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Empreintes _ Pauline #6

20 août 2013 - Empreintes
Empreintes _ Pauline #6

Récit à quatre mains, avec Claire P.

Pendant quelques jours encore, l’éclat de cette soirée est resté présent à l’esprit de Pauline. Isabelle et elle ont longuement échangé leurs impressions, les partageant aussi avec certains clients, comme si ce « moment de grâce » se prolongeait par intermittences. La semaine suivante encore, en rentrant par les quais de Seine, comme elle aimait parfois à le faire en été, elle se prenait à rêver de la Bretagne, à imaginer vaguement, oh, si vaguement, la vie qu’on pouvait y mener, son insouciance… Absorbée, elle ne voyait plus la Seine, en oubliait les passants qui la frôlaient, s’engageait machinalement dans les rues animées. Arrivée au pied de son immeuble, elle devait secouer d’un haussement d’épaules la nostalgie à laquelle elle se laissait aller. Puis la routine s’est réinstallée à la librairie sans qu’elle en prenne véritablement conscience, le ronron quotidien rattrapant insensiblement Pauline, bientôt accaparée par l’anniversaire de sa mère qu’il fallait organiser.

Et la voilà, dans la salle spacieuse du restaurant Le Pavillon de Montsouris, qui se retrouve assise seule avec sa mère. Benjamin, impatient, a déserté la table. Il guette à la porte le moindre signe d’un hypothétique arrivant. Son manège arrache à sa Pauline un faible sourire même si son fils ne lui semble pas parvenir à détendre l’atmosphère. On entend passer en boucle un disque de Julio Iglesias – c’est Pauline qui l’a voulu, tenant bon, car sa mère adore ce chanteur. À sa requête, Pauline avait bien remarqué la moue du directeur, mais pour sa mère, son anniversaire, rien n’aurait pu l’impressionner, même pas un grand gaillard dégingandé engoncé dans un costume sombre qui, à ce moment-là, l’avait regardée avec un drôle d’air, de ces airs qui pouvaient s’apparenter à de la condescendance. Il fallait qu’il s’incline et il s’était incliné. À cette pensée, Pauline ressent une certaine fierté. Non pas qu’elle aime faire plier les gens, mais parfois cela a du bon.

— Ces mises en bouche sont délicieuses.

Dans la salle déserte, les paroles de sa mère résonnent avec une certaine solennité.

— Oui, tu as raison. Benjamin, veux-tu venir ! Ça ne sert à rien, va, viens manger s’il te plaît.

— C’est vraiment bon, ma fille. Que tu me gâtes !

Elle est soulagée que sa mère apprécie. Josiane est évidemment désolée tout autant qu’elle et cherche par un entrain un peu forcé à lui mettre du baume au cœur. « Vous les femmes, vous le charme… » L’entrée est servie. Benjamin se régale du foie gras qu’il engloutit aussi vite qu’un simple pâté. Avec deux-trois ans de plus, lui aussi aurait bien trouvé moyen de faire faux bond. Elle n’est sans doute pas assez sportive pour comprendre comment la passion que Maxime voue au handball peut surpasser l’amour qu’il devrait porter à sa grand-mère, mais elle n’a pas eu le courage de le priver de son entraînement à trois jours d’une finale. Sous la vaste verrière, Pauline se sent tout à coup oppressée. La lumière du dehors, qui inonde la salle, et la blancheur de la nappe lui font mal aux yeux. Dans ce silence assourdissant, un peu gêné même, c’est à peine si elle remarque des serveurs virevoltant entre les tables vides, comme autant d’insectes bourdonnants. La tension de la journée lui a donné mal à la tête, mais elle ne songerait pas à se plaindre.,

— Ça va à l’école, Benjamin ?

— Oui, oui, pas de problème, mamie.

La voix de sa mère l’a fait sursauter, la ramenant brusquement à la réalité – non sans soulagement, au fond. Benjamin ni Josiane n’ont rien remarqué, et elle a le temps de se reprendre.

— Même en maths, il a un peu remonté sa moyenne, n’est-ce pas, mon chéri ?

— Oh ! Très bien !

Le sommelier attend qu’ils aient fini leur conversation pour leur proposer un vin qui accompagne le chevreuil en croûte. Pauline adresse un sourire à complice à sa mère. Toute deux adorent le vin et savent le déguster. Ce sont ses parents qui lui ont appris. Pauline se souvient lorsqu’ensemble ils descendaient dans les caves de Bourgogne, heureux à la simple idée de goûter tous ces crûs, consciencieusement, sous le regard ravi du connaisseur devenu leur ami, un vieux viticulteur, auquel ils étaient fidèles et chez qui ils revenaient chaque année. Elle ne peut alors que fixer le sommelier avec une attention particulière, lui offrir un regard ouvert et entendu, en connaisseuse elle aussi, telle est du moins l’impression qu’elle voudrait lui laisser, même si elle sait bien, Pauline, que le sommelier restera de marbre face à elle, et ne tombera certes pas sous son charme. Pauline et Josiane sont déjà un peu pompettes ; Benjamin n’aura droit qu’au dessert à une coupe de champagne. Après tout, Hervé prend si souvent prétexte de son travail pour se défausser qu’il y aurait presque de quoi en rire – mais Pauline n’apprécie guère le comique de répétition.

— Où partez-vous en vacances, cet été ?

— À la Baule, comme chaque année. On a loué à partir du 13 juillet.

— Ça vous plaît toujours autant, alors…

— Oui, oui.

Le repas lui paraît s’éterniser. Benjamin s’ennuie et s’agite sur sa chaise. Ils voient arriver le gâteau avec soulagement. Le regard de Josiane, qui adore le sucré, pétille de plaisir devant le fraisier et ses épaisses couches de crème rose et blanche, surmontées d’un joli glaçage où s’étale un délicieux « Joyeux anniversaire » en chocolat.

La lumière, au dehors, s’estompe un peu, des nuages bosselés s’amoncellent dans le ciel. Désormais, la salle est baignée de tons orangés, dont la douceur, se dit Pauline, s’accorde bien avec le mobilier choisi avec soin, art déco mordoré, projetant sur le parquet l’ombre mouvante de ses arabesques. Elle réalise soudain que la musique s’est arrêtée. Elle soupire, mais que lui importe après tout, à cet instant précis, que le directeur ait eu le dernier mot ? Que sa mère soit heureuse, en ce jour d’exception, voilà ce qui compte, qu’elle se régale du gâteau, de la crème, à s’en mettre plein la bouche, les lèvres et, en imaginant sa mère en fillette gourmande, Pauline a envie de rire.

— Vraiment, Pauline tu n’as pas fait les choses à moitié !

Elle est heureuse de voir sa mère si bien, ce qui dissipe un peu l’impression de fiasco qu’elle risque bien de garder de ce déjeuner –assez en tout cas pour qu’elle décide de prolonger le moment par une promenade dans le parc.

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2 réflexions sur “ Empreintes _ Pauline #6 ”

Gregory

On attend la suite de ces petits fils qui se sont peu à peu noués et qui se tissent autour de nous, dans notre propre quotidien. Il y a combien de temps que je veux aller déjeuner dans ce restaurant. Ce printemps peut-être. Merci

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Selenacht

Merci pour ces encouragements ! Un peu honteuse que ce soit ainsi laissé en plan: aléas de l’écriture à deux, les emplois du temps sont plus ou moins compatibles, et cet automne n’aura guère été propice. On s’y remet en janvier !

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