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Enracinés #1

15 juin 2010 - Hapax et archives
Enracinés #1


On les plantait en ne laissant dépasser que la tête. Ça formait de grands champs, d’abord au nord et au sud de la ville. Pu
is ils s’étaient étendus, avaient gagné du terrain à l’est et à l’ouest, si bien que maintenant, de l’où que l’on arrive ou presque, la route passait d’abord au milieu de ces champs, de leurs rangées alignées exactement, chacune espacées de deux à trois mètres, en colonnes qui paraissaient se prolonger à perte de vue. Plus personne n’y faisait vraiment attention, d’ailleurs. Il fallait venir de très loin pour se demander ce qui poussait là.

En général, les visages n’émergeaient qu’à peine des cheveux emmêlés, buissons aux couleurs ternes et monotones qui retenaient les bribes de tout ce qui passait dans l’air et, de loin, la plupart des têtes prenaient vite une teinte uniformément grisâtre, une sorte de brun sale fait de terre et de poussière, patiné par le vent et les intempéries. Beaucoup avaient les yeux fermés, les paupières presque crispées. D’autres gardaient ouverts leurs yeux chassieux, rougis et sans cils. C’est leur expression surtout qui était la plus uniforme, une expression moins de souffrance que de lassitude infinie, un peu revêche peut-être, au-delà de la douleur et déjà au bord de l’oubli. Bien sûr il y avait des cris qui perçaient le silence, mais pas aussi souvent qu’on l’aurait cru. Les gémissements étaient plus constants.

Assez souvent, les champs étaient presque calmes. Vus de loin, ils offraient une perspective seulement un peu trop régulière et sombre. Il fallait les observer longtemps, au rythme des saisons, pour voir les variations.

En été pourtant surgissaient de véritables trognes, burinées de soleil, aux traits aussi nets qu’une caricature. Les têtes devenaient cuir, bois noueux, en août elles explosaient en ceps flamboyants dans les roux et les bruns chauds, intenses, ruisselant de lumière. Mais certaines aussi calcinaient, souvent les plus blanches au départ, qui s’étaient mises à rougir, à rougir et à se consumer jusqu’à l’épuisement. Elles finissaient noirâtres et ratatinées dès le mois de juillet. Il y en avait aussi beaucoup qui se racornissaient juste. D’autres partaient bien, dans de jolis mordorés, et semblaient d’abord résister, puis ne passaient finalement pas le cap du mois, elles s’esclaffaient en pourriture. Ce n’étaient pas bon pour les voisines. Parfois, une rangée entière était dévastée.

Après ça, septembre et octobre étaient des mois presque paisibles. On avait arraché tous les rachitiques, les calcinés et les pourris et on en avait replanté de tout neufs, pour remplacer. Les autres continuaient de mûrir. C’est en novembre que le pire commençait. Beaucoup de têtes commençaient par devenir rouges et puis, très vite, tournaient au violacé, au bleu, des teintes aussitôt assombries qui passaient lentement au gris de plus en plus gris. Toutes se figeaient, plus ou moins vite. C’est en hiver, qu’on entendait les cris les plus perçants et qu’ils s’éteignaient les plus vite. Parfois, certaines têtes éclataient en morceaux. D’autres se fendaient seulement. Les plus résistantes devenaient livides, elles s’émaciaient démesurément, les cheveux tombaient. Toutes s’inclinaient vers le sol. La plupart ne se relevaient pas, tombaient même, quand elles finissaient par être trop lourdes sur des cous trop frêles et rigides. En moyenne, les deux tiers de chaque champ périssaient avant Noël, et encore la moitié de ce qui restait après.

Du coup, pour ces champs aussi, le printemps était la saison la plus gaie, malgré des plaintes, des cris même, plus nombreux, et les grimaces de tous les nouveaux transplantés en masse. Leur peau était encore souple, leurs cheveux luisants, leurs yeux vifs et leurs langues agiles. Et même si leur énergie se dissipait vite, en quelques semaines au plus, souvent moins, les champs conservaient ces couleurs presque tendres jusqu’en mai et l’on pouvait penser que, par ce renouveau de sang frais, la terre était ici comme ailleurs féconde.

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