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Enracinés #3

23 octobre 2010 - Hapax et archives
Enracinés #3

On ne se souvenait plus vraiment de quand et comment ces « champs de sauvegarde » avaient été créés, ni même de ce qu’ils étaient censés sauvegarder. Certains avançaient qu’il s’agissait d’une tradition séculaire, qu’au XIIIe siècle, les ecclésiastiques punissaient ainsi hérétiques et dévoyés, invités ainsi à renier leur foi ou scandaleuses croyances. Leur faire sentir la fragilité de leur carcasse de chair, leur rappeler qu’ils étaient voués aux vers et à la décomposition, avait paru le juste moyen pour amener leur esprit à se détourner de ce corps contaminé par la Malin, les empêcher radicalement d’arpenter ce bas monde le plus sûr chemin pour leur faire sentir la puissance de l’au-delà et en susciter le désir vif, sincère et pur. Ce n’était sans doute pas la manière la plus cruelle, ni la plus illégitime, d’humilier l’incroyant. Les plus subtils théologiens tiraient d’ailleurs argument de la disposition de la bouche au milieu du visage, et donc au milieu de la tête, pour louer l’excellence du Créateur et la perfection de sa création, puisqu’Il avait ainsi prévu de leur faciliter la tâche en permettant de dégager le double instrument de la conversion en un seul objet : l’Esprit, évidemment situé à la racine des cheveux plutôt qu’à la plante des pieds, qui conduisait l’homme à Dieu, et la bouche, par laquelle abjurer. Le monde était vraiment bien fait. En général, une fois qu’il avait abjuré, l’hérétique était sorti de terre, nourri, puis relâché. Certaines conversions manquaient peut-être de sincérité, mais il y avait peu de récidivistes imprudents, presque trop peu, car la multiplication des convertis à partir d’un seul et même infidèle, ou d’une poignée d’entre eux, eût assurément été une bien belle chose, un bien bel hommage. Quant aux fortes têtes qui refusaient de reconnaître leur coupable erreur, on finissait par leur remplir la bouche de terre et par les laisser tranquillement mourir, dans un ordre ou un autre. Bien sûr, on se débarrassa au passage de quelques gêneurs, bien trop endurcis, eux, pour qu’on pût prendre leurs reniements pour autre chose que duplicité perverse. Toujours que la machine fut vite rodée, donnant raison aux évêques et cardinaux à l’origine de ce supplice. Il fut néanmoins assez rapidement abandonné. Certains frères, de farouches illuminés, l’avaient adopté en guise de pénitence et mortification. Et, s’il l’on avait rapporté quelques miracles, comme celui de saint Romaric, mort enterré vif, dont la dépouille était à ce point bénie qu’elle fit éclore, en plein mois de novembre, un éphémère printemps qui se prolongea jusqu’à la Nativité, ou encore celui de saint Armand, qui avait filé tout droit au ciel, brusquement déraciné lorsque le Seigneur l’avait rappelé à lui, ne laissant derrière lui qu’un trou béant aussitôt révéré, et érigé en lieu de culte devant lequel on s’agenouillait avec ferveur, la plupart de ces fanatiques perdaient promptement leur maigre raison, déclamaient à tue-tête à travers champs leurs vociférantes prophéties en une assourdissante cacophonie qu’n’avait qu’un rapport des plus incertains avec la divine parole. C’était un nouveau genre de Terre Sainte, densément plantée, au bas mot, de trente messies au kilomètre carré. Plus d’un, lorsqu’on avait essayé de le déloger, s’était mis le plus souvent à cracher à la figure de ceux qui cherchaient à les extirper de terre tout en débitant un chapelet d’obscénités à faire rougir la putain la plus rouée. Semblable exemple était des plus gênants, et c’est ainsi que les « Enterrés » furent déclarés hérétiques et que disparut un supplice qui avait les délices d’une génération entière de gardiens du culte noblement intentionnés.

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2 réflexions sur “ Enracinés #3 ”

herve tanti

quel plaisir de retrouver ce nom Selenacht et de voir que sa plume est toujours aussi vive:)Asturion

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Selenacht

Et je me vois avec un identique plaisir débusquée. Au plaisir d’avoir plus amples nouvelles, tu sais où me trouver.

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