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Bureau des souvenirs perdus 2/4

8 février 2012 - Hapax et archives
Bureau des souvenirs perdus 2/4

Il fallut plus de deux mois pour qu’il se remette à peu près. On l’avait tout d’abord plongé, inanimé, dans un chaud bain de larmes où on l’avait laissé tremper plusieurs heures. Tout ce qu’il avait amassé au long de son vagabondage et qui s’était agrégé en masse compacte, parasite entourant de plusieurs couches épaisses le noyau initial, se détacha peu à peu de lui, s’effilocha en filaments de poussière et de toile d’araignées. On récupéra ainsi un chétif souvenir ; à peine un éclat de nacre, en fait, qu’un souffle aurait suffi à faire s’envoler. Mais il n’y avait pas bourrasques, au Bureau des souvenirs perdus, seulement une atmosphère chaude et légèrement moite. Soigneusement, il fut placé dans une case complètement noire et très chaude. Il n’y avait plus qu’à attendre, et espérer. Au bout d’un mois où il était resté inerte, comme mort, pour tout dire, il remua enfin. On l’observa alors de manière continue puis, quand il eut encore bougé deux, trois, quatre fois, il fut temps de l’exposer à la lumière, à toute une série de variations lumineuses artificielles, pour être exact, selon la saison, l’heure du jour et les changements météorologiques. On observait pendant ce temps ce qu’il lui passait par la tête, c’est-à-dire s’il y passait quelque chose, car il était toujours inconscient. Puis, un beau jour, la bonne combinaison fut trouvée : un jour d’automne déclinant, sous un timide soleil de fin d’après-midi. Il s’anima enfin.

Ce fut en vérité une période angoissante pour lui. Brusquement arraché à un bienheureux néant, il était désormais entouré de murmures inaudibles, de loin en loin traversés par des éclats de rire juvénile et assailli par mille images confuses et pressantes, qui se dissipaient avant d’avoir conquis quelque contour intelligible, aussitôt remplacées par de nouvelles taches de couleurs. Le plus pénible était l’étrange joie qu’elles semblaient réveiller en lui, un sentiment qui aurait été proche de celui d’accomplissement s’il ne s’était effondré, seconde après, en frustration. Il s’écoula plusieurs jours avant qu’il arrive à maîtriser cette vague qui l’engloutissait. Ce qui surnagea tout d’abord, ce furent deux yeux sombres, au regard velouté. Il se concentra sur eux et, patiemment, s’efforça à partir d’eux de reconstituer tout le reste. Finit par émerger le visage rond d’une fillette à la peau mate, ses cheveux bruns tordus en une tresse épaisse, de hautes pommettes et, toujours, un vaste regard, plein de confiance. Il distinguait jusqu’au grain de sa peau, son odeur, un parfum de fleur d’oranger duquel renaissaient aussi de lourdes senteurs de feu de bois et de terre mouillée, et ses joues à elle aussi étaient humides, deux traînées de larmes tout juste séchées le long de ses joues, novembre, c’était novembre, dans le square derrière la mairie, après l’école, Colin et Leïla, et à son sourire, parce qu’elle venait de sourire, le soleil encore à moitié caché derrière les derniers nuages de pluie parut briller tout à coup d’un éclat plus vif, assez en tout cas pour réchauffer le petit garçon qui, à ses côtés, venait de lui promettre qu’il la cacherait, qu’elle n’aurait pas à partir, et il lui tenait la main, il la serrait fort.

Tout lui revint avec facilité, à partir de là, et le petit souvenir se sentit revivre au fur et à mesure qu’il se rappelait Leïla et ses sourires, son regard curieux, leurs jeux, leurs escapades, leurs bêtises et leurs chapardages, les gâteaux de la maman de Leïla qu’ils allaient manger en cachette, et comme ils pouffaient quand Colin imitait les grandes personnes, et les histoires que Leïla inventait, quand ils jouaient, pas précisément des histoires de princesses, non, des histoires de voleurs et de pirates. Jusqu’à ce jour, où elle était arrivée en larmes. Elle lui avait expliqué entre deux sanglots que son père avait décidé de rentrer au pays. Il n’avait pas compris, d’abord, il l’avait regardée, tout éberlué, mais pressentant quelque chose de grave, il lui avait demandé : « Mais quel pays ? C’est ici, le pays. » Et elle avait dit non, non non et non, ça n’était pas ici, le pays du père, c’était là-bas, loin, après la mer, au pays, c’était la Tunisie, et qu’il faudrait bien que ce soit le sien aussi, et à ses sœurs, de pays, la Tunisie, que ça n’avait jamais cessé d’être le leur, même, avait dit le père. Et elle s’était remise à pleurer de plus belle, en lui serrant la main. Alors, Colin s’était redressé, et lui avait dit qu’il l’emmènerait, et à peine avait-il dit cela, qu’il voyait tout le plan, un plan parfait, elle n’aurait qu’à se cacher dans le coffre de leur voiture, quand ils iraient à la campagne, chez sa grand-mère. C’est alors qu’elle avait eu ce sourire. Ils avaient encore passé un bon moment à tout prévoir, elle lui posait des questions, comment il la ferait sortir, où elle se cacherait, qui s’occuperait d’elle, et comment, tant qu’elle serait cachée. Il avait réponse à tout. Ils avaient hâte. Quand ils se laissèrent ce soir-là, elle l’embrassa sur la joue, un baiser doux comme une plume.

Naturellement, rien n’avait marché. Leïla était bel et bien partie. Mais le souvenir était heureux de se retrouver entier, et fort. Il se rappelait comment il avait si longtemps tenu bon, une fois égaré. Même lorsque, tout gris, il avait fini par longer les murs, il n’avait pas renoncé à l’idée qu’il était important, sans doute pas au point de changer le cours du monde, mais peut-être assez pour infléchir la vie de ces deux-là. Il ne pouvait pas se laisser aller disparaître sans rien dire, sans rien essayer. Si on l’avait perdu, il y avait sans doute à cela une bonne explication, l’un ou l’autre en éprouverait tôt ou tard un regret cuisant. Et il avait traîné dans les pattes des passants et des flâneurs, avait rôdé dans les bars et les salles obscures, pâlissant et dépérissant peu à peu.

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