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Entretien avec André Rougier – Abstraction baroque : vie, littérature, le « branle universel »

15 février 2018 - Résidences
Entretien avec André Rougier – Abstraction baroque : vie, littérature, le « branle universel »

(Mise à jour le 16 février 2018 : enfer et damnation ! une pièce s’était détachée. Elle a été recousue, et commence par ici. La fin n’a pas varié.)

Tes fragments se déploient au gré d’une sorte d’accumulation continue, chaque image en entraîne une autre à sa suite, qui à son tour en suscite une nouvelle, qui la complète, la qualifie ou le précise, dans d’infinis jeux de ressemblances, de contrastes, de variations tout simplement – mais jamais gratuites, toujours avec un sens de la nuance extrême. Le fragment semble ainsi s’écrire un peu comme grossirait une boule de neige sous nos yeux. Mais on pourrait aussi parler de vague : un mouvement n’est pas achevé que le suivant arrive et s’y superpose déjà. Le lecteur a ainsi souvent l’impression, au terme d’une phrase, « d’échouer » bien loin de son début, d’avoir peut-être perdu le fil ; mais, de bout en bout, il n’a cessé d’être porté par cette vague, par l’élan de ta parole. Cet effet de lecture est-il voulu et résulte-t-il d’un travail particulier de ta part ?

Ton analyse (ta description, même !) du fonctionnement de mon écriture et, quelque part, de la teneur de ce qu’il en résulte est tellement plus exacte et plus belle que celle que j’aurais été capable de faire moi-même que je me contenterai d’y apporter, à ma façon, quelques compléments et précisions, sans compter les inévitables digressions…
Et pour commencer, ce que j’ai tant et tant entendu, par toutes les voies, sur tous les tons, de toutes les façons : « « On ne sait rien de toi en te lisant, pas même qui tu es. » Et c’est sans doute vrai si l’on s’en tient à l’acception commune, celle qui oublie que dévoiler en rien n’efface le mystère des êtres, et que, de surcroît et à bien y regarder, tout y est, le passé cadenassé, les charges, les plaies, les balles perdues, les implosions, les fugues, les refus, les déroutes, TOUT, mais chiffré, codé, raboté jusqu’à l’os, creusé, aplani ou rehaussé jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des formes et leur tournoiement immobile, des variations d’intensité jouant sur l’impur, le dense, l’infime et l’obscur, des mots sachant plus faire que dire, figures jamais tout à fait lavées du sens ni délivrées de leur empreinte première, mais autrement configurées, reconquises, comme foudroyées dans l’inachevé, le sel et la soie de l’ultime parole. (Notes sur la littérature et ses alentours, sur, avec et par ceux qui la font, 2)

Bien que n’étant pas théoricien pour un sou (je l’ai déjà dit, je le sais, mais l’on a, pour bien fixer les idées, parfois besoin de le faire autant de fois que nécessaire), j’ai réfléchi au nom duquel je pourrais baptiser, non pas tant ma manière de procéder que ce qu’il en découle, et je n’ai rien trouvé de mieux que ce qui serait une sorte d’abstraction baroque en poésie, apparente copulation des contraires convenant bien mieux à ce qu’est la mienne que la dénomination « abstraction lyrique » à laquelle j’avais pensé au début (car de « lyrique » elle n’a rien, à moins d’admettre, comme le disait narquoisement Michon, que ce soit également le cas de l’annuaire du téléphone) : « abstraction » de par l’implacable, sévère, granitique inscription du fragment (lorsqu’on me demande : « Pourquoi cette parcimonie, ce besoin de faire court, de sans relâche élaguer, limer, raboter ? », je réponds toujours par la superbe sentence de Michon, quelqu’un qui, pour ce qui est de la concision, en connaît un rayon : « La longueur de corde impartie au fil-de-fériste est brève »), comme de par le refus, non pas du Réel, mais du réalisme tel qu’il se donne dans le banal, l’humble, le quotidien, notions dont rien ne m’éloigne et que seuls les sots et les salauds en arrivent à mépriser, mais que je ne sais admirer que dans les écrits des autres – et tout autant « baroque » de par la dévote et fluide présence de métaphores, oxymores, excroissances, torsades, arborescences, images empilées parfois jusqu’à étouffement et au délire et que le pôle abstrait vient soudainement refroidir et maîtriser, « parole, oblique et réfractée, mais, tout bien pesé, rien à arracher, débusquer, pas de trompe-l’œil, seul le geste qui fait voir qu’elle n’est pas là où elle se cache, mais se tient où il ne t’est, pas plus qu’à autrui, donné de la saisir : ni vraie ni fausse, ni ombre ni clarté, mais l’irréductible écart à jamais empêchant que l’on impose à qui s’en saisirait règles, supports, lois ou figures, lui qui ne gît qu’en ces mots sachant de toi ce que tu ignorais avant qu’ils ne surgissent.
« Et ce n’est qu’à cela que, du plus loin, tu adhères, vain labeur qui t’aida au fil des jours à devenir ce que de toujours fus… Ouverture qui t’attire vers ses confins, souffle qui ne juge, ne jauge, ne soupèse, ne séduit et ne corrompt qu’à son insu, parole lisse, ciselée dans l’os de l’obscur, rejoints sachant si bien filer ce qu’ils reçurent. » (Peur des mots)

