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Échafaudage

2 juillet 2011 - Hapax et archives
Échafaudage

La pluie a cessé, le soir est tombé. Ce n’est pas encore tout à fait la nuit, la lumière électrique commence à prendre le pas sur celle du jour. Le bitume mouillé reluit sous l’éclairage des réverbères, l’alternance des feux de circulation et l’éclat des vitrines. Ce vernis humide dote la réalité de contours curieusement nets.

Seul à ne pas renvoyer la lumière, un immeuble à l’angle que forme une petite rue avec le boulevard semble s’enfoncer dans la nuit. Coach Immeubles en ravale la façade, prise dans un vaste filet gris qui n’épargne que le rez-de-chaussée avec son café. Le patron doit râler de ce manque de visibilité, se sentir à moitié pris au piège, subitement retranché de l’activité fourmillante de la ville. Les malédictions rôdent sous les échafaudages. On évite d’y passer, la fréquentation chute. Le bâtiment terne, au milieu des néons, est tout à coup exilé sous sa traîne de fantôme, coin de passé ou d’oubli fiché au cœur de la ville.

Des collégiennes passent, font halte pour terminer leur conversation, faite de chuchotements et de rires étouffés. Une jeune maman arrive, répond en souriant aux pépiements du garçonnet pendu à sa main. Au-dessus de ce menu raffut, l’immeuble prend des airs de volière, puis les jeunes filles se séparent, l’une d’entre elles emboîte le pas de la femme et de l’enfant qui lui retiennent la porte. Elle se referme lentement. On n’entend plus que le chuintement des roues sur l’asphalte, les pas qui claquent, des bruits d’eau.

L’obscurité s’épaissit, les fenêtres s’éclairent une à une, tentent les regards indiscrets. Sur la façade ravalée, ce sont à peine de taches plus claires de lumière mate. Parce que vu ainsi, du trottoir d’en face, l’immeuble évoque un tableau plus qu’une photo, il incite à la nostalgie. Le filet l’entoure comme d’un cocon de mémoire, et l’on se laisse aller à un rêve de foyer clos et de chaleur domestique, quelque chose d’effacé et de plus doux, blotti dans les ambiguïtés de la mémoire. Comme si, pris dans cette gangue, le quotidien pouvait y être moins pressant et la morosité heureuse.

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