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Balzac ni « écrivain » ni réaliste

21 octobre 2008 - Critique, Lectures critiques
Balzac ni « écrivain » ni réaliste

Balzac : sacré monstre plus que monstre sacré. Le monstre sacré m’ennuie, et vous n’avez pas besoin de moi pour lui. Les biographies pullulent, précises ou synthétiques, accompagnées de bibliographie à l’exhaustivité aléatoire, mise en relation avec sa vie, avec ou sans acharnement. Bien forcée de me plier à l’exercice introducteur, je vais essayer d’être aussi brève qu’il m’est possible.

Ca reste souvent diablement trop long. Mais je vous rassure : ce titre aussi cinglant que spirituel est un résumé nécessaire et suffisant de la suite. Vous pouvez donc passer votre chemin, en haussant les épaules devant cette grossière provocation, et entamer directement la lecture de l’œuvre du monsieur, aimablement débitée par mes bons soins.

Sinon, eh bien : feu !

Sacré monstre, donc : dans sa vie, il accumula des dettes colossales, des ambitions démesurées, d’impressionnants appétits, des rêves de gloire grandioses. Dans son œuvre, la tragédie ne craint pas toujours le mélodrame, le comique devient facilement burlesque, et les calembours alternent avec d’amples considérations philosophiques. Ajoutez-y le beau sujet que ferait sa propre vie dans la Comédie humaine.

Rarement la tentation aura été si grande, que de lire l’homme dans l’œuvre, et inversement, alors même que je suis plutôt rétive à ce type d’exercice. Plonger dans Balzac : la métonymie, qui substitue l’homme à l’œuvre, peut difficilement cesser à ce point d’être une figure de style. Dans le moindre de ses romans, il est aussi exigeant que ce proche qui vous raconte sa vie, ne vous épargne aucun des détails qui l’ont marqué, aucune de ses opinions pleines d’assurance, aucune de ses indignations ou de ses exaltations. Oui, Balzac est bavard, parfois trop, et ce n’est pas un secret que certains de ses romans sont loin d’être des chefs d’œuvre. Mais cette abondance, jointe au systématisme de son projet, donne à sa voix une force inégalée.

Par quel miracle ? Quels souffles de génie la muse insuffla-t-elle en cette poitrine puissante ? Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais j’y vois deux raisons profondes.

1/ Balzac n’est pas un écrivain.

2/ Bazac n’est pas un réaliste.  

Balzac n’est pas un écrivain  

Balzac voulait être noble. Il s’est d’ailleurs effrontément octroyé une particule ignorée par son paternel, Bernard-François Balssa.

Balzac voulait être riche. Il se lança dans diverses entreprises, dont une plantation de bananier à Sèvres.

Balzac voulait écrire, oui. Mais parce qu’il voulait la gloire, aussi. Et qu’il pensait que ce pouvait être rentable. Il a d’ailleurs également été éditeur, imprimeur, fondeur de lettres de plomb, la source de son durable endettement.

Balzac a écrit, oui, mais aussi pour avoir de quoi manger, même si café et œufs à la coque lui suffisait lorsqu’il était en plein rédaction.

Bref, Balzac n’a rien d’un écrivain éthéré, tout entier pris dans la recherche d’un style pur. Sa muse est vénale. Il écrit parfois mal, et c’est un jeu facile que de débusquer certaines inepties dans ses phrases. Et puis il en fait des tonnes.

Il a l’esprit assez large pour se le permettre, peut-être. Tout le fascine : la littérature, oui, mais pas plus que la philosophie, ou la science, et ses inventions technique. Un peu mystique, il réhabilite même les sciences occultes : qui nous dit que demain, ce qui nous paraît grotesque ne sera pas démontré très rigoureusement ? Il cherche le génie partout, et l’y voit partout. À moins qu’il ne l’y suscite.  

D’ailleurs, son projet n’est pas littéraire. Il veut être historien (« La Société française allait être l’historien, je ne devais être que le secrétaire. », dit-il avec une remarquable fausse modestie), et moraliste (« peut-être pouvais-je arriver à écrire l’histoire oubliée par tant d’historiens, celle des mœurs »). Et même, un peu philosophe, (comme l’indique d’ailleurs le plan de la Comédie Humaine, avec ses études philosophiques), puisqu’il espère « surprendre le sens caché dans cet immense assemblage de figures, de passions et d’événements ».

