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Empreintes _ Pauline #1

2 novembre 2012 - Empreintes
Empreintes _ Pauline #1

Récit à quatre mains, avec Claire P.

« Vous n’avez besoin de rien, vraiment ? » Bernadette ferme les yeux avec un soupir, puis pose son regard sur sa bru. « Est-ce qu’Hervé va bien ? Il n’a pas pu venir ? » Pauline se lève, s’approche et l’aide à s’asseoir dans son lit, relève un peu les draps. « Hervé avait un rendez-vous important », répond-elle en s’emparant du vase sur la table de chevet pour changer l’eau des fleurs. Les roses, cueillies dans son jardin, embaument la chambre et masquent un peu les odeurs douceâtres de l’hôpital. La lumière de l’été entre par la fenêtre. Un temps propice à la promenade. Pauline se rassoit en laissant son regard s’échapper par la fenêtre. Bernadette demande des nouvelles de ses petits-enfants, de son fils encore, puis la conversation languit. Les deux femmes ont déjà fait le tour de ce qu’elles ont à se dire. Pauline s’agite un peu. « Voulez-vous la télé ? » L’autre acquiesce.

« Est-ce que cela vous dérange, monsieur ? » demande Pauline en se tournant vers le lit du voisin de chambre. Des draps émerge une étonnante masse de cheveux blancs, fins et vaporeux. Un homme âgé somnole. De mauvaise grâce, il ouvre un œil et, pour toute réponse, il grommelle quelques mots, que Pauline décide de prendre pour un oui. La seconde d’après, la voix du présentateur résonne, la tension palpable des candidats gagne la pièce. Les questions s’enchaînent dans le brouhaha des encouragements et des applaudissements des spectateurs. L’attention de Pauline se détourne. Elle n’a pas étendu le linge. Elle n’a pas eu le temps. Elle aurait dû demander à Maxime de le faire. Il doit être rentré maintenant. Est-ce que le linge sera sec à temps. Hervé part en voyage d’affaires demain, et ses chemises sont encore à repasser. Que reste-t-il dans le frigo ? Il y a des œufs, ce sera parfait pour ce soir. Benjamin a-t-il fait ses devoirs ? Pauline soupire. Que fait-elle là avec sa belle-mère qui ne lui en est même pas reconnaissante. Et Hervé qui n’est jamais là… Un bref coup d’œil à sa montre : voilà déjà une heure qu’elle joue les gardes-malades, elle peut s’en aller. Elle se tourne vers Bernadette qui s’est endormie.

Pauline hésite à la réveiller. Alors qu’elle se lève machinalement pour aller chercher son manteau, le regard du vieux monsieur l’arrête. La voilà comme pétrifiée. Il la scrute sans ciller, deux billes noires et froides qui la fixent avec obstination. Pauline a soudain trop chaud et fuit ce regard. Elle entend des draps qu’on froisse, des grincements métalliques lui écorchent l’oreille. Le vieillard lutte pour se redresser et s’empêtre dans ses draps. Une étrange émotion saisit alors Pauline à la vue du visage anguleux et dur, perdu au milieu du halo de la chevelure blanche. Malgré les rides, ces traits n’ont pas perdu leur vigueur : la courbe du front, les mâchoires carrées dégagent une force singulière, une volonté entêtée que soulignent encore de minces lèvres pincées. Seul un petit nez en trompette brise cette harmonie un peu sèche. Pauline n’arrive pas à se défaire de son malaise. Les plis du drap léger dessinent un corps long et maigre. Curieusement, même cette faiblesse l’inquiète. Soudain il se racle la gorge, elle sursaute, se sent indiscrète et n’a plus qu’une hâte, s’en aller. Elle attrape son sac et quitte la pièce.

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