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Boris Vian, le bison qui ravit

1 février 2006 - Critique, Lectures critiques
Boris Vian, le bison qui ravit

 

 

 

Éclats de rire ou de colère. Eclats du scandale, aussi, qui couvrent un moment ceux de la « trompinette ». La vie et l’oeuvre de Boris Vian, à la fois étonnamment discrète et tapageuse : pas de reconnaissance engoncée d’honneurs et empreinte de révérence aveuglée. Un trublion, à moitié pris à la légère. A la fois un bien, et une injustice. Petite virée chez Vian romancier pour y remédier…

 

– identités : Boris Vian, Bison Ravi, Vernon Sullivan …
– fonctions (dans l’ordre d’apparition): tromp(in)ettiste, ingénieur, écrivain, critique littéraire, acteur, critique de jazz à Jazz Hot, peintre, animateur du Tabou, scénariste, fondateur du Club Saint-Germain, traducteur, rédacteur en chef de Jazz News, parolier, chanteur,équarrisseur de première classe du collège de ‘Pataphysique …
-connu pour : le scandale de J’irai cracher sur vos tombes, ses chroniques de jazz, la chanson « le Déserteur », être un auteur « adolescent ».

A vie si bien remplie, encore que courte (puisque ce sieur touche-à-tout mourut à 39 ans) ne peut que correspondre univers littéraire aussi foisonnant que contrasté. De la douceur « adolescente », s’il faut lâcher le mot, et douce-amère de L’Ecume des jours à la noirceur cynique et minutieuse de J’irai cracher sur vos tombes, guère de points communs de prime abord, en effet.

Est-ce ce grand écart inconfortable qui vaut à Boris Vian certaine indulgence teintée d’indifférence, voire de mépris ? Est-ce sa vie de bâton de chaise dans les « caves » de Saint-Germain-des-Prés, comme on appelait alors les clubs qui s’y trouvaient ? Je crains un peu de noircir le tableau. Cela fut vrai de son vivant. Mais aujourd’hui encore, force est de constater que Boris Vian est peu cité en de sérieuses études (tant mieux pour lui), et considéré plus comme un auteur mineur, plaisant sans casser trois pattes à un canard. Ce qui est d’autant plus dommage que cet amant des mots aurait bien su en faire délectable expression, de ce canard tripode.

Peut-être est-ce tout simplement, après que tant d’eau a coulé sous les ponts, que cet auteur demeure trop simple. Limpide, même, dans la gaieté comme dans la tragédie. Même ses demi-teintes sont si évidentes et expressives qu’y ajouter un mot serait rompre un subtil édifice, un charme délicat.

Un équilibre magique.

***

Dans ses romans « adolescents » les plus connus, L’Ecume des jours, L’Arrache-coeur et le moins célèbre (à tort) Automne à Pékin, sur lequel je vais plus particulièrement m’arrêter, voilà bien ce qu’il a de fascinant : les jubilatoires acrobaties d’un funambule qui ne cesse de frôler chutes mortelles. Si ses personnages échappent rarement à cette chute, où le travail et la société broient les hommes tout autant qu’un amour imparfait mettant en pièces un absolu pourtant vivace, le romancier, lui, nous entraîne avec une aisance de virtuose, et franchit sans marquer de temps d’arrêt des abîmes infranchissables.

Par exemple, un modèle réduit ne voit sa folle course arrêtée que par un restaurant, et son occupant, retrouvé mort. La silhouette de l’avion dans la façade nous est décrite. Puis le corps, aussi. Et l’avion en modèle réduit, fiché dans le mur d’en face, avec la tête décapitée qui glisse dessus. Vision d’horreur, abordée avec la simplicité d’un dessin animé. Une mort qui suscite pour commentaires le peu de probabilité de trouver un restaurant en plein désert. Et le problème que va rencontrer le docteur fautif, qui n’a droit qu’à un certain nombre de morts. L’horreur côtoie l’absurde en toute modestie. Rien d’inhumain, toutefois : cette mort stupide est regrettée, au détour d’une ou deux phrases, mais sans s’appesantir. On appelle ça de la grâce. Tout est dit en fort peu de mots. Et cette mort n’est guère plus absurde que toutes les autres, de même que l’émotion n’est pas moins présente de ne pas être étalée en de grandes tartines de phrases. Le monde entier est absurde : autant le prendre aussi gaiement que possible, tant qu’il est encore temps, semble nous dire chacun de ces personnages, à la philosophie moins ambiguë que mélancolique.