Il est étrange que cette force de la nature qui s’épuisa à essayer vainement d’achever son œuvre colle finalement si mal à la sainteté du sacerdoce littéraire. Étrange que, imbu de sa personne quoique sincèrement admiratif devant d’autres, il nous semble avoir si peu, ou si mal, posé à l’écrivain. Comme, de ne pas échapper au ridicule, il s’épargnait la préciosité, ridicule suprême. Non, Balzac n’est pas (qu’)un écrivain : il en est plus sûrement écrivain, sa plume ne pisse pas un filet d’encre, elle convoque une voix.

Balzac n’est pas un réaliste  

Ah, les assommantes (paraît-il…) descriptions balzaciennes, typiquement réalistes ! Pensez : elles accumulent les détails. Si c’est pas réaliste, ça ! Mouais. A voir. Vous en connaissez beaucoup, de logis qui sécrètent leurs personnages ? Ou l’inverse ? Des rues, des boutiques, des théâtres qui, à force d’être observés à la loupe, révèlent un microcosme si précis et minutieux que l’on croirait à une hallucination, comme autant d’excroissance suscitées par le délire ? Ici, les galeries du Palais Royal deviennent angoissant palais d’une fée Carabosse ; là, la scène et les coulisses du théâtre se métamorphosent en sérail des Mille et Une Nuits.

Guère surprenant, chez un auteur qui a aussi écrit des récits fantastiques.

Sauf qu’il n’y a pas un Balzac réaliste et un Balzac fantastique, pas plus qu’un Balzac des « Scènes » (de la vie parisienne, de la vie de Province etc) et un Balzac des « Etudes » (études philosophiques et études analytiques). Le réel observé par Balzac est fantastique, et c’est bien ce qui fait de lui un romantique plus qu’un réaliste. Le romantique dans ce qu’il a mignard, certes. Mais aussi, mais surtout le reste : les romantiques allemands, comme Novalis (1) , se targuent d’être philosophes autant qu’écrivains. Et le socle de leur réflexion, c’est précisément de savoir dans quelle mesure le rêve fait partie de la réalité, est réel.

Balzac écrit ; Balzac montre le réel. Mais, dans cette conjonction de l’écriture et du réel, c’est le réel tel qu’il le voit qu’il nous montre. L’expression « vision du monde » lui est comme taillée sur mesure. Cette vision est drainée par une imagination puissante, une force d’interprétation soutenue par un jeu de mises en relation constantes. Son coup de génie, le retour de personnages d’un roman à l’autre, ne fait que rendre manifeste ce qui était déjà perceptible : une mise en réseau systématique, qui recherche l’exhaustivité. La seule logique permanente de ce réseau, c’est l’imagination de Balzac, sa façon de voir les mondes. Et les multiples contradictions que l’on peut trouver entre sa vie et son œuvre, ou au sein même de son œuvre, cessent ainsi d’être paralysantes : elles sont comme les différentes phases d’un mouvement, celui de la pensée de Balzac, qui avait la prétention de tout englober. C’est de ce mouvement que son œuvre tire une nécessité que je ne sais qualifier autrement que d’individuelle : propre à Balzac ; mais qui finit du coup par être ressentie comme vitale, parce que c’est l’homme tout entier que l’on devine derrière. Oui, il a le don de nous faire partager le temps d’un roman sa vision du monde ; il nous l’impose, dans ce qu’elle de plus excessif. Quitte, en même temps, à nous agacer.

Si le réel qu’il nous montre est si convaincant, ce n’est pas parce qu’il minutieux, mais animé, habité tout entier par le regard infiniment subjectif de Balzac, ce Balzac qui ne cesse de commenter, dans ses romans, ses personnages et leurs moindres faits et gestes pour nous délivrer de hautes vérités.

Si Balzac est cet écrivain magistral, c’est moins pour avoir voulu écrire que pour avoir été Balzac, sûr (jusqu’à l’arrogance) de son génie plus que de sa plume.

Dossier Balzac 

Note :

1 : C’est d’ailleurs de son roman Henri d’Ofterdingen que vient l’expression « fleur bleue » (plus d’informations ici), si proche en français du terme « romantique » dans son acception courante et non pas littéraire. 

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