d’un poème qui s’en défie. Nuance de taille, il vise non un temps qui s’arrête, mais un temps qui « ici, ne se compte pas », au prix de la fulgurance tragique de l’instant vif. Dire que l’avenir, c’est la mort (neuvième fragment) ne revient en définitive ni à un pied-de-nez narquois ni à une lapalissade (elle nous attend tous, seul avenir certain). Chaque avenir, qu’il soit ou non menaçant, marque aussi la fin de l’instant qui précède. « Tu flamberas, flétriras, oublieras » : la promesse adopte en vérité le ton de l’avertissement. Et en dépit de l’évidence, le futur y a toutes les allures d’un présente de vérité générale. Si la mort évoquée semble donc plus abstraite que réelle, c’est qu’elle renvoie avant tout à notre condition de mortels, et à la leçon à en tirer : vivre l’instant présent non pas comme un jour tranquille s’étalant dans une durée confortable, mais sous la « haute menace«  (selon le titre d’un autre poème) de l’instant dans tout son éphémère, qui nous rend d’ailleurs avec d’autant plus d’éclat le souvenir des jours tranquilles, où l’enfant jette des pierres dans l’eau croupie (fragment sept).

On comprend mieux dès lors pourquoi les verbes conjugués en proposition principale sont si rares. Sous un tel règne de l’instant, on est face au réel, fasciné, plus qu’on n’y agit. On se contente d’enregistrer ce qui tombe sous les sens, visions, sons, odeurs, et peut-être ce qui, dans cette confrontation, revient à la mémoire [3] (« plus jamais tu ne regagneras la rive, dans le cliquetis des bracelets et des joncs, à l’aube où les soupirs se taisent de part et d’autre » et  » les trépas, les duels, les fers, les espaliers, les fagots, les prunelles, les terreaux affleurant, le dos effrangé, les galets qu’à chaque reculade tu éboulais« ). De dehors, du double seul, peut venir le regard voyant l’action, assignant l’acte au sujet, d’où le recours au « tu ». Le « je » qu’il induit se comprend alors comme effet plutôt que cause, créant cet étrange mélange d’intimité et de solennité dans la voix du poème. Par conséquent, si le « nous » du deuxième fragment renvoie bien à l’humanité, il conjoint en réalité doublement « je », à « nous » et à « tu » : moi dans mon appartenance au genre humain, et moi m’adressant à moi-même, dans le dédoublement de la conscience.

Il y a donc bien double focalisation, celle du « je » contenu dans la présence du « tu » et celle du « tu » que l’on suit en l’absence du pronom – qui dissimule en fait le « je », aussi invisible à lui-même que l’action. Focalisation double, non pas deux focalisations, car il s’agit d’une seule et même personne. On voit alors pourquoi l’énumération est la figure privilégiée d’André Rougier : là où un lien logique plus marqué sépare en soulignant la nécessité d’une explication, l’enchaînement pur et simple implique que « c’est tout un », établit une identité parfaite entre deux termes, ou deux registres, deux points de vue, confondus. À une autre échelle, il est ainsi impossible de savoir qui, de « je » tu ou de « tu » dit, voit l’enfant jetant des cailloux dans l’eau, ni même si la scène renvoie au présent ou au passé, met en scène un tiers personnage ou, encore une fois, soi-même. Là encore, la confusion est voulue puisque le maître-mot de l’écriture est fusion entre l’instant passé et l’instant de l’écriture. Pour hisser le poème au même degré d’expérience que l’instant vécu, le poète doit y être tout entier à égalité avec lui-même, et y recréer par ses voix propres l’insaisissable qui s’est joué dans l’expérience.

Cependant, entre une immortalité entrevue pour être aussitôt retirée et l’écho d’un dieu qui paraît s’écrouler en un « je » masqué, nous voilà apparemment fort loin de tout culte à mystère. Tout au plus le règne de l’instant initie-t-il à relation particulière au temps et au monde.  Serait-ce que la compréhension du poème ne passerait par la seule interprétation de sa lettre, mais se trouverait dans son mouvement même, pour surmonter comme lui les apories contre lesquelles il jette son lecteur ?

Avènements

De fait, le « tu » recelant un « je » n’annule pas nécessairement la voix divine, il efface au contraire, avec la disparition du pronom « je », toute origine de l’énonciation, la situant en dehors du poème, dans un au-delà où le dieu s’avance masqué, pure parole. Or la maîtrise du rythme joue assurément pour beaucoup dans la captation du lecteur – les « charmeurs de rat » ne sont pas là pour rien. L’écriture joue avec art de la cadence majeure d’une énumération vive, avalanche d’éléments brefs, presque épars, soudain ralentie par des groupes nominaux qui prennent de l’ampleur : « Ça et là,/ fragments,/ palissades,/ troncs,/ glaisières oublieuses de l’heure,/celle qui n’extirpe mais t’omet,/ poids sevré des choses que le réel efface…». Ce qui entravait la compréhension se révèle ici redoutablement efficace : les asyndètes, l’énumération d’éléments désordonnés, permettent en quelque sorte de prendre de l’élan avant de s’élancer dans un vol plus ample, où les images se déploient.

