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Bureau des souvenirs perdus 1/4

7 février 2012 - Hapax et archives
Bureau des souvenirs perdus 1/4

Il errait depuis un bon bout de temps, maintenant. Il n’aurait pas su dire avec précision, sa mémoire devenait de plus en plus défaillante, mais ça faisait plusieurs années, au moins. Parfois même, il avait l’impression de n’avoir jamais connu que cela, le vagabondage. Jusqu’au moment où une odeur, un jeu de lumière sur les façades des rues, l’écho d’une mélodie lui rappelait par hasard une autre vie, plus pleine, lui semblait-il, et il se sentait alors revivre, plein de force et de vigueur. Il n’avait pas la moindre idée de la manière dont il avait pu commencer par se perdre. Mais c’est bien ce qui s’était produit : il s’était tout simplement retrouvé perdu dans la grande ville. Égaré, il ne savait comment. Cela ne s’était jamais produit, auparavant. Bien sûr, pour être franc, il avait toujours été un peu « perdu » dans ses pensées, légèrement à côté de la plaque, et douloureusement, même, en certaines troublantes occasions, la réalité ne lui collait pas vraiment à la peau, pour ainsi dire. Par la force des choses. Mais ce coup-ci, il s’était vraiment retrouvé perdu. Et depuis, ça n’avait fait qu’empirer. Au début, il avait bien cherché, assidûment, le moindre point de repère qui lui permette de retrouver son chemin. Puis, à force de tourner en rond, il s’était fait à ce vagabondage, la fébrilité d’abord avait disparu, puis l’inquiétude. Il avait pourtant encore continué longtemps, à chercher, avec application, par une espèce de conscience professionnelle, comme qui dirait. Ou plutôt, peut-être, comme s’il s’agissait d’une quête assez noble pour y trouver une raison d’être, avec au bout, peut-être, peut-être, la promesse de quelque chose comme un salut. Il n’en était plus très sûr. Il lui semblait bien. Mais tout se brouillait vraiment trop, depuis quelque temps. Il pouvait inventer, aussi bien, pour se consoler, là, à la veille de finir. Parce que, vraiment, il ne s’était jamais senti aussi épuisé. Ne l’animait plus qu’un tout petit, tout faible battement. Et une brume épaisse recouvrait tout, autour de lui. Il fallait qu’il se repose. Il sombra.

Une douleur fulgurante le réveilla, suivi d’un petit cri de douleur. Pas le sien, il aurait franchement hurlé, s’il avait pu. À deux pas, une jeune fille se massait la cheville. Cette idiote venait de lui marcher dessus. Elle se tourna vers lui pour voir ce qui l’avait fait trébucher. Ses sourcils se levèrent, sa bouche s’arrondit en un « Oh ! » d’étonnement et de pitié et son regard s’adoucit. Il sentit tout chaud, il se rappela vaguement… Elle s’agenouilla, le caressa en lui murmurant des mots apaisants, qu’elle allait le réchauffer, le prendre avec elle ou, non, l’emmener plutôt là où s’occuperait bien de lui, on le guérirait, elle viendrait le voir. Très délicatement, elle passa la main sous lui, le souleva, le porta à ses lèvres pour lui faire un petit baiser, et, en veillant à lui ménager assez d’air, le glissa dans sa poche où un sommeil de plomb aussitôt retomba sur lui. Puis Michelle – elle s’appelait Michelle – hésita. Elle aurait dû se dépêcher d’aller en cours, mais il était vraiment trop mal en point pour attendre jusqu’au soir. Alors elle fit demi-tour, sortit son portable pour tapoter la destination recherchée et s’engouffra dans la bouche de métro. Quarante minutes plus tard, elle franchissait le seuil du Bureau des souvenirs perdus, déposait son précieux chargement sur le comptoir et remplissait la fiche d’admission tout en répondant aux questions que lui adressait l’employée. Pendant qu’une infirmière emmenait le souvenir à nouveau inconscient, elle confirma qu’elle acceptait d’être considérée comme la tutrice et prévint qu’elle viendrait le voir dès qu’elle pourrait  – ou que l’état du souvenir le permettrait sans danger.

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