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Au-delà les étoiles sont notre maison

12 juin 2012 - Hapax et archives
Au-delà les étoiles sont notre maison

Cosmofolies entre cour et jardin

Dans l’univers théâtral d’Abel Neves, rien n’est exactement tel qu’il devrait être – non d’une différence rebattue entre l’être et l’apparence, mais entre le réel que l’on attend, fût-il mis en scène, et celui qui survient. Les bizarreries sont partout, plus ou moins flagrantes, parfois déclenchées par l’inattendu, rupture ou maladie, parfois présentes d’emblée, comme une tempête de neige en plein mois d’août – démentie par l’imperturbable service météo. Pour diverses que soient les 20 saynètes qui composent le spectacle1  (sur les 30 du recueil), voilà d’emblée le ton donné : le réel se dérobe, il n’est jamais là où on l’attend. Et si le réel est une fiction, la fiction peut à l’inverse être réelle.

Dès lors, absurde et poésie alternent et se fondent, portés par la voix de personnages s’efforçant de mettre des mots sur ce qui survient. Ils sont tour à tour réduits à prendre ce qui les entoure (les autres et leurs discours y compris) au pied de la lettre ou à le transfigurer par leur parole, dans une dynamique créatrice par laquelle le monde crée la parole et inversement.  Mais si l’autre n’entend pas ? Si la course du monde se poursuit, opaque et incompréhensible une fois perçu cet autre sens, cet « au-delà » ? Dans quel camp l’absurde joue-t-il ?  Au rire et aux plaisirs de l’invention succèdent inévitablement l’ironie douce-amère, la diatribe, la litanie de douleur – la folie et son délire (?), aussi. La violence des mots, du jeu des acteurs, donne alors la pleine mesure du désaccord entre l’homme et « ses semblables, ses frères », quand la parenté est menace plutôt que consolation et que notre « maison », la Terre, devient champ de bataille. La parole pourtant surgit alors si pleine qu’elle fait entendre un chant au-delà du cri.

Rarement la parenté de l’absurde et de la poésie sera apparue si nettement. Comme si évider le sens, ici, ne l’annihilait pas, mais que, par la brèche même qui le laisse fuir, s’engouffrait un souffle puissant, désarmant l’entendement, portant une impression plus vaste, incertaine et multiple, qui se déploie de la scène à la salle. Le ciel et ses mythologies sont le miroir privilégié de cet au-delà à la fois visible et (presque) hors d’atteinte, et le théâtre assurément le lieu idéal à l’apparition ce drôle d’espace. « Au-delà les étoiles sont notre maison » : espace ambigu, à la fois ailleurs (au-delà) et ici (notre maison), à l’image de la scène de théâtre2 . L’ensemble est servi par une mise en scène fidèle, signée Arnaud Delpoux, qui privilégie la simplicité, et fait oublier certaines inégalités, quelques faiblesses parfois, du jeu des acteurs, grâce à une direction qui tire habilement parti des atouts et talents de chacun. Les monologues (« Si j’étais dans le peau d’un Indien, je serais un tatouage », « Il n’apparaît pas toujours et parfois quand on s’y attend le moins », « Lamentation de l’unicorne ») sont ainsi incarnés avec aisance, alors que certains sont de véritables tours de force par la tension qui les anime. C’est le cas également du final de la première partie, éponyme du spectacle, où se distingue Émilie Gauthier dans un rôle particulièrement difficile. Participe de cette réussite la mise en scène, qui assure un dynamisme constant sur scène par un rythme varié et précis. Le décor quant à lui se réduit à des jeux de lumières et quelques accessoires, ne conservant que les éléments qui libèrent la parole et/ou soulignent un décalage : bouquet de fleurs, service à thé, galette des rois, parure de fête ou uniforme obsolète… Ils suffisent parfois à créer la surprise à partir laquelle chaque scène peut prendre son essor. Pour le reste, il n’y aura qu’à se laisser aller à rêver, guidés par les jeux de lumières et la musique qui assurent la transition de l’une à l’autre histoire et portés par les mots d’Abel Neves.

On sort de la pièce ravis du voyage, étourdis encore, un peu ailleurs… dans la lune ou les étoiles ?

Au-delà les étoiles sont
notre maison

 

                                                                                     
Texte d’A. Neves

 

Mise en scène d’A. Delpoux

 

Production : Plébiscite

Au Théâtre du Temps jusqu’au 17 juin 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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  1. Le spectacle est en deux parties, indépendante l’une de l’autre, jouées chacune un soir sur deux. []
  2. Entre cette poésie qui joue sur la perméabilité du langage pour laisser entendre, peut-être, un indicible, et les motifs, reprises (d’expression, de situations, d’accessoires) disséminés à travers les saynètes comme autant d’indices, le texte pourrait acquérir une dimension mystique. Pourtant, l’éparpillement de ces « indices » et la diversité de ton me semblent plutôt des moyens d’entretenir la perplexité tout en maintenant le charme de l’ensemble, et la compréhension à laquelle le spectateur est ainsi invité revenir à « prendre le tout », suivant l’étymologie, plutôt qu’à essayer d’expliquer et interpréter de façon univoque – bref, invitation à admettre et savourer ce que nous ignorons. []
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