En même temps, ce monde dans lequel nous fait évoluer Boris Vian est justement placé sous le signe de l’ambiguïté. Les objets s’y animent pour notre plus grand plaisir, comme ce miroir qui conserve l’image de qui s’y reflète pendant que la lumière est éteinte, mais aussi aux plus grands risques et périls des personnages qui habitent ce monde. Le lecteur se délecte, puis déplore. Ce n’est pas qu’il s’agisse de faux-semblants. Il n’y a pas l’apparence, et ce qui se cache dessous, qui serait réel. C’est plutôt l’épaisseur d’un regard, d’une pensée. A y regarder de plus près, on peut voir autre chose, indéfiniment. La fantaisie n’est qu’une autre manière d’aborder la réalité, qui permet, peut-être, de pouvoir regarder en face le malaise qui l’habite, comme par un détour. On peut rêver, chez Boris Vian, et c’est à partir du rêve, finalement, qu’interviennent les dénonciations les plus radicales, présentées sans verbiage mais avec des saynètes pleines de sel et de dépit.

Angel rêve par exemple à l’oisiveté, qu’il prévoit de mettre en pratique « il me faut encore le temps de rester par terre, à plat ventre, et de baver. Je le ferai bientôt. J’attends beaucoup de cette pratique. » Mais l’utopie fait long feu, ainsi qu’Anne, un homme l’explique : ce sont les parasites qui rendent cet idéal inaccessible, selon lui.

« Il y en a plein les bureaux, dit Anne. Il y en a des masses. Ils s’emmerdent le matin. Ils s’emmerdent le soir. A midi, ils vont bouffer des choses qui n’ont plus figure humaine, dans des gamelles en alpax, et ils digèrent l’après-midi en perçant des trous dans des feuilles, en écrivant des lettres personnelles, en téléphonant à leurs copains. De temps en temps, il y a un autre type, un qui est utile. Un qui produit des choses. Il écrit une lettre et la lettre arrive dans un bureau. C’est pour une affaire. Il suffirait de dire oui, chaque fois, ou non, et ça serait fini, et l’affaire réglée. Mais ça ne se peut pas. […] A peu près pour chaque homme vivant, il y a comme ça un home de bureau, un homme parasite. C’est la justification de l’homme parasite, cette lettre qui règlerait l’affaire de l’homme vivant. Alors il le fait traîner pour prolonger son existence. L’homme vivant ne le sait pas. […] Si chaque homme vivant […] se levait et cherchait, dans les bureaux, qui est son parasite personnel et s’il le tuait? » Pourtant, l’idée d’un loisir permanent subsiste.

C’est peut-être cette manière de multiplier les discours et les anecdotes sans chercher à les hiérarchiser qui permet à Boris Vian d’écrire le plus tendre comme le plus obscène, sans sonner moins juste dans l’un ou l’autre cas. Ainsi, Angel, éperdument amoureux de Rochelle qui couche avec un autre, en vient à tenir d’insoutenables propos. Après avoir longuement comparé Rochelle, abîmée, à un fruit trop mûre et molle, il continue en disant :

« Elle doit sentir l’algue qui a mijoté au soleil dans l’eau de mer. […] Quand ça commence à se décomposer. Et faire ça avec elle, c’est sûrement comme avec une jument, avec beaucoup de place et plein de recoins, et une odeur de sueur et de pas lavé. Je voudrais qu’elle ne se lave pas pendant un mois, et qu’elle couche avec Anne tous les jours une fois par jour pour qu’il en soit dégoûté, et puis la prendre juste à la sortie. Encore pleine. »

On peut dire simplement qu’Angel gratte là où ça fait mal. On peut ajouter que c’est gratuit, et gênant pour ses interlocuteurs, et le lecteur. Pourtant, ici comme ailleurs, Boris Vian expose … quoi ? Une sensation, un sentiment, avec un petit peu d’universel dedans. Ce n’est pas le dernier mot. Ni le premier. Juste un mot parmi d’autres, ni plus, ni moins vrai. Et tel peut-être le secret de Boris Vian : tous ses jeux de mots, fantaisistes, réalistes ou poétiques, cohabitent. Il ne s’agit pas chez lui de savoir où l’histoire nous mènera, quelle sera la fin. Je ne crois pas qu’il existe roman plus parfait en ce que, précisément, c’est dans cet ensemble de mots, pris d’un coup, qu’il atteint sa profondeur ? son sens, pourrions-nous dire, mais ce serait encore lui assigner un but définitif. Ce que nous livre les romans de Boris Vian, c’est ainsi une mosaïque de sentiments, de pensées, et, si certains personnages ont un rôle moins reluisants que d’autres, nul d’entre eux ne manque de prononcer, à un moment ou un autre, quelque chose qui sonne juste, que ce soit heureux ou malheureux.

Chacun des microcosmes que nous présente Boris Vian est ainsi doux-amer. Il n’y a donc guère à s’étonner, finalement, que le romancier sache aussi se faire si virulent sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Mais ce qui demeure extraordinaire dans ces romans à tort associés à l’adolescence, c’est cette pureté pleine de fantaisie, une justesse où l’allusion est claire et le verbe économe : grâce toute classique, qu’il est facile de croire simpliste.

***

>>BIBLIOGRAPHIE DE BORIS VIAN ROMANCIER

>>UN SITE INCONTOURNABLE SUR BORIS VIAN SOUS TOUS LES ANGLES

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