Menu

Anh Mat, Les nuits échouées

27 septembre 2015 - Critique
Anh Mat, Les nuits échouées

Texte repris dans le cadre de la dissémination mensuelle organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Site de l’auteur : Les nuits échouées.
Livre paru chez publie.net : Monsieur M.

Le site de Anh Mat réunit les centaines de textes écrits par l’auteur depuis 2013. S’y côtoient différents personnages, à l’identité complexe, souvent vacillante : Mathias, Monsieur M., Madame T., l’apatride et l’auteur soi-même en son journal dûment nommé. On y trouve donc des récits aussi bien que des réflexions, au gré de textes assez brefs, sans titre autre qu’un numéro chronologie, toutes séries confondues (récits ou journal). Chacun interroge de diverses manières, mais sans relâche, la part nocturne de l’écriture : fantastique et spéculaire.

#135

Monsieur M. commence, submergé par l’écoute, face à la page déjà noire d’absence de mot.

A l’origine un trouble, une difficulté à se confier, comme si chaque chose prononcée pouvait le trahir, révéler le secret qu’il garde sur le bout de sa langue, derrière les dents serrées de sa bouche fermée comme un poing.

Avant de définitivement se cloîtrer à l’abri du monde, monsieur M. jette à l’oubli son nom, au feu ses pronoms, aux fauves sa chair, à la mer sa voix.

Ainsi, sans preuve ni témoin d’avoir un jour été, ne reste de lui qu’une main, main prenant sur la table un crayon comme pour saisir la chance de s’égarer dans l’oubli des heures de la nuit anonyme.

Après avoir taillé sa mine au plus pointu, monsieur M. décide de crever les yeux du regard obstruant sa vue.

Une fois aveugle, il marche à tâtons dans sa chambre comme dans un lieu étranger, prudemment, par peur de trébucher, à la merci du prochain pas, d’une autre trace à effacer derrière soi…

Soudain il se cogne à quelqu’un. Effrayé il dit en tremblant:

«—Qui êtes-vous ?

Après un long silence, une voix lui répond calmement:

— C’est moi.

Monsieur M. se met à sangloter… Puis à hurler:

— Mais je ne reconnais pas votre voix ! Vous entendez ? Je ne la reconnais pas ! Je n’ai plus de mémoire ! Comment pourrais-je savoir si nous nous sommes déjà rencontrés ? Vous m’êtes désormais inconnu ! Ayez pitié de ma solitude ! Partez ! Je vous en supplie! Laissez-moi seul ! Vous n’avez rien à faire ici ! Vous m’entendez ? Rien ! Voyez, je suis infirme, bon à me cogner la tête contre les murs, à errer sans fin à la recherche de l’unique issue de ce lieu, sa sortie sans secours…»

Sur ces mots, monsieur M. entend derrière lui une porte claquer.

Anh Mat, #135, jeudi 21 novembre 2013, in « L’origine de Monsieur M. »,
http://lesnuitsechouees.blogspot.fr, Licence Creative Commons.

Lecture

Ce texte est classé dans « L’origine de Monsieur M. » :  »Monsieur M. commence » ainsi selon toute logique, avec cette particularité cependant que cette origine n’est pas naissance, mais début seulement, ou début absolu. Monsieur M. est être de mots, il surgit dès son énonciation et se voit aussitôt « submergé par l’écoute », du lecteur sans doute. Sentiment inconfortable, ce vaste impersonnel, l’écoute, sature déjà Monsieur M. d’attentes à peine est-il apparu: « la page est déjà noire d’absence de mots. » L’horizon créé est bouché, à peine débutée, l’écriture devient impasse – les paradoxes qu’elle offre à l’auteur sont moins ludiques, chez Anh Mat, que profondément angoissants.

« À l’origine » donc, monsieur M. est un personnage et comme tel, il est pris au(x) mot(s), ce qui semble emprisonner tout à fait sa parole. Le « trouble », la « difficulté », évoluent rapidement vers les signes physiques de la violence d’abord contenue, « dents serrées », puis menaçante, « bouche fermée comme un poing », dans ce que cette transformation délirante (que monsieur M., d’être écrit, peut se permettre) suggère de dangereux. Le silence devient arme défensive pour préserver un secret contre l’écriture qui devrait le faire parler. Or cela revient à une pure et simple abolition. Tout juste est-il doté d’une existence, que monsieur M. cherche à cesser. « Se cloîtrer à l’abri du monde » nécessite d’abord l’oubli du nom et des pronoms, ceux-ci jetés au feu en autodafé, d’où le glissement naturel vers la suppression du corps, livre dévoré par les flammes fauves. Vient en dernier la voix, privée de tout support l’identifiant, la dotant d’une origine, et noyée dans la mer.