Pour ce qui est de la métaphore, quelle meilleure présentation que celle de Borges, définissant de même, « littéralement et dans tous les sens », la poésie et – métaphoriquement – toute la littérature : « Comme tous les mots abstraits, le mot métaphore est une métaphore puisqu’il veut dire en grec “transposition”. Une métaphore comporte en général deux termes. Momentanément, l’un devient l’autre. »
« Le même Borges disait quelque part que « tout acte, tout événement touchant un humain est secrètement préfixé par lui. » Ainsi en va-t-il, à n’en pas douter, de qui écrit, lequel toujours procède – qu’il le sache et veuille, ou non – de la figure d’Orphée, qu’il s’agisse de son avatar contemporain, mais néanmoins conscient que « lorsqu’on se retourne, il n’y a rien, plus rien : on a tout perdu, à jamais », ou alors de son faux double qui, s’adressant à celle qui, sous tous oripeaux, n’en reste pas moins Eurydice, lui dit vouloir « l’enfermer dans un abri antiatomique, l’y laisser, partir sans se retourner » (grand merci à Jakuta Alikavazovic d’admirablement mettre en lumière l’abrupte « opposition des contraires » qui fonde toute écriture qui vaille !)
« Car l’écriture ne relève pas d’un métier, ce qu’en tant qu’activité elle produit et donne à voir est tout sauf artefact découlant de recettes, méthodes, procédés et façons de faire transmissibles, reproductibles et susceptibles d’être enseignées. Ni racine aveugle, ni industrieux cortège du Même, l’écriture ; mais écart entremêlé de passes et d’erreurs, traque du Minotaure, porte ouvrant soudainement sur le rien, le voilé, l’informe, l’infime, les promesses que l’on viole, la rectitude des trajectoires aiguisées par l’attente, purgées de l’heure qui ronge et corrompt, des lentes trames de l’éveil, irréductible qu’elle est à ce qui n’est pas elle (« fragile, dévastée, mais durable »», en reprenant les termes de Flannery O’Connor). Tenter d’intimement l’approcher, c’est à mon sens tout sauf se pencher sur le pourquoi, le comment et le pourquoi du comment, tant elle n’est que là où on ne l’attend pas, durée toujours neuve au soir des feuillages, heurt qui tout révèle et accomplit, empreinte qui fait silence, balafre sur la joue des temps – tant ce qu’elle fait l’est bien souvent à notre insu – tant elle est tout sauf attribut à soutirer à l’outil pétri et aux fétiches des gages, puisqu’en elle, être Un, c’est être séparé, depuis le paysage premier jusqu’au fardeau à déposer à la fin de voyage, dans l’espoir fou, disait Katherine Mansfield, « que quelqu’un vienne, que quelque chose survienne » – avec pour secret réconfort la certitude (c’est encore Jakuta qui nous le rappelle) que « tout est à portée de main, et en même temps faux, absolument faux »fiction donc, mais avec en coulisse, en arrière-plan, le (gai) savoir qui nous dit que, si tout l’est, tout peut donc être réécrit et donc recommencé, que tout est, pour le meilleur comme pour le pire, littérature. » (L’assentiment)

C’est, par ailleurs, Roger Laporte qui nous rappelle que « L’opposition entre le propre et le métaphorique est non pertinente, la théorie nécessairement inadéquate – il n’y a pas, il n’y aura jamais de théorie de l’écriture – ou plutôt elle est toujours en retard, souvent d’une séquence, retard irrécupérable : celui du post-scriptum, car le processus, jamais identique, rature, déchire, ou plutôt délaisse d’un même mouvement et sa propre trace et la théorie de sa production », fine intuition englobant et éclairant sa propre possible réfutation. En effet, qu’« une “théorie de l’écriture” ne puisse être sans cesser d’être une théorie ou nier ce qu’est (pour Laporte comme pour beaucoup, dont nous sommes) l’écriture, qui en douterait ? Mais si l’on identifie “le propre” à ce que Mallarmé appelait – formule en même temps superbe et suspecte – “la langue de la tribu”, le problème de son opposition à la métaphore ne se pose même pas, car c’est cette dernière – et nullement la théorie – l’incessant post-scriptum, ce qui depuis et pour toujours vient déborder, tordre et parfaire ce qui, dans l’acte d’écrire, est, d’un même souffle, trace et deuil de ses conséquences. » – je l’écrivais en 2012, sans me douter à l’époque que cela viendrait épauler les affirmations du début de l’article. Et cela vaut pour tout, dès lors qu’il s’agit du Réel tel que je peux m’y frotter et l’absorber après que la métaphore (encore une fois, au sens le plus large, le plus plein, le moins mesquin) me l’a rendu présent, accessible, propre à l’ingestion, « mots dévoyés, bribes arrachés aux vols des veilles, transes à deux sous dont on ne veut plus, droit de haute lutte gagné de se baigner autant de fois qu’il le faut dans le même fleuve, offrande au jour dessaisi, à l’approche de la caverne, à l’obscur vers qui, s’il le veut bien, s’en iront bientôt les dons de nos énigmes. » (Donner à lire)
Un an plus tôt, en rapport avec une citation de George Steiner, « Œuvrant contre la métaphore, dans le cadre de l’héritage iconoclaste du judaïsme (le Bilderverbot), Kafka n’a pas son pareil pour épurer jusqu’au néant l’image de ses personnages tout en rendant inoubliables leurs voix et le bruissement de leurs ombres », j’écrivais (et je n’en retire pas une virgule) : « Merveilleuse intuition qui m’a fait d’un coup comprendre pourquoi l’homme et l’œuvre (que l’on ne s’y trompe pas : j’admire l’un, et encore davantage l’autre !) m’ont toujours tenu à distance…Œuvrer contre la métaphore, c’est d’une certaine façon crier (silencieusement parfois) : “Arrêtez le monde, je veux descendre !”, et cela, du moins pour moi, ne se peut. »

L’écriture que je tiens pour mienne, « c’est celle à jamais perdue dans le baume et l’étonnement, le pur regard irréductible à qui défie et limite, où tout se perd et s’entremêle, se brouille et se résorbe, la dispersion et l’issue, le partage et la rapine, la forme qui s’ébauche, portant sans qu’elle-même le sache le grain, le hasard et la parure, le miroitement sans repères, le présage moquant la règle, la ville muette, l’espace décharné du dire, sans hiérarchies ni sommations, sans chahuts ni préséances, sans traques ni vestiges, le regard baissé hors de soi, la visée assurée, cernée par les teintes fauves, le flou des décors, le refus de l’infime, les défroques du passage. C’est celle qui ne demande pas son chemin, ne s’ébat pas dans l’ombre de la permanence, mais ne perçoit pas non plus ce qui en elle continue comme résignation, humiliation, malédiction. C’est celle qui vient buter sur nous, portée par le défricheur de solitudes, qui arpente et disperse, mesure et oriente, affronte à découvert le retard de l’appel, le létal, le latent, les feintes du funambule, le théâtre des marges, l’attente accroupie, le bivouac dévasté. C’est celle qui sait lâcher prise, resserrer la cadre, briser l’indistinct, étreindre l’embûche, restituer ce qui, encore devant nous, se récuse à l’abolition de l’Autre, mais assume l’impossibilité à montrer, la survie réduite en icône, la venue des rides (lieux désertés, pitons morbides), ce qui, au fait de tous secrets, se dérobe, digère et blanchit, ferme l’horizon vétuste, la faim vierge de présences, l’ailleurs qui dessèche, la voix désaffectée, la sentinelle mise à l’écart, le parasite fait d’entames et d’oublis, la mise à distance, fauteuse de frontières entre deux effacements, qui va, vient, rebondit et retrouve sa place parmi les vertiges du fragment qui te referme et t’abolit comme s’il n’y avait plus rien à écrire, ni la métaphore se dérobant devant sa vérité, ni l’origine nomade dilapidée dans la durée des graines. » (Fin d’étape)

Car à quoi servirait de passer son temps à sauter tel un cabri en criant « les réalités, les réalités ! », encenser l’insistance des choses, leur prompt mutisme, leurs prédateurs et leurs saccades, tenir en sursis ce vieux présent qui ne porte en lui que les promesses de la chute, ses effractions, ses percées qui rongent et engluent, oubliant que c’est déjà faire entrer le loup dans la bergerie, y accueillir à l’aveuglette, avec le pire à venir, le renversement qui exige que leur mêlée une dernière fois se dénude et disparaisse ?

