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Au clair de lune

25 janvier 2012 - Hapax et archives
Au clair de lune

Ils habitaient un grand appartement, au neuvième étage d’un immeuble situé à la limite de la ville et de sa périphérie. Dans le salon, une large baie vitrée ouvrait sur le ciel et, à l’est, sur les lumières de la ville. Il avait choisi cet appartement à cause de ce salon et de sa baie vitrée. Le piano à queue y tenait sans dévorer tout l’espace et la musique pouvait s’y déployer. Un profond canapé en cuir, une table basse ovale, au plateau de verre, une cheminée surmontée d’un miroir et une console de bois sombre constituaient tout l’ameublement de la pièce, avec deux grosse lampes rondes de pierre blanche, aux abat-jour orangés, posées à même le sol. Un épais tapis mordoré couvrait le parquet. Les murs étaient nus, sauf à la droite du piano, occupée par une reproduction d’art abstrait, dont les formes géométriques rayonnaient de couleurs intenses. Entre la baie vitrée et le canapé, plusieurs plantes vertes, de hauteurs variées, donnaient à la pièce un air de jardin d’hiver. Quelques objets précieux et des livres étaient disposés, avec plus ou moins de soin, sur la table, la console et la cheminée. C’est là qu’ils passaient le plus clair de leurs soirées.

Elle avait emménagé avec lui quelques mois auparavant. Il était tombé amoureux de ses yeux gris où transparaissaient les moindres frémissements de sa pensée. Ils se connaissaient à peine que le musicien lui proposait déjà de venir vivre avec lui. Elle avait accepté sans hésiter. Tous deux pensaient aborder à des rivages tranquilles et heureux.

Le soir, quand elle rentrait, ils prenaient ensemble la collation qu’il avait préparée en l’attendant et discutaient de leur journée. Puis elle se préparait parfois un verre, et ils allaient au salon, où lui s’installait au piano, elle sur le sofa, légèrement de biais dans son dos. Toute l’après-midi, il avait composé. Le soir, il jouait. Elle commençait par lire quelques pages du roman en cours et ne se mettait à l’écouter que plus tard – jamais bien longtemps après, en fait. La mélodie emportait toutes les contrariétés de sa journée de travail. Entre le crépuscule et la nuit, au fur et à mesure que la lumière changeait puis disparaissait, la musique semblait s’épanouir à la place du jour. Il jouait, elle écoutait. Souvent, à la nuit close, ils restaient un moment dans le noir, avec juste la très vague lueur des lumières de la ville qui parvenait jusqu’à eux, avant qu’elle se lève sans bruit pour allumer les lampes, dont la lumière tamisée leur blessait presque, un instant, le regard. Et ils continuaient, lui à jouer, elle à l’écouter. Il sentait sa présence et devinaient ses légers mouvements, les discrets bruits d’étoffe, ses yeux ouverts au loin, perdus en elle-même ou bien fermés, le sourire sur ses lèvres. Dans cette sérénité, les harmonies semblaient naître d’elles-mêmes. En général, elle s’endormait là, en l’écoutant jouer.

Ils passèrent de nombreuses soirées ainsi, sans jamais s’être sentis si présents au monde. Il travaillait avec plus de sérénité et progressait dans la voie qu’il s’était choisie. De soir en soir, sa musique les entraînait de plus en plus loin. Quand il jouait depuis quelques heures, au cœur de la nuit, elle avait l’impression d’entrer lentement en apesanteur, au-dessus de la ville, dans un temps suspendu que dilatait chaque accord. Il lui semblait que la musique glissait sur sa peau, l’imprégnait, qu’elle devenait elle-même musique, comme si une goutte d’eau, touchant la terre, l’avait instantanément changée en mer. Elle se sentait illimitée et puissante comme l’océan, minuscule et évanescente comme l’empreinte légère qu’il abandonne au sable en se retirant. Quand il se retournait à ces moments-là, il voyaient ses yeux grand ouverts, un regard terriblement brillant entre deux mèches de cheveux qui s’étaient échappées de sa coiffure durant la soirée. Elle n’avait pas l’air échauffé, pourtant, se tenait parfaitement immobile, l’air presque grave, sa peau toujours aussi pâle, diaphane même, laissant transparaître le fin réseau bleu des veines.