Autrement dit, le passage du réel – confus, dénué de sens, que l’on se borne à relever, – au régime de l’image est ici exclusivement rapport de succession : l’écriture seule permet, insensiblement, de passer de l’un à l’autre, au gré d’un rythme, du charme  du chant poétique. Elle relie sans unir. Même dans le rare cas où l’assimilation se justifie, le jaune des gentianes et genévriers assimilé au jaune alchimique (fragment cinq),[4] ce mince support de la couleur ne suffit rapidement plus à légitimer le débordement de l’image qui, lancée sur cette piste, se métamorphose en jeu de trompe-l’œil pervers, chausse-trappes, miroirs et mutilation. Comme nous l’avons dit précédemment, l’image flotte, détachée de la réalité commune. Elle s’offre au constat, plus qu’à l’interprétation. André Rougier note d’ailleurs dans un autre poème le soin qu’il met à « distinguer le semblable de l’identique, la métaphore des choses en soi… »  (derniers mots de « Gnose de la butte »). La métaphore n’est pas le réel, ne peut lui être identifiée. Aussi ne saurait-elle attribuer un sens au réel, quand bien même elle y trouve sa source : elle ne semble pas avoir de fonction au-delà d’elle-même. Cela implique aussi que, toute codée paraisse-t-elle, la poésie d’André Rougier ne dissimule en fait nul message caché, n’est ni roman à clé, ni traité d’alchimie.

Mais cela ne revient-il pas à découvrir que le secret traqué vient de s’envoler ? « Vaine parole » : elle ne formulera pas pour nous le secret du monde, qui ne sera pas dévoilé une fois décodée une écriture  compliquée à loisir afin de le protéger des profanes. Sans utilité pratique, est-elle pour autant sans efficace ? Tel ne semble pas le cas, puisque qu’elle permet de « venger des chronologies », « répandre dans la distance », « enrichir », fût-ce de « la milice des ténèbres ». La « fournaise » y acquiert même un air joyeux, ou presque, associée à la légèreté de la « voltige » (dernier fragment). Alors que sa « vanité » vient d’être énoncée, le régime de la parole se poursuit, avec un entrain renouvelé, portée par la cadence mineure de cette ultime relance sur un rythme ternaire (« te », « toi et tes rugissements,/ tes dagues,/ tes voltiges… »). Ce qui se dit, dans ce mouvement persistant du poème, c’est bien que l’écriture se fiche de donner un sens au monde : elle n’en a pas besoin, elle est rapport au monde, dont elle épouse de toute sa linéarité l’instantanéité – et le miroitement d’un sens multiple. Portons la réflexion plus avant : loin d’être décevante, la découverte de l’absence de tout secret constitue le secret même. Que le sens achoppe, que le poème se refuse à toute interprétation définitive, qu’il se libère du registre par excellence de l’écrit, le savoir, lui permet d’embrasser le régime de l’expérience, d’initier (à) un autre rapport monde par l’exemple et par son action propre. L’écriture d’André Rougier ne vise pas à déjouer le sens pour polir de belles images ; l’un et l’autre ne constituent que des moyens d’esquiver la « pétrification » (en brouillant le sens commun), d’impulser une dynamique exigeante dans l’écriture et dans le miroir de la lecture, afin de recréer une expérience authentique de l’instant, débarrassée de ce que l’on pense avoir compris, avoir épuisé, de l’avoir déjà vu, déjà lu.

Le réel comme l’écriture peuvent donc être le lieu d’une épiphanie déployée sous le règne de l’instant, qui n’institue pas un rapport mystérieux à un arrière-monde promettant l’éternité, mais une relation renouvelée au monde. Le dieu qui transparaît ici ou là est grec, et panthéiste : il est partout autour nous… et n’importe où. De tout instant il peut surgir, en un présent total et précaire. L’instant excède alors toute temporalité et toute vérité croyant lui allouer un sens. Mais cette liberté a un prix : de l’instant il ne subsiste rien.

Rien ? Une « vaine parole », tout de même, que le mouvement de retour sur le passé menace sans cesse de figer. Aussi l’écriture doit-elle s’attacher à maintenir mouvant, fuyant et presque hasardeux le sens, pour être fidèle à l’instant, fulgurance elle-même . Alors peut-être son mouvement sera-t-il celui d’Orphée et  contiendra-t-il un peu de la gloire de l’instant repris au temps.

_______________________________

[1] Ainsi baptisé par l’auteur. Nous ne parlerons donc ni de paragraphe, ni de strophe, l’un et l’autre inexacts.

[2] On sera cependant moins affirmatif pour les « espaliers » et « fagots », légitimement associés, qui évoqueront au choix la torture… ou l’arboriculture.

[3] Il est d’ailleurs très incertain que l’ordre du poème soit chronologique. Le guet a pu précéder le terme tout proche, et les fragments entre le premier et le neuvième constituer une réminiscence et non un récit.

[4]  Couleur de la matière sublimée… ce qui offrirait tout un programme !

 

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