Rien qu’à tordre le cou à l’idée qu’à force de parler de ce qui n’est pas (c’est Celan qui le disait le plus crûment : « Je n’ai jamais su inventer. »), l’on aurait le droit de hausser le ton, obstruer le pacte, renier le désert de la dette, faire comme si ce réel truqué, qui se refuse à advenir, se pouvait saisir dans et par l’écriture.
« Écrire, disait Sergio Pitol, c’est se faire passer pour un autre », et comme il avait raison ! « Car écrire (surtout s’agissant de poésie, où qu’elle se niche, sous quels oripeaux qu’elle s’offre), c’est accueillir le fantôme non pas comme métaphore en quelque sorte “incarnée” de ce qui n’est plus, mais revient (car encore et de toujours revenu), non pas comme chiffre, tournure, hantise, emblème scellé ou augure, pas davantage comme masque renvoyant à un Réel autre, bien moins encore comme mensonge et illusion, mais comme paraphe de la mort dès avant qu’elle ne se mue en fable, accomplissement ou extase, faire de l’entre-deux où elle et lui se tiennent demeure, socle et seuil, manque et empreinte, se diriger vers ce lieu que l’on pressent éperdument, mais sur lequel l’on ne sait qu’énoncer des hypothèses, là où tout se dérobe et se rétracte, fait du coup basculer les tueries, les greffes, les cicatrices, les impasses et les revirements, ce qui se laisse entendre, les simulacres que l’on se doit de rejouer, les choses sues avant qu’elles ne surviennent, avec, en arrière-plan, glissant entre les mailles, l’aveu qui du réel sauverait ce qui nous entame – la mort buissonnière, incorruptible. » [Faire silence (ou pas ?)]
Ce n’est nullement autre chose que je disais en 2015 : « L’heure est venue de faire tienne l’embardée dédaigneuse, ses arsenaux et engeances, paradoxes soustraits aux mors que toujours finissent par dédire leurs vigiles, les traces qui dépossèdent, l’illusion du démiurge le pétrissant tel qu’il vise à paraître…
Car c’est aller du Même au Même qui égare, vieilles saisons couvant jouets et palissades, arrière-cours avachies, phases perverses, treillages déchus, dédales qui guettent et attardent, harangues de basse-cour ordonnant nos crins et nos écots, les mots assombris qui se voulaient tout partout, l’arc bandé s’ajustant aux faîtes du bunker, au fatum qui te désobéit, enfreint l’obscène qui raffine, sème nos cendres, résonne, surgit et grouille, toujours perdure si l’on raccommode l’être pour s’en accommoder.
C’est l’étendue même de la fiction qu’il nous faudra soumettre (éveil et loi ne faisant dès lors plus qu’un), brider l’éclair qui arme, détisse et outrepasse, l’entropie allant à l’imprévu, l’aura sournoise, les récidives et leur commerce de soutes et de repères, de veilles rabattues, de ce réel qu’il s’agirait de pauvrement authentifier pour mériter ce qui ne coïncide à nos désirs que pour mieux et toujours les fracasser…
Tout en sachant, jusqu’à en mourir, que “ce qu’elle sait, et que nous ignorons” lui appartient – et à elle seule… »

« À l’extrême fin de son Espace littéraire, Blanchot évoque (admirablement, comme à l’accoutumée) ces “mots rayonnants de la folie” de Hölderlin : “Voudrais-je être une comète ? Oui. Car elles ont la rapidité des oiseaux, elles fleurissent en feu et elles sont en pureté comme des enfants”, éclairant d’une manière à nulle autre pareille la réflexion sans cesse repolie et affinée sur ce que peut pour nous l’écriture et, bien davantage encore, sur ce qu’elle doit aux autres si elle veut se montrer digne du nom qu’elle reçut en héritage : lointain sans recul ni maléfices, royauté qui balbutie, parole qui enfin consent, aplanit, mais se joue de qui lui désobéit, du geste troué, du joug transitif, de la féroce allégeance à leurs empreintes.
Se muer en ce gerbier qui se fait jour, alors, défiant les spectres du Même, resserrant les bornes, déverrouillant les masques, le désordre frustré, déjeté dans le creux d’écailles, la durée asséchée, l’aiguille tournant le miel noir, l’ombre des lois, la caution du remords, le couchant dérisoire, le divorce acté d’avec le monde…
S’en emparer, c’est acquiescer à ce qui toujours fera défaut, à l’usure comme à l’effacement de l’idole que le mors soustrait à notre vigilance, piétinée, mais allégée de ses doubles, préservée de toute éclaboussure, toute offerte à qui la croise, la coupe et l’affranchit, au vœu de ne pas nous posséder et en jouir, de ne rien désavouer ni promettre. » (Les alliés)
Vœu tenant de ce « “neutre”, en qui Blanchot voit la substance et l’accomplissement de l’œuvre, ce vers quoi toute entière elle tend, qu’elle sous-tend de même toute entière, nous levant là où souverainement ou obscurément s’affirme “ce jeu insensé d’écrire”, erreur à toujours commettre, insaisissable point de fuite, voie d’excès, interminable affirmation, en écriture comme ailleurs, de cette vérité jamais assez assenée que c’est la transgression de l’interdit (et non sa par ailleurs impraticable suppression) qui est, dans et pour l’œuvre, torsion, infraction, effacement, faim des orées, effroi des avènements , car “si le livre pouvait pour une première fois vraiment débuter, il aurait pour une dernière fois depuis longtemps pris fin”, lieu d’où, le sachant, le désirant et détachés de tous mâts, l’on s’en irait vers le chant des Sirènes, temps sans frein où se retourner vers Eurydice vaut l’impossible sans cesse réalisé, “la disparition même qui s’accomplit en cette parole” (pour nous comme pour tous seule à être), comme nous l’apprit le plus clairvoyant et argentin des aveugles à propos de ce que l’on nomme, pauvrement, “réalité », à savoir “ce simulacre qui existe grâce à nous, qui suit nos mouvements, gesticule et s’en va, mais à la recherche duquel il suffit d’aller pour aussitôt le retrouver.” » (Préférences, 9),
Vivre étant en soi-même transgression, obscène désir d’effacer qui n’y est pas encore inscrit, distordant sans l’ombre d’un remords le geste, d’un trait désiré et craint, qui s’absente, suspend, revient clore l’alliance, défaire l’illusion, blesser la mesure, le temps inaccompli où ce qui est dû sera payé par la brièveté du séjour et la vaine attente des formes.

