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Empreintes _ Pauline #5

3 mars 2013 - Empreintes, Hapax et archives
Empreintes _ Pauline #5

Récit à quatre mains, avec Claire P.

« Une ou deux phrases… un mot, un autre… Hum, comment je fais, je ne me suis jamais réellement posé la question, je crois. Je fais, et puis voilà tout. » Fabien Darbe se tait, à moitié gêné, jette un coup d’œil furtif à l’assistance, tout en enchaînant : « Ce n’est pas vraiment une réponse, n’est-ce pas ? Que pourrais-je ajouter ? … Ah, oui ! » Il plonge une main dans sa poche et en sort un calepin vert qu’il feuillette. « En fait, vous voyez, ça commence comme ça, avec ce carnet, j’ai toujours un carnet sur moi. J’y note les mots, les phrases que je glane au fil de mes promenades ou à l’improviste. Bon, je marche beaucoup. Peut-être pas pour écrire, d’abord, pas directement pour écrire… Plutôt pour voir, regarder, m’attacher à la réalité, m’en imprégner. C’est une question d’attention, en quelque sorte. » Fabien Darbe semble soulagé. Il adresse un sourire à Isabelle.

— Ce que vous dites rappelle Rousseau et ses rêveries… Est-ce que, pour vous aussi, le rythme de la marche entraîne celui des pensées ?
— Oui, bien sûr. Les deux sont intimement liés, se nourrissent l’un l’autre. Faire de la promenade, du paysage concrètement parcouru un paysage également mental, que retiendra le poème. Mais c’est seulement une esquisse, lorsque je me promène dans la lande. Ces quelques mots, ces bouts de phrases jetés sur le papier. Ensuite j’y reviens, dans la nuit… pas forcément le jour même, parfois quelques jours plus tard. Je reprends ces morceaux épars, qui ne font pas encore le poème. Ce matériau brut reste à façonner, à développer. Parce qu’après tout… » Il se met à rire. « … le but est bien qu’ils m’échappent, ce poème et le morceau de réalité qu’il prétend saisir. Je n’écris pas pour écrire, mais pour partager, sinon ça n’a pas de sens. Alors mes gribouillis pris sur le vif, ça ne suffit pas… Je ne suis pas sûr que ça aille mieux après, d’ailleurs ! » conclut-il, légèrement amusé.

Comme il n’y a pas d’autres questions, la petite assemblée se lève et se dirige vers le buffet. Pauline, encore toute à l’impression qu’ont laissé les paroles du poète, sert et apprécie au passage les commentaires des uns et des autres. Elle a été étonnée de voir débarquer cet échalas, sec et dégingandé, elle imaginait un homme plus petit, certes avec des lunettes, mais un peu râblé. Comme s’il fallait ça pour parler de la nature ! On se fait de ces idées, parfois… Ou alors, à cause de sa voix, qu’elle avait déjà entendue au téléphone, un peu éraillée, une voix de fumeur. De fait, un tuyau de pipe dépasse de sa poche. Une allure à la Tati. Mais ces détails ne contredisent nullement l’impression que lui a faite sa poésie. Son regard doux, sa gêne presque maladive, vont bien de pair avec la sensibilité qu’elle y a décelée.

Pauline s’approche du poète, assis à la table des dédicaces.
— Très bien, vous avez été très bien, n’est-ce pas, monsieur Duplay ?
— Ah ! oui, oui, oui… Je ne vous connaissais pas du tout. J’ai hâte de vous lire !
— C’est gentil, vraiment. Tenez voici votre livre.
Monsieur Duplay le remercie et s’en va vers le buffet. Fabien Darbe se tourne vers Pauline.
— Ça fait longtemps que je n’étais pas venu à Paris. C’est agréable de temps en temps.
— Vous restez encore quelques jours ?
— Oui, je vais en profiter pour voir de vieux amis, des Parisiens indécrottables. C’est toujours toute une histoire de les attirer en Bretagne. Et je vais sans doute aller voir Ousmane Sow au Grand Palais.
— Oh, pourtant, comme vos poèmes m’ont donné envie d’y retourner en Bretagne !
À cette remarque, les yeux de Fabien pétillent.
— Ah, merci de me dire ça. Alors, je n’écris pas pour rien.

Une heure plus tard, en quittant Isabelle et Fabien Darbe, Pauline est toujours sous le charme. Elle se sent légère, pleine d’envies, comme pendant ces étés de son adolescence, où elle retrouvait ses cousins dans la maison de famille en Bretagne au bord de la mer. Ils se lançaient dans de grandes balades, et c’est souvent elle qui les organisait. Elle choisissait l’itinéraire, les choses à voir, à faire – et en général, ces choix remportaient tous les suffrages, puis ils se lançaient dans les préparatifs, et c’est elle encore qui les orchestrait : elle vérifiait le pique-nique, les sacs à dos, les affaires de plage, tout en mettant bien sûr la main à la pâte. Que cela lui paraissait tout ensemble proche et lointain ! Depuis quand n’avait-elle pas été aussi exaltée et insouciante à la fois ? Ce soir, elle avait un peu retrouvé ce plaisir, mais à peine l’avait-elle goûté qu’il était déjà passé. Un peu lasse, elle s’appuya contre la vitre de la rame du métro en fermant les yeux, et s’abandonna à ses souvenirs. Lui revenaient l’odeur des ajoncs battus par les vents, la caresse évanescente des embruns sur leur peau, le scintillement de la mer sous le soleil, ses grondements par mauvais temps… qui ne suffisaient pas à couvrir  leurs éclats de rire. Elle entend encore ses jeunes cousins l’appelant : « Line, Line ! » Un cahot, le métro s’arrête. Pauline rouvre les yeux. Sur le quai, une silhouette de dos. Voûtée  en noir, et des cheveux blancs en bataille. Un instant, Pauline croit voir le vieux monsieur de l’hôpital. Il la tire brutalement de sa rêverie.

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