Elle ne s’endormait plus que rarement en l’écoutant, et ils avaient laissé plusieurs fois la lumière de l’aube éteindre celle des lampes avant de quitter le salon pour aller dormir. Elle savourait ces nuits blanches, après lesquelles elle se sentait comme épurée, presque absente, coquille vide qui attendait de résonner à nouveau, lorsque viendrait la nuit. Curieusement, elle éprouvait de cet épuisement une sorte de repos, comme si se prolongeait l’apesanteur vécue la nuit. Désormais, c’était lui qui mettait fin à ses récitals. Elle ne protestait pas, afin que le silence prolonge un peu l’enchantement, mais pour qu’elle quitte le canapé, il fallait qu’il lui prenne la main et l’entraîne. Elle était légère comme une plume. En se laissant emmener, elle levait vers lui un regard encore émerveillé et il s’étonnait de trouver toujours plus limpides et lumineux ces yeux qui éclipsaient pour lui le reste du monde. Sous leur charme, toute inquiétude s’évaporait, il oubliait de se demander si elle lui avait toujours paru aussi frêle, aussi fiévreuse sa façon de l’étreindre. Au moins récupérait-elle le week-end. Elle passait les samedis et les dimanches à dormir, ne se levant qu’au crépuscule, grignotant pendant qu’il lui racontait ce qu’il avait fait, vu, entendu, avant de passer au salon. 

Lorsqu’elle prit des vacances – il devait y avoir un an, à peu près, qu’elle s’était installée avec lui –, ils partirent au bord de la mer, en Normandie, après s’être assurés que la maison de famille pourrait accueillir le piano droit qui voyageait avec eux. La journée, elle allait sur la plage presque déserte en cette saison. Grisée par le vent et les vagues, elle courait le long de l’étroite frange que l’océan sans cesse mord et libère. S’il faisait beau, elle se baignait, c’est-à-dire courait encore, sautait, dansait au milieu l’écume, ravie par l’étreinte puissante des flots, luttant avec craintes et délices contre la vague qui menaçait à chaque seconde de l’emporter. Il l’accompagnait parfois, mais sans entrer dans l’eau, souvent restant sur la grève à lire ou rêver. En rentrant, elle faisait une longue sieste avant de le rejoindre, et leurs soirées se déroulaient comme chez eux, avec le bruit de l’océan en plus.

Un jour, le temps se mit à l’orage. Des gros nuages noirs s’amassèrent la journée durant. Elle retarda sa promenade, dans l’espoir de voir la tempête. Ils sortirent au crépuscule. Quand ils arrivèrent en bordure de mer, les flots se jetaient contre les rochers où ils explosaient dans un bruit de tonnerre, la mer démontée se hérissaient de vagues hautes et grondantes qui déferlaient en catastrophe sur la grève dans un furieux bruit de cavalcade, couvrant même le hurlement du vent qui sifflait à leurs oreilles. Elle dévorait le spectacle de ses yeux écarquillés, riant, jetant au musicien des regards de connivence émerveillés. Un éclair zébra le ciel, les premières gouttes frappèrent son visage, un coup de vent arracha son étole blanche qui disparut aussitôt, engloutie dans la nuit, et la tempête se déchaîna de plus belle. Il la ramena aussitôt à l’abri, craignant que la prochaine rafale ne l’emporte. Elle était  ruisselante et radieuse.

L’euphorie se prolongea toute la nuit. Elle avait pris un bain brûlant, s’était habillée avec soin, parfumée, maquillée et parée comme pour une fête, puis elle avait préparé un dîner fin, généreusement arrosé de vin, qu’elle dévora à belles dents, ce qui ne lui était plus arrivé depuis longtemps. Il était déjà tard quand il se mit à jouer. La tempête s’était peu à peu apaisée, laissant place à un immense calme. Il joua superbement, ce soir-là. Ses mains effleurèrent les touches et, aussitôt, toute la musique du monde afflua. Il n’avait qu’à la cueillir. Ses doigts dansèrent une sarabande folle, ils exploraient la moindre nuance, elle résonnait encore qu’ils faisaient déjà jaillir un autre accord, allaient chercher plus loin une nouvelle harmonie insaisissable, s’en revenaient, et la musique emplissait la pièce, la nuit, sondait l’homme et en dénichait les secrets les mieux gardés. Elle l’écoutait passionnément, se laissait envahir par la musique, respirait à son rythme. Chaque note lui pénétrait le cœur, dont les battements bientôt se confondirent avec elles. L’étourdissement grandissait, elle n’était plus que pulsations, et vibrations et sons, elle s’y enfonçait toujours plus profondément, partagée entre la jubilation et une peur vaste et claire, triste plutôt que terrifiante, perdant pourtant déjà conscience d’elle-même, prise par le flot de la musique…

 

Il plaqua la dernière note. Elle poussa une exclamation, il y eut le glissement d’une étoffe, une fenêtre claqua. Il se retourna. Elle n’était plus là. Ne restaient, au pied du fauteuil, que sa robe de soie verte et, sur le siège, deux boucles de diamants au milieu de quelques brisures de coquillage.


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