C’est Heinz Wismann qui nous rappelait que selon Héraclite « toute diction est contradictoire, se contredit elle-même » ou, tel que transcrit en termes modernes par le philosophe allemand, « le signifiant contredit toujours le signifié, ou le dire contredit le dit », tout en sachant, du plus ancien des savoirs, qu’il n’y a rien de plus beau que ces refus contradictoires et symbiotiques : celui (pour reprendre les termes de Steiner) de la création de se justifier ou s’expliquer, celui du potier de rendre des comptes à l’argile…
Car « s’il est vrai qu’Héraclite perçoit le logos comme un chemin, ça l’est d’une manière excluant toute univocité, car le même chemin qui nous porte dans une direction va en même temps dans le sens contraire (“est aussi dans mon dos ») Or le logos auquel se réfère Héraclite, “ce n’est pas la raison, mais le langage”, là même où se conjuguent et s’affrontent, se battent et s’ébattent signifié et signifiant, “la chose dont on parle, et cette chose qui parle de la chose dont on parle”, d’où il vient que tout discours ne fait, pour qu’il soit au sens fort, que rendre aveuglant le déchirement “entre ce qu’il dit et ce qui lui permet de dire ce qu’il dit, et qui dit le contraire.”…
Lorsque Char touche du doigt chez Rimbaud cette vérité singulière, intuition à vif nous assenant que dans ses écrits “la diction précède d’un adieu la contradiction, pense-t-il nous faire voir autre chose ? Oui, et non, car s’il n’y a pas discours (ou, pour ce qui nous occupe, écriture) qui vaille sans travail sur le langage, celui-ci est affecté, quoi qu’on en ait, d’une ambiguïté constitutive, puisqu’il peut (veut ?) parfois (souvent ?) signifier la tentative d’abolir “la différence insurmontable entre ce que le langage dit et le dire même du langage”, effort nullement dérisoire, louable même, mais levant irrémédiablement celui qui l’entend ainsi à l’impossible, Sisyphe heureux ou malheureux selon, mais Sisyphe quand même dès lors qu’il se refuse à admettre la contradiction comme substance même du faire poétique, la métaphore et l’oxymore comme ses gardiens – autant vrais qu’implacables. ». Cette réflexion de 2015 qui me semble plus que jamais pertinente, par deux fois reprise et complétée au cours des deux années qui suivirent :
« L’écriture comme aléa, lisse de tracés, mais pas de traces, “claire offrande”, piège de nulle part, déchirant forces et rapports, s’en délivrant sur autrui, infectant, de par liens et lieux, l’insurmontable lacune qui les y dérobe en les forçant à lui obéir, à elle, la décalée, la désagrégée, la dernière abolie. » (Droit dans les yeux).
Ou alors :
« Bond jamais gourmé sous l’œil élu, l’écriture empoignant sans fourberie les foulées que ta nuit dévêt, la rancune avouée, couchée en joue, mirée, pointée, contre quoi il faut se prémunir, se préserver sauf pour enfin recueillir le “bloc dont on ne peut rien distraire”, butin toujours spectre dès que l’on s’en saisit, infigurable tentation qui ne se laisse penser (abriter, tout au plus, ou annoncer), exil intransitif qui te nie, arrière-plan soupçonneux, promesse en soi vouée à ne pas s’accomplir, mais qui toujours fera face à l’horizon de tes embûches, à l’essaim dépouillé des souvenirs, aux pistes et aux poisons qui t’ensemencent, t’égarent, finiront par croiser qui redonnera sève et vigueur à ceux qui à coup sûr viendront sceller ton entrée en silence… » (Le guet-apens).
Ou encore :
« C’est l’écriture, et elle seule, qui approche à dessein les vestiges du silence auquel elle se devra désormais d’obéir – les blancs où elle se retranche, qui la précèdent avant de l’engloutir – sa solitude dans la langue, pleinement sienne, et pas seulement de ceux dont elle se sert.
L’instant qui l’inaugure, c’est du fragment qu’il augure, lui que rien ne lie ni ne ruine, qui rompt la clarté mais n’en dérobe pas la teneur, lui qui s’en va sans armes vers la clairière inavouée, dont ni lois ni vérités ne sauraient s’emparer, lui qui est accident, percée, effraction, seuil de l’achèvement, cendre des apparences, utopie qu’on brise, séparation comme suspendue, imprécision des traces qui, de la perte à venir, tout anticipent, mais ne portent témoignage que du Rien qui en est l’ultime détour, écart hors sorts, écueil crispé, échafaudage renversé, étendue où l’on s’établit et que l’on rétablit à tâtons, héritage comme hors du temps faisant se lever la “volonté de chance”, le “coup de dés” que nul n’abolira, au Lieu où “rien n’aura eu lieu” que lui-même » (En écrivant, XV), sauf peut-être « l’Histoire, ses lames, ses leurres, ses avilissements, l’aigu du désir, sculpté pour qu’on s’y vautre ou pour qu’on oublie ces heures qui le mordent ou l’effacent, nous secouent ou nous épargnent, ce quelque chose qui, s’échappant, chemine lentement sur les rives du fleuve insensé que seuls les morts traversent, là où toute lettre se retrouve enfin volée, elle qui, comme à jamais, sépare le dit du dire, le signe de l’ornement, l’amas à pétrir du lit des sables. » (Pierre Michon ou le dit du sorcier)