Le texte ne s’achève pourtant pas. Il commence par dire, non pas la disparition de monsieur M., mais sa non-existence objective. Il ne reste ni « preuve » ni « témoin » du crime – ce dernier étant plutôt sa création que sa suppression. Mais il dit surtout ce qui reste, et qui fait taire l’exclamation du lecteur: « Mais si! Je suis témoin! » Car ce qui reste est une main, prenant un crayon. L’indéfini de la main (une main non pas sa main, celle de Monsieur M., dont le corps a été dépecé) et l’attribut qu’elle se choisit, le crayon, font apparaître l’auteur. Alors qu’elle flotte dans le néant, elle n’est cependant « surréaliste » que pour monsieur M., puisque son étrangeté pour le lecteur se résout, aussitôt entrevue, dans la réalité la plus familière qu’il partage avec l’auteur, avec lequel elle est toute entière convoquée. Or cette réalité première, placée entre parenthèse par le lecteur jusqu’ici, ressemble étrangement à celle de monsieur M. : le crayon apparaît comme une « chance de s’égarer dans l’oubli des heures de la nuit anonyme ». Monsieur M. est une projection de l’auteur, leur désir est identique: l’oubli, l’anonymat.

Mais l’existence de l’auteur sonne le glas de la disparition de «monsieur M.», qui réapparaît de fait dès le paragraphe suivant, et rend impossible la réalisation de leur souhait commun. L’auteur n’aurait certes qu’à effacer monsieur M. Mais il ne serait plus alors auteur. Les paradoxes, loin d’être de simples jeux d’esprits, charmants et superficiels, rendent ainsi compte des enjeux de l’écriture. Le sens qui miroite, insaisissable, à la surface du texte, ne relève pas d’une faille de la logique prise à son propre jeu. Trop rigoureuse pour être illusoire, elle débusque l’absurde niché au cœur de l’écriture et explique l’angoisse qui sourd de bien des textes d’Anh Mat. Car cet absurde n’invalide pas le projet d’écrire. Bien au contraire, il l’alimente. L’effacement premier de monsieur M. n’a rien d’une boutade, il permet un retournement qui le dote de son véritable statut: celui de personnage, selon un régime d’existence tout à la fois trop creux (il ne dépend que des mots) et trop plein (les mots ne sont pas rien).

Pour preuve, au lieu de s’achever sur ce qui formerait alors un amusant pied-de-nez, le texte repart de plus belle, dans un paroxysme de brouillage et de violence. Sujet et objet deviennent flous. Monsieur M. réapparu s’empresse de « crever les yeux du regard obstruant sa vue ». La formule contournée indique assez qu’une fois encore, les yeux ne désignent pas les siens, il n’a d’ailleurs plus de corps, mais plus probablement ceux de l’auteur. Dès lors, on ne « voit » plus rien. Si la pente du texte incite à lire que monsieur M. se cogne contre son auteur, il est cependant contradictoire que ce soit lui qui finisse aveugle (il voulait au contraire dégager sa vue obstruée), et le pronom « il » perd tout référent certain. Même si le lecteur situe l’effroi du côté de monsieur M. et le calme du côté de l’auteur, le texte n’offre rien de si tranché, et prolonge le malaise. Aussi monsieur M. explose-t-il en sanglots et hurlements, d’autant plus véhéments qu’il a d’abord volontairement effacé tout ce qui aurait pu lui tenir lieu de mémoire. La porte qui claque exauce bien son vœu de solitude et le place à l’abri du monde, mais cet abri est prison, où il est condamné « à errer sans fin à la recherche de l’unique issue de ce lieu, sa sortie sans secours », le « sans fin » rejetant la possibilité d’une issue qui serait silence ou néant.

Bien sûr, la violence résonne dans le silence que laisse la porte claquée. L’apaisement offert plus tôt dans la tentative de disparition n’a cependant pas tout à fait disparu. Car ce n’est peut-être pas le silence, qu’il faut entendre une fois la porte fermée, mais plutôt, une fois gommée toute identité possible, la mer où personnage et auteur ont jeté leur voix.

Ne serait-ce qu’un je… celui qui parle et s’éteint ?
Écrire laisse juste une musique des traces venant hanter d’une voix la parole et la mort, leurs silence et solitude, telle est toute pro-nomination… énonçant un autre à l’horizon du monde finissant de chaque homme. (#223)

Suivant
Précédent

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer