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Empreintes _ Augustin #1

9 octobre 2014 - Empreintes, Hapax et archives
Empreintes _ Augustin #1

Avec Claire P., écrit à quatre mains.

Il pousse un grognement tout en repoussant la masse blanche des draps, qui glisse encore quand il se tortille pour essayer de se redresser dans son lit. À plusieurs reprises, il tente maladroitement de prendre appui sur ses coudes. Peine perdue. Il dérape et s’affaisse, sans force pour soutenir le grand corps maigre. Exaspéré, il finit par s’agripper aux barreaux métalliques du lit et parvient à se redresser en soupirant. La journée va être longue. Tous les matins, le réveil coïncide avec le retour de la douleur, il reprend conscience de son corps comme d’un habit mal taillé qui l’entrave et le blesse à chaque mouvement. Qu’est-ce qui pourrait lui faire oublier cette faiblesse ? Augustin se demande avec angoisse de quelle manière combler le vide de cette journée sans perspective. Des bruits lui parviennent du couloir. Il entend le brouhaha des voix, les roues des chariots qui grincent, les semelles couinant sur le linoléum, les portes qu’on ouvre et qu’on ferme, par moments l’ascenseur qui s’arrête ou repart. Il guette l’infirmière, son pas singulier. « Elle est en retard », se dit-il, et il tourne la tête vers le réveil : six heures onze. Il est encore beaucoup trop tôt. Augustin soupire. Il s’absorbe pendant un moment dans la contemplation de la trotteuse qui court autour du cadran, désespérante de lenteur et de régularité. Il commence à somnoler, va sans doute retomber dans le sommeil, quand l’infirmière entre dans la chambre en poussant le chariot du petit-déjeuner qu’elle arrête à côté du lit. Elle a allumé la lumière au passage.

— Bonjour monsieur Garassou ! Comment allez-vous ce matin ?, lui demande-t-elle en lui attrapant d’office le bras pour prendre son pouls.

Il grommèle et regarde ostensiblement vers la fenêtre.

— Ah, mais tout va bien, le pouls est parfait ! Vous avez une santé de jeune homme, ma parole !

Il hausse les épaules en marmonnant indistinctement « Espèce d’idiote ! » mais en reportant le regard sur elle. Elle n’a pas entendu. Il ne peut s’empêcher de suivre le moindre de ses mouvements avec une curiosité presque avide à force d’ennui. Il l’observe quand elle se dirige au pied du lit et vérifie les courbes de température, il l’observe tandis qu’elle prend le plateau-repas, quand elle le dépose devant lui, il l’observe pendant qu’elle va à la fenêtre et tourne la manivelle pour lever le store.

— C’est toujours aussi appétissant, votre tambouille…

— Allons, monsieur Garassou, ne faites pas le difficile !, dit-elle d’un ton enjoué en revenant vers lui. Il est parfait, ce petit-déjeuner.

— Parfait, parfait, vous n’avez que ce mot à la bouche… On voit bien que c’est pas vous qui devez l’avaler.

Cette nourriture insipide n’appelle qu’un regard morne d’Augustin, qui reste les bras ballants, nullement incité à saisir la cuillère. Le café trop clair s’apparente à de la lavasse, le pain mou semble n’être jamais sorti d’un fournil, une véritable éponge, quant au beurre et à la confiture, leur couleur trop pâle annonce une saveur tout aussi douteuse.

— Régalez-vous bien ! Je repasserai plus tard prendre le plateau.

L’infirmière sort avec son chariot sans se préoccuper des gémissements du pauvre Augustin.

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