Même si « on n’écrit ni avec ce qu’on sait ni avec ce qu’on pressent, puisque les faits sont TOUJOURS en-dessous de nos offrandes » (1999), il n’en reste pas moins vrai que toute écriture est écriture de soi, écriture du secret, gaspillage des deniers de l’énigme – secret qu’elle épaissit en l’éclairant à la marge, énigme « en soi et des genèses, non de ses haïssables sources », mots proférés il y a longtemps déjà, mais qui n’ont, à l’inverse de celui qui les traça, pas pris une seule ride. Mais pas plus que ceux que j’adressais à quelques « suicidés de la société » de mon choix :
« Peu surent comme vous que l’écriture ne guérit pas de soi. Ni des regards froissés où le lieu s’éparpille. Ni de la contrebande de signes, fuite contaminée dès le germe dont elle est gardienne et secret (piteuse genèse du réel, de ses caprices, de ses captures, nous aidant à nous en déprendre sans le fuir, à maîtriser l’horreur qui en gît, mythes à l’encan, frivoles scrupules, avenir fructifié à l’arme blanche, dette qui rend libre, tenace comme l’enfantement, complice de sa charge de possibles…)
Peu surent comme vous que c’est le chemin qui nous parcourt, jamais la honte de ses empreintes, variantes d’une vieille rancœur, intolérable comme le tribut, la prière, l’obstination de l’écart, les regrets jouant à colin-maillard, les émois subalternes, les noms incorruptibles de la bête…
Peu surent comme vous renvoyer à leur néant les charlatans, monnayeurs de boues, de routines, vigiles de l’attendu, trafiquants de replis gaspillant la durée à force de ranimer ses dissemblables mannes, proues voyantes, laborieuse ténèbre qui ne sut ni saccager, ni récuser le rebours dressé entre formes et fracas, comme s’ils pouvaient être, à eux seuls, toutes les heures, tous les épanchements, toutes les joutes, faire passer à la trappe le ricochet des hordes…
Peu surent comme vous par avance deviner ce que de l’incertain tu gardes et réprouves, prends et épargnes, là où plus personne ne s’abaisse à livrer bataille au caduc, à l’abandon, aux loyautés épuisables qui te firent mutin, déserteur, assujetti au seul masque te soustrayant à leur pouvoir de détruire, au saut à venir qui déjà t’avoue ce qu’il cacha aux gardes de l’outre-rive, étrangers à tout et tous, sauf à la jouissance des récidives, à l’approche de l’acte que l’on dit redouter, au passé remanié, libre de toute scorie, au vain secret de ses sentences. » (Eaux troubles)
Paroles auxquelles semblent répondre celles que j’adressais à celui que je tiens comme l’un des plus grands poètes du XXe siècle, j’ai nommé Nichita Stănescu : « C’est à peu près dix ans avant que tu t’en ailles, Nichita, que, fin soûl, je griffonnai sur mon calepin la phrase qui devait bien plus tard resurgir, un peu en mémoire de toi (que je n’ai jamais connu – si tant est que je puisse dire cela à propos de quelqu’un dont l’écriture m’est à ce point fraternellement familière), mais surtout en pensant à notre terrible ami et brûlant ennemi, l’alcool, qui te tua à cinquante ans, comme il faillit m’emporter à trente-quatre : “Qui t’éloigne ne cesse de t’éloigner, car il n’y a pas de terme à l’éloignement, pas de commencement au lointain” – à laquelle il n’y a rien, vraiment rien à ajouter… »
Si ce n’est ceci (les deux datant de 1998) : « C’est en t’effaçant que tu reconnais dans tout langage la présence silencieuse, envasée qui, te protégeant, accomplit ce qu’il lui faut ignorer pour te détruire », présence à laquelle répond « toujours en toi, mais comme en avant, cette chose qui est là, jetant son dévolu sur ce que tu veux dire à l’heure même où tu le dis », tout en entrevoyant lucidement que « le temps, le vrai, est toujours révolu ; le reste n’est que prétexte à d’infâmes bavardages. »
Segalen sut comme peu évoquer le côté clair-obscur de la création : « Il y eut la montée et l’éclat, le mot. Et puis soudain le silence, la torpeur, la nuit sans nouvel espoir, sans sommeil. Rien ne retient et ne fixe. Rien d’un accomplissement. L’Ode, qui fut, s’est enfuie ; n’est plus. Son retour : il ne faut pas le susciter trop vite. »

L’extraordinaire ressemblance avec l’acte d’amour saute aux yeux. Mais la tristesse post-coïtale pèse peu à côté, car qu’est-ce la littérature (toute création, en fait) sinon l’apprentissage d’une nécessaire dissimulation, seule à même de faire en sorte qu’à travers elle, l’œuvre soit – du moins pour les meilleurs – infranchissable secret et lumineuse évidence, tout à la fois, « parole tombée dans le puits, malmenée, arrachée à qui l’abrita, s’amenuisant dans ce qui prend congé, mais se répète dans l’inachèvement, règne des raccourcis, dictée qui ne va pas de soi, mutisme consenti, fureur qui le démêle, ressassement de ses entrailles, ouvertes aux flux, aux filiations, aux concordances, fracas où l’on plonge sans filet, affranchis que l’on est du Lieu qu’aucun territoire ne recouvre ni n’épuise, deuil où rien n’est sans en-dehors, disponibilité à l’impossible, enfin, puisque écrire ne relève, quoi qu’on en ait, que d’un fasciné tapage, d’un refus et d’un oubli, d’un dérèglement et d’une vérité, d’une prière et d’un vertige. » (Péché originel) – ni annonce, ni promesse, ni cicatrice narguant l’heure, bris des sceaux, hâte de débusquer, mais plutôt pari ne visant personne, oubli des lois, honte qu’efface l’ultime piège reprenant le dessus sur la lumière qui l’obsède, le cul-de-sac qui en force l’agrément, la rupture démêlée à plaisir, la surenchère qui le fera s’effondrer lorsque « viendra l’heure où la parole (celle “faite bouclier aveugle, désir leurrant jusqu’aux fantômes, aux ricochets, aux brefs caprices des chutes – oubli, parent des parois, des marches forcées, des nasses frangées d’obscur, qui le pervertissent et retardent – mot se voulant éminence grise et libre usage de ses demeures, jamais étalage, coup de boutoir, faveur de complaisance, lui qui ne sait promettre que le masque et l’ébauche, la visée hagarde qu’il arpente sans l’alléger, la soudaineté comme défigurée, sans ancrages, ni certitudes, ni déceptions, car celles-ci supposent l’attente, et de cela, jamais il n’y en eut – rumeur qui sait qu’elle n’a plus le temps pour elle, là où rien n’est premier ni tranché, là où rien ne rompt, ne sépare, ne s’effondre ni n’entoure, ne redouble ni ne s’épanche – où gît l’interminable”(1) ) te quittera, mais portera le sceau des trappes que tu sèmes, où l’impudeur du couperet, souillant à défaut de pouvoir trancher, se sera muée en dérive et réécriture, polissant la volonté du jumeau d’ambre, la chute que tu sauras reconnaître, là où, avec l’Ardennais comme seule vigie, tu seras tout, peut-être, celui qui, élisant demeure, disperse, ne sait apprivoiser que la mauvaise graine, le sentier aux surprises cadenassées, rage et mirage de tes gages. » (La traque)

