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Empreintes _ Augustin #3

30 novembre 2015 - Empreintes, Hapax et archives
Empreintes _ Augustin #3

Avec Claire P., écrit à quatre mains.

« C’était une bulle, un endroit calme. Au château nous vivions assez isolés, on recevait peu. La plupart du temps, avec Adèle, on collait l’intendant, ce pauvre Michel, pendant qu’il s’occupait des chevaux, du potager, ou lorsqu’en fin de semaine nous l’accompagnions faire les courses au village. Parfois même il nous autorisait à aller à la ferme avec lui, et pendant qu’il discutait avec le fermier de la châtelaine, Adèle et moi courions vers le poulailler qui nous fascinait. À peine rentrés, nous implorions Agathe, la mère d’Adèle, afin d’en avoir un à nous ; et, invariablement, elle nous le refusait d’un ton sec, sans même lever le nez de son ouvrage. C’est encore Michel qui en faisait les frais, condamné à nous avoir dans les pattes, puisque un peu trop reclus et désœuvrés, nous le harcelions de questions. Quoique un peu bourru, il y répondait avec une patience infinie, sauf quand nous nous adonnions à l’un de nos jeux favoris qui consistait à inventer les questions les plus saugrenues dans le seul but de l’agacer. Dans ces cas-là il grognait et finissait par envoyer paître en faisant mine de nous flanquer une raclée ; on s’enfuyait en gloussant, et l’intendant avait enfin la paix. »

Un sourire flotte sur les lèvres d’Augustin. Pauline, attentive, respecte le silence qui prolonge l’évocation de ce souvenir. Voici plusieurs semaines qu’elle vient le voir. Peu à peu il s’est pris à attendre ses visites avec plus d’impatience encore que celles de l’infirmière, tout de même moins agréables. Ce petit bout de femme affairé a su l’écouter mieux qu’il ne l’aurait cru – c’est ainsi qu’elle l’a amadoué, en fait. Depuis deux ou trois visites, il lui raconte sa vie, par bribes un peu désordonnées, et il tire de ce récit un plaisir insoupçonné.

À l’école, nous partagions le même pupitre. Les petits, au fond, penchés sur leur livre de lecture, s’agitaient ; les grands ricanaient. Pour le cours de géographie, le maître épinglait au tableau une grande carte de France découpée par départements de toutes les couleurs. Il nous les présentait un par un en les désignant de sa badine. « La Loire, département 42. Elle est traversée par le fleuve qui lui donne son nom, la Loire, du Nord au Sud… Connue pour ses mines, sa passementerie. Elle est limitrophe du Rhône et du Puy-de-Dôme. Quelle ville connaissez-vous dans le Puy-de-Dôme ? » La réponse ne venant pas, le maître se tournait alors vers nous pour découvrir consterné les stigmates d’une intense bataille de boulettes de papier mâché qui s’était livrée dans son dos. Les belligérants arboraient désormais une mine angélique que seuls le désordre de leurs vêtements et le rouge à leurs joues trahissaient. Le maître entrait alors dans une colère noire et, malgré les protestations des véritables innocents comme des coupables, nous écopions d’une sévère punition. Au soir, Adèle racontait l’épisode à sa mère, laissant déborder le sentiment d’injustice qu’elle avait contenu jusque-là, car elle et moi étions sages pour ne pas susciter les foudres du maître qui autrement n’aurait pas manqué de nous séparer. À ces moments-là, une certaine gêne m’empêchait de renchérir auprès d’Agathe, alors que je ne manquais pas de soutenir Adèle dans toute autre circonstance. « Fayot, fayot ! » résonnait encore à mes oreilles, et ce n’était pas un sentiment d’injustice mais plutôt de honte qui m’étreignait, moi. La châtelaine nous écoutait attentivement mais, peu sensible à nos chagrins d’enfants, finissait toujours par nous rappeler l’obéissance que nous devions au maître. »

« Notre quotidien était scandé par la cloche de l’école en semaine, celle de l’église du village le dimanche, et la clochette du maraîcher les jours de marché, le jeudi. Michel nous y emmenait, deux gamins tout excités, grimpés sur la charrette à ses côtés, se chamaillant gaiement. Mille aventures nous attendaient. Tout à ses conversations avec les villageois, Michel nous laissait nous débrouiller. Quelle liberté ! Nous courions entre les étals pour aller rejoindre nos camarades, ou taquiner ceux d’entre eux qui aidaient leurs parents, essayant de déjouer leur attention un instant afin de chaparder par jeu une pomme ou deux. Si le coup marchait, nous exhibions crânement notre trophée aux victimes qui enrageaient alors et se lançaient à notre poursuite sous les exclamations mi-amusées mi-agacées de leurs parents. Une fois au lavoir, en été, nous nous éclaboussions allègrement tout en riant. La matinée du jeudi passait toujours trop vite. Il nous semblait alors être à peine arrivés que déjà un Michel tonitruant apparaissait en nous houspillant pour rentrer. Un peu flapis, bien calés au fond de la charrette, Adèle et moi nous blottissions l’un contre l’autre. Le retour au château était plutôt silencieux. »

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