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Claude Simon : mots en dédale

5 juin 2005 - Critique, Lectures critiques
Claude Simon : mots en dédale

Membre du groupe du Nouveau Roman (seconde moitié du vingtième siècle) Claude Simon, né en 1913, nous immerge dans une langue qui s’épanche au fil de phrases-fleuves, peut-être plus encore que Proust et dans un style tout différent. Longs et tortueux méandres, à mille lieues du cours imposant et balisé des romans réalistes…

Un œil jeté sur les tours de force de l’écrivain.

Foisonnement d’histoires ; prolifération presque frénétique des phrases ; multiplication des associations d’idées. Il y a sans doute de quoi se sentir perdu de prime abord. La temporalité est bouleversée, différentes époques cohabitent en une seule page, les personnages ne sont pas toujours d’emblée clairement identifiés. Bref, l’intrigue habituelle avec exposition de la situation, complications puis résolution, a fait long feu.Non pas pourtant que les romans de Claude Simon ne raconte pas d’histoire ; au contraire, ils en racontent plein. Seulement, ils ne nous présentent pas directement ces histoires, mais l’histoire de ces histoires ; la façon dont chacune de ces histoires prend vie, dont on lui forge une cohérence.

Autrement dit, on a l’impression d’être plongé dans l’activité d’un esprit, saturé de souvenirs ; la petite ritournelle de la pensée dans laquelle nous sommes immergés fonctionne par association d’idées, et fait feu de tout bois.Partout, elle semble nous être montrée « brute ». Un morceau de route pavée, pour un soldat à terre. Elle démarre très en-deçà des descriptions habituelles. ne sera par exemple pas désigné en tant que tel ; il sera d’abord décrit comme une succession de forme de différentes couleurs, avec une minutie extrême. De cette manière, le regard qui nous est proposé par les mots paraît étrangement neuf, et l’on a parfois d’une écriture « cubiste » de Claude Simon, au demeurant grand amateur de Beaux-Arts.

À un niveau plus global, c’est l’implacable logique de la raison qui est systématiquement démantelée ou moquée. L’association d’idées règne en maître ; les émotions, les moindres frémissements de la sensation et du sentiment, sont plus déterminant que les nobles raisons, les grands principes. Pour expliquer les personnages, nul grand principe n’est posé d’emblée ; l’on mesure ici, par exemple, la distance qui le sépare d’un Balzac, qui livre dès les premières d’Illusions perdues, par exemple, le « secret » du caractère de Lucien, son héros, en le décrivant comme un poète, être sensible, dévoré d’ambition et, du coup très matérialiste. Chez Claude Simon, on parcourt plutôt, dans le désordre, des événement, infimes ou marquants, qui, a bout du compte, semble nous donner à lire, plus que le caractère d’un personnage, la genèse de son caractère, par de trompeuses évidences. Et les liens entre les diverses passions des personnages arrivent ainsi, au final, à se faire par des parallèles qui sembleraient incongrues sans tout le travail du texte en amont. Ainsi, pour tel général, épris de la culture de ses terres, le différence entre l’agriculture et la guerre se résout dans cette ressemblance entre les cartes d’Etat-Major et le plan qu’il a dressé de ses terres, pour faire parvenir à son intendante ses instructions.

Guerre, et agriculture : on voit aussi que l’univers de Claude Simon s’organise autour de large oppositions, qui doivent souvent beaucoup à un certain archaïsme (la mythologie est ainsi fortement présente, associée à des éléments de notre modernité), ou encore au romanesque dans ce qu’il a de plus échevelée (la guerre fratricide, les amours secrètes…). De tout cela ressort une écriture puissamment évocatrice, qui s’amuse de nos images d’Epinal tout en continuant à leur conférer un pouvoir actif.

Bref, Claude Simon, par cette écriture labyrinthique, interroge constamment non pas notre vision du monde, mais la façon dont elle se forme. Il attire l’attention sur tout ce qui se joue dans notre esprit sans que nous y prenions particulièrement garde. Effort exigeant demande sans doute au lecteur, mais c’est sans doute cet effort qui est le coeur même de la littérature, là où d’autres arts permettent aussi plus d’abandon. L’écriture « nouvelle », à bien des égards, de Claude Simon, rend cet effort indispensable quand d’autres formes, qui ont fini par devenir plus habituelles, plus convenues, peuvent nous paraître d’abord plus facile (alors que le même effort demeure pourtant nécessaire pour en percevoir la valeur). Au demeurant, on se coule assez rapidement dans le style et le rythme particulier de Claude Simon, l’effort devient agrément ; si ce n’est plus tant l’intrigue qui nous tient en suspens, les mots, la phrase qui n’en finit pas de s’épandre continuent à nous maintenir en haleine. Le plaisir de conter une histoire, ou de lire une histoire, n’a pas disparu, mais nous sont présentés d’une autre manière.

Ainsi les romans de Claude Simon, emblématiques d’une littérature qui se veut plus que simple loisir, présentent en même temps tout ce que la littérature peut contenir d’artistique : dans cette virtuosité des mots, dans cette souplesse du style, qui accumule les artifices et finit par s’écouler de façon naturelle.

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Un dossier sur Claude Simon, sur le site du ministère des affaires étrangères. Vous y trouverez notamment une bibliographie des œuvres de Claude Simon.

Sans oublier l’Association des lecteurs de Claude Simon.

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Une réflexion sur “ Claude Simon : mots en dédale ”

viktor kirtov

En 1960, dans le premier numéro de sa revue « Tel Quel », Philippe Sollers, alors âgé de 23 ans, tient à faire figurer un texte de Claude Simon…Claude Simon et Sollers sur le site en référence

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