Et puis il y a une interrogation qui appartenait à la question précédente, mais à laquelle il m’a semblé être bien plus à même de répondre dans la cadre de celle-ci, où il est bien davantage question de mon esthétique, puisque tu me demandais qu’est qu’il pouvait y avoir « d’hermétique, sinon d’élitiste » dans cette dernière. Je ne m’y déroberai pas, en te répondant globalement qu’il y en a « sûrement pour ce qui est de certains textes, peut-être pour d’aucuns, en aucun cas pour d’autres », les arguments se trouvant en grande quantité dans les réponses aux autres questions comme dans ce qui précède, mais aussi suivant quatre axes que je m’efforcerai de développer dans ce qui suit, à savoir, en premier lieu, l’influence de mes prédécesseurs et contemporains, en second lieu ma position vis-à-vis des deux pôles opposés s’agissant des différentes manières de concevoir l’écriture (déjà largement exposée dans ce qui fut répondu jusqu’à présent, mais que je préciserai de ferme et claire manière), en troisième lieu, celle concernant ce qu’on appelle « engagement » s’agissant de littérature (bien que le texte de Cortázar, cité dans une réponse antérieure et que je faisais entièrement mien pût à coup sûr suffire pour connaître ma position, je tiens à enfoncer le clou sur ce point essentiel pour moi s’il en est), enfin, l’écriture en rapport avec ma propre fin, ou le contraire, c’est comme on voudra…

Pour ce qui est des influences, je laisse pour commencer, la parole à Antonio Tabucchi : « D’ailleurs, je vous répondrai avec une phrase de Pessoa. Quand on lui a demandé ce qui l’influençait, il a répondu : “Tout. Tout m’influence”. Moi, je dirais la même chose. Je ne crois pas aux écrivains qui ne sont influencés par rien », en pointant d’emblée, non seulement mon total accord, mais le souvenir du fou rire qui fut le mien lorsque, il y a quelques années de cela, je tombai sur un papier vantant les mérites d’un bouquin à peine paru, ou pas encore, et dont on exhibait fièrement – entre autres qualités, mais presque en premier lieu – le fait que ce n’était pas du « déjà lu, déjà-écrit », en me disant que certains, de ceux qui comprennent vite, mais à qui il faut expliquer longtemps, gagneraient beaucoup à ruminer sans parti pris ce qu’en pensent les deux très grands noms ci-dessus cités, et à en prendre de la graine.
Je note que Pierre Michon, l’un de ceux qui incarnent pour moi « la littérature en personne », disait, à son inimitable façon, exactement la même chose : « Je ne retourne à rien, je continue. Je laisse en moi continuer ce qui s’est toujours passé en littérature, et comment pourrait-il en être autrement ? La table rase est une bêtise, nous avons lu, nous écrivons sur et avec la littérature universelle, nous ne passons pas par-dessus. Nous imitons, oui, comme on l’a fait depuis le début, nous imitons passionnément et en même temps passionnément nous n’imitons pas : chaque livre, à chaque fois, est un salut aux pères et une insulte aux pères, une reconnaissance et un déni. »
De même pour Steiner : « La solitude ontologique du moment créateur, l’autisme du poète et de l’artiste est, on l’imagine, très peuplé. [L’on y trouve] les maîtres morts ou vivants conviés dans l’atelier intérieur : les témoins qualifiés de son intention et de son art, les critiques créatifs de son projet, les partisans de sa cause esthétique…
Il est fascinant de voir comment [un créateur] peut lancer ses invitations sans considération de la chronologie. Souvent il fait de maîtres anciens ses contemporains intérieurs [conviés aux] célébrations de l’énigme de l’origine partagée. »
Avec toujours, sur le devant de la scène ou en coulisse, toile de fond ou motif sur le tapis, le grand doute pesant sur les conditions et la réalité du partage, le « Ben far non basta » de Dante, ce qui, nous plaçant sur le versant du lecteur, pourrait convoquer péjorativement ce que seraient l’élitisme et l’hermétisme…

