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Bureau des souvenirs perdus 3/4

12 février 2012 - Hapax et archives
Bureau des souvenirs perdus 3/4

Quand il lui montrait tout cela, Michelle avait les larmes aux yeux. Elle jurait qu’elle ne l’aurait pas oublié, elle. D’ailleurs, dès qu’elle avait pu, elle était venue lui rendre visite. Et, même tant que celui lui avait été interdit, « pour réduire les risques d’immixtion », lui avait-on dit, elle avait appelé régulièrement, une fois par semaine, pour prendre des nouvelles. Le souvenir avait beau protester, faire valoir qu’on ne savait pas, qu’aussi bien, Colin et Leïla étaient peut-être morts, depuis le temps, quel temps ?, « passé » ne signifiait pas grand-chose pour lui, il était présentement ce passé, au fond, Michelle le rassurait. Sans doute n’aurait-il pas été aussi satisfait de se retrouver plein et entier si la solitude avait laissé le champ libre à l’inquiétude pour dégénérer en ce ressentiment qu’il niait avec conviction tant que Michelle était avec lui. Même sa présence n’aurait pas suffi à le tenir éloigné de tout rancœur s’il n’avait espéré, en secret, qu’elle finisse par l’adopter.

Le cas était assez fréquent. Il y avait plusieurs moyens de quitter le Bureau. Le plus simple était bien sûr d’être retrouvé. Mais encore fallait-il être cherché, ce qui présentait une difficulté paradoxale puisque l’oubli était la cause majeure, pour ne pas dire la seule, de toute présence au Bureau. Aussi les souvenirs pouvaient-ils, dès qu’ils le voulaient, partir d’eux-mêmes, s’ils se sentaient assez courageux. La plupart ne le souhaitaient pas. À la moindre faiblesse, ils risquaient de périr, dehors. Seuls certains souvenirs particulièrement sombres faisaient ce choix. Les autres préféraient rester au Bureau pour y finir peut-être leurs jours au Bureau. Les souvenirs malheureux y prenaient une tendre patine de mélancolie – après tout, leur source était le plus souvent heureuse. D’ailleurs, les souvenirs terribles étaient rares : une hantise ne vous quitte pas facilement, même lorsqu’elle se terre. Les pensionnaires disparaissaient doucement, en quelques mois. Beaucoup, enfin, étaient adoptés par des personnes qui, le plus souvent, avaient côtoyé leur « souvenant » d’origine. C’est pourquoi, hormis l’aile médicale du bâtiment, le Bureau était un lieu de passage, tenant à la fois du cimetière et de la bibliothèque. Car, outre les graves promenades éplorées des parents, des amis, de l’amant ou de l’amante, bon nombre de rêveurs et d’artistes flânaient, attentifs et songeurs, tantôt partageant un beau moment avec un souvenir, tantôt nouant avec l’un d’eux une amitié profonde au point de le recueillir avec une évidente simplicité. Les adolescents également semblaient apprécier ce lieu, où ils puisaient certains de leurs plus beaux élans, sinon les plus durables.

Tous les spectacles ne présentaient cependant pas le même charme. Des vieillards et des aliénés, l’air inquiet, déambulaient en quête de quelque chose qui les remette sur les rails. Gagnés par une sorte de frénésie, ils se mettaient parfois à courir en criant, désespérés. Les employés du Bureau s’efforçaient alors d’écourter ces visites douloureuses pour tous et d’éviter leur retour, mais ces scènes se répétaient régulièrement. Moins violentes, mais tout aussi pénibles, étaient les occasionnelles visites d’une famille entourant au grand complet un parent amnésique, atteint d’Alzheimer, chacun guettant avec fébrilité le moindre signe de reconnaissance sur le visage du proche, qui paraissait en général calme, voire heureux, en arrivant, et repartait énervé par l’incompréhensible insistance qu’on avait mise à le guider et à l’épier.

Il y avait pire, pourtant. Certains matins, les portes de l’établissement restaient closes. Il régnait alors un grand silence parmi les souvenirs, qui voyait resurgir leur pire crainte : être saisis par la police et contraints à trahison. Le souvenir le plus anodin pouvait se révéler une mine précieuse, et nul n’avait de la vie de son propriétaire une vue assez complète pour se sentir à l’abri de ce coup du sort.  Un air de désolation tombait sur leurs rangées, un calme malaisé, tout fourmillant de crainte, jusqu’à ce que retentissent le pas martial des policiers chargés de la « battue » : le terme, entendu un jour de la bouche d’un lieutenant, rendaient bien la cruauté à l’œuvre. Les fonctionnaires envoyés avaient beau aborder leur mission sans nulle férocité, zélés tout au plus, parfois même plutôt gais et bon-enfant, si l’on en jugeait par les plaisanteries que certains échangeaient, les souvenirs se sentaient fort exactement réduits à l’état de proies impuissantes dans une chasse à l’homme. Si la mission était couronnée de succès et que la police tombait sur le souvenir qui permettrait de pincer le criminel, le souvenir ne faisait pas long feu. Il n’avait certes pas à être torturé, mais son aveu signifiait immanquablement sa peine de mort, quel que soit le sort de l’infortuné propriétaire qui ne le retrouverait pas. Il faut toutefois reconnaître que les policiers faisaient la plupart du temps chou blanc, après la période faste qui avait immédiatement suivi l’inauguration des Bureaux. On avait vite appris à se méfier. La somme de souvenirs coupables, mais sans rien de criminels, leur compliquaient encore la tâche. Ils en dénichaient encore, pourtant, et certains souvenirs, beaux comme le jour, se trouvaient mêlés à des crimes crapuleux ou désespérés. 

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