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Enracinés #2

14 août 2010 - Hapax et archives
Enracinés #2

Mais il n’y avait personne pour voir cela passer les saisons passaient au-dessus de ces champs. Personne, à part les hommes qui travaillaient ces champs, et qui plantaient, arrachaient, replantaient, et qui surveillaient les têtes, guettaient les corrompues, éradiquaient la vermine, et ces hommes travaillaient sans amour pour leur travail, c’est une chose, et sans plaisir, mais même sans soin ; c’était une culture sans prestige, une besogne nécessaire, on évitait de trop y penser. À la ville, où ils se montraient peu, on s’écartait d’eux. On les craignait instinctivement, d’une peur d’autant plus vive qu’elle n’avait aucune raison et qu’on n’en avait jamais cherché. On les appelait « les terreux » et ils peuplaient les cauchemars des enfants, les seuls à les regarder avec fascination dans la rue. Ils n’avaient rien de très effrayant, pourtant. Seulement, tous paraissaient sans âge, avec un corps fort des hommes mûrs, mais la lenteur des vieillards et des faces si impénétrables, des regards si durs que la lueur qui y subsistait encore n’était plus dure, n’était plus lueurs. Ils ne souriaient jamais, leurs visages ne s’animaient jamais. Ils étaient muets comme des pierresAussi régnait-il sur les champs un silence surnaturel, les terreux ne parlant jamais, les enterrés ne parlant presque pas. Seuls quelques-uns parlaient. Celui ou celle qui venait d’arriver commençait par parler, la nouvelle tête racontait son histoire. Toujours un peu la même, jamais vraiment différente de celle qu’aurait pu raconter n’importe qui, planté ici ou pas – sauf pour la fin, la fin qui les avait amenées là, qui en avait amené un, puis deux, puis trois, de manière mécanique, comme si, au bout du compte, ils n’y avaient été pour rien. Les autres têtes, qui écoutaient ou n’écoutaient pas, ne répondaient pas. Les nouveaux finissaient par se taire, assez vite. Il n’y avait rien à dire et parler était épuisant. Même les délirants et les plus acharnés se lassaient, leurs virulentes diatribes, leurs plaintes déchirantes, leurs adresses à quelque entité injuste ou secourable s’enrouaient, ils ânonnaient et ressassaient puis leurs voix s’éraillaient ou se brisaient brusquement, leurs paroles se perdaient en marmonnements ou grognements ou murmures qui cessaient enfin complètement. En général, il ne fallait pas plus de quarante-huit, avec des pauses, pour qu’une tête ait dit tout ce qu’elle avait à dire.Le silence était donc souvent total, jamais troublé. Quand un discours surgissait, le silence ne lui donnait pas plus de résonnance, il le faisait résonner à vide, il sonnait creux, frappé de nullité d’être proféré, une dépense d’énergie inutile qu’il avait demandée puis exigeait pour être encore entendu, mais tous faisaient la sourde oreille. Et c’est peut-être pour cela que les terreux aussi étaient taciturnes, parce qu’il n’y avait aucune raison de proférer nulle part le moindre son articulé.

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