Comment par ailleurs, parler négativement de ces deux concepts sans évoquer un troisième qui les englobe et renforce et à propos duquel j’ai – je l’avoue – quelque peine à parler sereinement, tellement il m’horripile, à savoir celui de « surécrit ».
Dès 2011, j’écrivais à ce sujet : « Drôle d’époque, où la critique des textes “surécrits” (les noms de Gracq, des Forêts, Laporte, Combet, Michon – et de plus loin, ceux de Delteil, de Hardellet, sans oublier Char, Dupin ou Deguy s’agissant de poésie – ayant été cités, l’on voit bien à quel point ceux qui les ont évoqués savent peu, bien peu de quoi ils parlent…) va de pair avec l’exaltation des croisés du “bannissement” de la métaphore, à laquelle toute écriture digne de ce nom est par essence redevable et se doit de lui donner sa place – rien que sa place, mais toute sa place…
Drôle d’époque où parfois les mêmes poètes sont dénoncés par certains comme d’affreux “lyriques” (sans préciser bien entendu avec quelle définition du lyrisme, car il y en a tellement que celui qui voudrait y mettre un peu de clarté et de rigueur se sentirait à coup sûr et d’emblée perdu !), alors que d’autres leur reprochent au contraire de se cacher derrière les mots, d’obstinément se refuser à exhiber leurs tripes, comme si la poésie se devait d’être cet improbable et sinistre fruit de la copulation de l’étal de boucher et de la table de dissection…
Drôle d’époque où tout se passe comme si “l’arte povera”, courant qui mérite tout notre respect, mais qui pour les plasticiens n’en est qu’un parmi tant d’autres, s’imposait à qui écrit comme la règle absolue, immuable, inviolable. »
Non content de me mettre une large fraction du microcosme poétique à dos, je récidivais l’année suivante : « Ah, le “surécrit”… Si je comprenais ce que ce terme à la mode veut dire (ce qui n’est pas tout à fait le cas), je dirais qu’à ce compte-là il s’applique tout à fait à une bonne partie de l’œuvre de Flaubert ! (et de bien d’autres, pour ne parler QUE de noms de solide consistance – et il y en a quelques-uns, jusqu’à nos jours, et des meilleurs…) J’ai souvent regretté que l’immense Gustave n’ait pas vraiment écrit son “livre sur rien”, celui qui tiendrait debout par la seule force du style, car pour moi l’écrivain digne de ce nom vaut essentiellement par la qualité de son écriture, pas moins que le bon boulanger par la qualité de son pain, le bon potier par celle de ses vases et le bon menuisier par celle de son travail du bois (Dame, ai-je dit une bêtise ???)
Prétendre que je ne m’intéresse pas du tout, ou très peu, au “sujet”, au “contenu” (oh le vilain mot dans ce contexte !) serait effrontément mentir ; s’il y a de bons sentiments, des pensées profondes (et, de préférence, originales), d’intenses quêtes spirituelles, un véritable engagement dans la vie de la Cité, j’y suis attentif, sensible souvent, admiratif parfois, j’en qualifierais même les auteurs, dans l’ordre des cas susnommés, de bisounours émérites, d’authentiques philosophes, de mystiques “habités”, de fins politiques, en aucun cas – S’IL N’Y AVAIT QUE CELA – de “vrais” écrivains, ah ça non, jamais ! »
Et pour que nul ne puisse douter de quel côté je me tiens, j’en remettais une dernière couche pas plus tard qu’il y a quelques mois à peine : « Nulle part l’attente de l’inévitable, la fabrique du destin hors tout hasard, ne paraphant néanmoins pas la volonté qu’advienne ce qui devait s’accomplir, et le fut, mais qui serait resté muet, suspendu et tremblant sans l’amas de gestes et d’actes qui auraient et n’auraient pas pu être autres, m’ont autant laissé pantois et pantelant qu’à la première lecture du Rivage des Syrtes, point d’orgue, avec La Presqu’île, d’une littérature dont, pour mon bonheur, l’estomac se tint loin, tant il n’a rien à y faire. En ces temps où il est de bon ton de ricaner – clins d’œil entendus – en évoquant “le surécrit”, s’éprouver du côté du solitaire de Saint-Florent est un acte de foi que pleinement j’assume. »
Alors, au risque de me faire encore davantage détester des hypocrites, des pantins, des cuistres et des baudruches, je me risque une fois de plus à affirmer que lorsque Lautréamont disait que « la poésie doit être faite par tous. Non par un. », il ne voulait certainement pas affirmer pour autant dire que nous serions TOUS poètes…

Pour ce qui est des deux pôles opposés que j’évoquais, soit les arrière-gardes et les avant-gardes poétiques, j’avoue ne pas trop aimer la poésie qui ouvre la porte aux portes ouvertes, et pas davantage celle qui rêve qu’il y a du nouveau au fond de chaque gouffre, car reculer fièrement en se recroquevillant sur ce qui fut ou s’imaginer avancer en faisant éclater la langue, c’est comme « se tuer les yeux fermés pour se faire une surprise ». Bien trop pour moi, ou alors trop peu, que cela soit clair !
S’agissant de la dernière catégorie, Vila-Matas rappelait quelque part, et fort à propos, la phrase de Bismarck contemplant les navires modernes (pour son temps) dans le port de Hambourg : « Ici commencent des temps nouveaux que, moi, je ne peux comprendre. » De ceux qui bousculent les repères comme si c’était une fin en soi, alors que ça ne saurait en aucun cas – du moins pour moi – en être une. Depuis toujours, certaines œuvres me tenaient loin alors que j’étais incapable de dire pourquoi. Aujourd’hui, je le sais, et je m’en porte mieux, crois-moi !

En ce qui concerne la relation entre « engagement » et littérature (et singulièrement poésie), je n’aurai à vrai dire rien à ajouter à l’article que j’écrivis il y a quelques années à ce sujet :
« Tant d’années se sont écoulées depuis ce temps béni où tout semblait possible, tant de choses ont changé aussi, se sont modifiées, transformées, et moi avec, sans pourtant rien renier ou oublier…
Deux n’ont pourtant pas varié : mon ferme engagement à gauche (la vraie, cela s’entend…), et tout autant, bien entendu, conséquence de ce qu’on a appris et compris depuis, le rejet total, absolu, viscéral de tout mélange DIRECT de la politique avec la création littéraire et artistique, de tout asservissement de celle-ci à un parti, une idéologie, une entité, une foi, une organisation ou une classe (fût-ce “l’ouvrière”), de tout retour, même rasant les murs, masqué, latéral ou oblique à une quelconque forme “d’art pour les masses” – à mon sens forme suprême de mépris pour celles-ci –, au “jdanovisme” ou à ce “réalisme” tout autant scabreusement souillé que noble mot “socialiste” auquel il fut en l’occurrence accolé (je me réfère au “vrai” socialisme, rien à voir avec le parti qui en usurpe le nom !)
Ce retour n’est pas une vaine crainte, une vue de l’esprit à peine, on voit en poindre les prémisses ici et là, parfois de par les plumes les plus inattendues. Je tiens à dire – simplement, mais publiquement – à ceux qui sont en train d’en ourdir la honteuse genèse qu’ils me trouveront sur leur route, sans d’autres armes que mes convictions et mes modestes moyens, mais bien décidé à ne pas baisser les bras, car, tout autant que naguère, il le faut ! »

