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Bureau des souvenirs perdus 4/4

21 février 2012 - Hapax et archives
Bureau des souvenirs perdus 4/4

Lorsque, ce matin-là, les souvenirs comprirent que le Bureau n’allait pas ouvrir au public, chacun pensa tout naturellement à une nouvelle de ces battues, et la sourde inquiétude habituelle commença à s’installer. Mais il s’avéra bien vite que les préparatifs annonçaient plus de cérémonie que de coutume : une horde de femmes de ménage déferla. Au lieu d’un coup de balai hâtif et d’une rapide inspection des alvéoles, elles se mirent à astiquer avec vigueur et entrain le plancher pâli, la danse des sept voiles d’une nuée de chiffons grimpa à l’assaut des vitres, de féroces menottes s’immiscèrent dans les replis les plus secrets des moulures pour en expulser le moindre grain de poussière.Sous la chatouille des plumeaux qui agaçait chaque alvéole, les souvenirs gigotaient et cent éclats de rire se répondaient à travers la salle. La diligente troupe ne se retira qu’une fois que la cire, l’encaustique et l’huile de coude eurent arraché à la moindre parcelle de bois, de verre ou de métal des éclats à faire pâlir de jalousie le soleil. Mais, si l’on se doutait bien que tant d’honneurs n’était pas destiné à la valetaille, on n’avait pas la moindre idée du génie que tant de frottis-frotta devait faire surgir.

L’inquiétude ayant laissé place à l’effervescence, les souvenirs se lancèrent dans les hypothèses les plus folles à essayer de deviner quelle gloire du cinéma, de la mode ou de la télé, quel émir arabe ou russe potentat, princesse ou héritière fantasque allait les honorer de sa visite. Le brouhaha grandissait, l’un commençait une phrase que l’autre terminait, les répliques fusaient avant que celui qui avait commencé à parler soit venu au bout de son idée, on s’interrompait l’un ou l’autre, ou de soi-même, brusquement saisi par l’idée que l’on serait l’élu, venu chercher en si grande pompe. Alors, alors… l’imagination se taisait,  vague et allusive… On se demandait un instant si ce serait possible, comme ça, de quitter le Bureau, douillet, bien sûr, mais les forces vous quittaient de jour en jour, on s’embuait de nostalgie avant de partir en fumée… Tandis qu’ailleurs… en compagnie de souvenirs de même air et sang que soi… Il paraissait que, bien loin de dépérir, on enflait plutôt, vous attrapiez des histoires qui vous changeaient la vie et peu à peu, avec les autres, vous ne faisiez pour ainsi dire plus qu’un, à la fin même, une sorte d’éternité venait vous cueillir… Pas toujours souhaitable, tout ça, mieux vaut seul qu’en mauvaise compagnie… Mais avec tous ces préparatifs, n’est-ce pas, le visiteur ne pouvait connaître qu’un sort enviable, non ?

Une employée, le sourire aux lèvres, arriva pour faire taire le remue-ménage de sa volière. On la remarqua à peine. Mais elle n’eut pas à élever la voix. Au même instant, un carillon de sirènes de polices retentit. Un silence de tombeau s’abattit aussitôt sur les souvenirs, qui aurait blêmi s’ils l’avaient pu et échangèrent des regards apeurés. L’employée avait prestement fait demi-tour pour accueillir l’invité de marque. On attendit quelques minutes, puis les voix de quatre ou cinq personnes se firent entendre, des talons martelant énergiquement le sol, puis un bruit confus, comme un chuintement, accompagné d’exclamations retenues et de piétinements, un instant de suspens, et le groupe apparut enfin dans l’embrasure de la porte, guidée par un homme petit, l’air crispé, repoussant d’un geste preste la main que lui tendait celle qui était sans doute sa femme. Une bête glissade avait sans doute perturbé l’avancée triomphale. Mais la chute avait été évité, et le rictus d’énervement disparut de la face du petit homme, qui adopta une mine grave et triste.

Notre petit souvenir, qui était assez éloigné de l’entrée, mais un chuchotement avait parcouru la salle. Non, ce n’était pas une star. Oui oui, un homme, pas une femme. Riche ? Oui, peut-être. Mais non, attendez !, il est connu, en fait. Un politique ! Oui, voilà, un homme politique ! Une certaine déception gagna les rangs. Il y avait la presse, bien sûr ? Non… Sa mère… Pas de photographes. Mort. Quoi, les photographes sont morts ? Non, non, sa mère est morte, c’est pour ça qu’il est ici. Les yeux subtilement rougis. Au cas où… Ah ! la piété filiale ! Tu parles, vieux père. Au cas où elle aurait égaré en mourant un souvenir malséant, ouais ! Non, non, il a l’air triste. Il baisse le menton. Informations et commentaires arrivaient par vagues.

Le petit homme arriva au niveau de notre souvenir à peu près en même temps que la rumeur de son identité : le ministre de l’Intérieur. Mais il venait de le voir et, avec cette infaillible certitude des souvenirs qui savent mentir mais ne peuvent, au fond guère se tromper, il l’avait reconnu : Colin. Dans le bref instant où le petit garçon grandi posa son regard sur lui, le souvenir n’eut pas le temps d’évoquer les autres souvenirs de cet homme, les étapes de son succès dont les plus démunis avaient fait les frais, sans susciter chez lui état d’âme ni cas de conscience, ce dont il se glorifiait, car il se reconnaissait peu de pairs et voulait les supplanter tous. Mais revient une impression ancienne, celle peut-être qui l’avait accablée juste avant ou juste après s’être égaré, comme des pierres qu’on lui aurait empilé sur le cœur ou une sensation d’étouffement. Le souvenir perçut seulement que le nom de Leïla ne lui aurait plus arraché qu’un sourire ambigu et faux, puis un oubli noir s’immisça dans la déchirure et le souvenir se dissipa comme un souffle dont le dernier soupir alla se nicher dans le chignon de Michelle, à qui un policier venait de barrer l’accès au Bureau des souvenirs perdus.

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