Pour conclure, disons que la vie est bel et bien, et simultanément, totalité et fragment, mais que lorsque le terme approche, c’est le côté fragmentaire qui l’emporte, qu’il s’agisse des jours et des travaux au sens premier de ces mots, ou alors de l’écriture elle-même.
En 2013, parlant latéralement de cela, et de bien d’autres choses encore, j’écrivais : « Selon T. S. Eliot, il y a, en tout et pour tout, quatre types de poètes à peine : ceux qui n’écrivent que pour eux-mêmes, ceux qui écrivent pour les autres, ceux qui écrivent pour eux-mêmes comme pour les autres, enfin, ceux qui écrivent et ne font que cela, pour eux-mêmes, pour les autres, pour tout, pour rien, jusqu’à la saturation du sens et l’épuisement des confins…
Ne sachant pas très bien ce qu’est un “poète”, sachant encore moins si, quelle qu’en soit la définition, j’en suis vraiment un aux yeux d’autrui, je ne me soucie guère à quelle catégorie l’on pourrait me rattacher, et avoue volontiers qu’il n’y a, à ce sujet, vraiment aucune idée que je sache formuler, expliciter, argumenter (encore qu’au fond de moi-même je sens, non, JE SAIS, ET J’AI TOUJOURS SU, que c’est très probablement de la première de celles mises en avant par Eliot qu’il s’agit…)
Du peu qui, à ce jour, ne fut pas biffé, nié ou rejeté, de cette véritable auto-vivisection latérale, singulière et sans vis-à-vis, de cette voix qui devine qu’en ce qui la concerne, la fin des choses, des êtres et des gestes est proche et qu’il n’en restera, comme toujours dans ce cas-là, que des mots, de pauvres mots, que dire, qu’en faire ?
L’oublier, peut-être, jusqu’au jour où l’on verra peut-être – entre tant d’autres choses ni plus ni moins “pertinentes” – combien y est présente, ici comme là, cette bonne rage, brûlante et sans bornes : contre le monde, les gens et les dieux POUR N’ÊTRE SOUVENT QUE CE QU’ILS SONT, et, bien davantage encore, contre moi-même POUR NE PAS AVOIR VOULU DEVENIR CE QU’AUJOURD’HUI JE SAIS QUE JE SUIS. »
Un an plus tard, la lecture d’un opus d’un ami littéraire (ami tout court, pour tout dire) prolongea et affina ma réflexion : « Il y a, s’agissant de littérature, des choses que l’on sait, ou que l’on croit savoir, depuis longtemps (depuis toujours peut-être…) Puis on les oublie, elles s’ensablent, se rident, se perdent dans la sereine grisaille des jours et des travaux, jusqu’à ce que, sans crier gare, sans que l’on sache ni pourquoi ni comment, au gré d’une lecture qui arrive à la “bonne heure”, sienne et pas autre (mais pourquoi là ? pourquoi ainsi ?), elles reprennent vigueur et aisance, s’installent comme chez elles, tout autant aveuglantes que le nœud en vain serré, la saccade, le levier, la prouesse sans mesure qui leur furent (mais par qui ?) une fois pour toutes confiés… Je n’en parle point par hasard et sans raison, cela m’arriva ce matin même, j’étais plongé dans la lecture de quelques admirables textes de Laurent Grisel (quelques-uns engagés dans le meilleurs sens du terme), il y eut un instant comme dilaté, sans bornes, et je sus à nouveau que la seule mesure de toute littérature digne de ce nom, ce n’est rien d’autre que sa capacité, comme le disait somptueusement Tabucchi, à “nous faire faire un voyage circulaire au terme duquel nous arrivons peut-être à être vraiment face à nous-mêmes. Sans savoir qui nous sommes.” »
Ce n’est que maintenant (alors qu’approche l’heure que l’on sait délestée de tous dons et preuves) que pour de vrai « je suis tel que je t’imagine », mots tracés il y a longtemps déjà à l’adresse de René Char, au nom d’un futur venu me rejoindre, me veiller, m’aguerrir, me montrer, de “l’index dont l’ongle est arraché”, le sentier aveugle où l’on chemine sans laisser d’empreintes…
Et l’écriture, la mienne comme celle de quelques autres, où, très précisément, se tient-elle dans tout cela ? Un texte récent en parle, avec, me semble-t-il, suffisamment de clarté :
« En écrivant, l’on oublie ce temps mal habité, mais dont plus rien ne nous retire, pas même les “mensonges vrais” que la parole conforte ou confond, pas même la part dénudée qui revient sur ses pas pour effacer les dernières traces…
En écrivant, l’on ne garde que la clé des lieux où l’on fut accueilli, des foyers qui à tout survécurent, des instants qui récusèrent la loi de l’Autre, les entre-soi difformes et les verrous narquois, les orbites vides assujetties aux délivrances rabâchées, sans après ni déploiement, ni légitime instance autre que cette nuit clandestine, creusée à même le rebord qui les nie et dévalue…
En écrivant, on comprend enfin que l’on se doit de disparaître, se dépouiller des tenaces prétentions de n’être que ce que l’on est, non pas ce que la perte voudrait que l’on soit, car c’est le désir, et lui seul, qui forge le possible, le déplie et le chevauche et le tient en haleine, lui qui en gauchit les moisissures et finit par apaiser les rives voraces des marécages où de toujours il s’égare…
En écrivant, l’on se désencombre des morts qu’on s’inflige pour que nul autre n’y entre blessé ou amoindri, du souvenir des heures écorchées, de la lenteur qui les annonce, des somnambules qui ne les voyaient et entendaient qu’à leur manière, de ses poursuivants à qui il sera peu pardonné, des jeux de l’oubli à qui seuls nos mots servaient de peau seconde… »
Nul besoin d’un décor, de veiller la cible, la brandir tout en la tenant hors d’atteinte, surseoir à l’arrière-pays sans dénouement, en colmater les brèches, en marteler l’inlassable arpentage, pour enfin t’attarder, fatigué de tous voyages, dans la demeure même du Lieu qui repousse et accueille, forge et défait, ne s’écrivant que pour faire taire le silence qui te fait face, « le visage auquel on parle et qui s’altère avec les mots » (Musil).

Eh oui, lorsque le sens se sera fait tronc scié, le créé de lui-même anéanti, lorsqu’il n’y aura plus que les inventaires et les détours pour m’enfermer et aider à attendre, lorsque le second trépas des choses se sera brisé contre les proues vacantes et les sillages fugueurs, lorsque j’aurai enfin compris qu’ignorant le mal je n’en saurai pas pour autant en choisir l’obscur contraire, lorsque s’effaceront jusqu’aux derniers témoins de mes contretemps, de mes portées, de mes échos, lorsque le face-à-face avec le temps m’aura conduit dans l’allée déserte et silencieuse où l’on ne va que pour y aller, pour que tout cesse, pour que plus rien ne bouge, je saurai peut-être dire l’adieu, négocier avec le clos, m’extirper des raccords, décrocher des ruses, recouvrir l’outil, traquer ce qui encore pèse, qui, étranger – ou non – à ce que nous sommes, finira bien par accommoder les restes…
Que dire d’autre ?

Pierre-Paul rubens, Héro et Léandre (ca.1604-1606)


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