Menu

Entretien avec André Rougier – Écrire dans le temps : « jeu de renvois, ruses des décombres »

7 février 2018 - Résidences
Entretien avec André Rougier – Écrire dans le temps : « jeu de renvois, ruses des décombres »

Ton blog est une œuvre particulièrement mouvante : outre l’apparition de nouveaux textes, il y a des disparations, des récritures, des fusions, des ajouts à d’anciens textes. « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage… » As-tu toujours retravaillé tes textes de la sorte ou cette pratique a-t-elle été engendrée par la mise en ligne et la temporalité propre à Internet ? Ou bien ce va-et-vient entre présent et passé est-il pour toi intrinsèque à l’écriture ? De manière plus générale, Internet a-t-il d’ailleurs modifié quelque chose dans ta façon d’écrire ?

Les premier et troisième points d’interrogation sont justiciables d’une réponse conjointe, des plus fermes et claires d’ailleurs.
Oui, j’ai toujours travaillé mes textes de cette manière, cela n’a rien à voir avec Internet (sauf sur un point précis que je vais évoquer un peu plus tard). Je confesse sans vergogne ma préférence pour le stylo s’agissant des premières moutures, tout comme j’avoue utiliser de petits carnets 11 × 17 cm pour les notes préparatoires (quand il y en a) et des cahiers à spirale 17 × 22 cm pour les brouillons – habitude à laquelle il ne m’est que très rarement arrivé de déroger. La version initiale qui en résulte (à laquelle il arrive tout de même d’être « définitive » dans bien de cas) est néanmoins susceptible d’être modifiée dans des proportions variables (rajouts, coupures, fusions, etc), ces modifications pouvant se situer à différentes périodes dans le temps. Le terme « réécritures successives » me semble par ailleurs un peu fort pour au moins deux raisons, la première étant une assez extraordinaire constance stylistique s’agissant d’une si longue période, ce qui fait qu’à aucun moment l’on n’a (c’est du moins mon ressenti) la sensation de franches ruptures ou incohérences dans le texte ; la deuxième tenant du souci de garder intacte l’inscription de celui-ci dans le temps (et le lieu) de la production de la première mouture, ce qui m’a depuis toujours amené à dater mes textes en prenant exclusivement en compte le moment où la version initiale, celle considérée un temps comme achevée, est venue à jour.
En outre, Internet (qui n’est pour moi qu’un merveilleux outil – techniquement indispensable pour ce qui est des mises en ligne, corrections et modifications, mais rien de plus) n’a en rien modifié, ni ce que j’écris, ni la façon dont je le fais (ou alors tellement rarement et à la marge que ça en devient sans importance). Des merveilles, il en permet, à coup sûr, comme adjoindre au texte (en plus des citations, sur lesquelles l’on reviendra en répondant à d’autres questions) photos, vidéos, musiques, etc., mais je tiens à rappeler avec force que le choix de ces éléments – nullement « décoratifs », il va sans dire – est pratiquement toujours fait une fois le texte écrit et en fonction de la forme, du sens et du contenu de celui-ci, et non l’inverse.

Encore une fois (rappel que je considère indispensable), je ne me sens et ne me veux « contraint » autrement que de la manière qu’évoquait somptueusement Georges Bataille : « Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ? »
Il en va tout autrement du deuxième point d’interrogation, relatif, lui, au « va-et vient incessant entre présent et passé », éventuellement « inhérent à l’écriture », questionnement qui nous ramène à quelque chose d’essentiel, à savoir qu’est-ce le temps pour moi et de quelle manière a-t-il marqué ma vie et mon écriture – bien davantage encore à l’âge qui est le mien maintenant qu’à d’autres moments. (Je fais miens les mots de Nicholas Ray : « Plus je me rapproche de la fin, plus je tends à réécrire mon début. Et certainement, à la fin, à la dernière page, le temps fort a remis en question l’ouverture, et l’ouverture change. » – comment saurait-il en être autrement ?)
D’aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai eu avec le temps des relations à la fois sereines, sensuelles et ambiguës, s’appuyant, d’une part, et pendant longtemps, sur une mémoire exhaustive et « photographique », pleins d’éléments, et parmi les plus variés, fonctionnant sans effort et instantanément à l’instar de la fameuse madeleine proustienne, de l’autre sur un « dialogue » presque ininterrompu avec moi-même, une incessante réflexion sur qui et ce qui m’entoure, ce qui m’arrive, ce à quoi ou dont je rêve, ce à quoi, enfin, « littéralement et dans tous les sens » me portent mes pensées. Tout cela réuni fit que jusque vers 2005, passé, présent et avenir se trouvaient comme organiquement liés, le passé éclairant le présent, celui-ci préfigurant et préparant à son tour l’avenir. Il se trouve qu’à compter de 2005 les moments où il m’est arrivé de « me perdre de vue » se sont multipliés, avec les conséquences que l’on peut imaginer sur le dialogue, la réflexion et la mémoire tels qu’évoqués ci-dessus, la dernière étant redevenue « normale » sans plus, à savoir incapable de recréer, pour moi comme pour les autres, « l’édifice immense du souvenir » qui seul nous justifie. Cette altération, de grand poids en ce qui concerne ma vie en tant qu’humain, n’est sans doute en rien étrangère au phénomène de « l’ouvrage vingts fois remis sur le métier »

Comme je ne suis pas un théoricien, il me semble que quelques exemples pratiques seraient bien plus à même d’illustrer ce qu’est pour de vrai mon rapport à la mémoire, au temps – passé, présent, à venir ? – tout comme à la durée (qui n’est guère la même chose).

« “Le sceau suspendu se couchant soleil arraché…
Tout était apparent… Même ce qui ne l’était pas…”
(Vladimir Holan)
Même la lune sourde où s’invente le regard qui clôt l’alliance, le socle remonté qu’on dérobe au midi soudain, le temps premier des choses sans noms pour les découper, le défi sans durée propre, l’arrogant devenir de la parole…

“Il ne le sait pas, car le temps est peu persuasif
dans le mystère de chaque seconde…”
(Vladimir Holan)

Mais toujours persuasif lorsque, désentravé du souvenir, il te dissipe, t’ensevelit, fait trébucher ce qui s’écoule et se mesure à l’ombre de tes remparts, le geste retors des veilles, l’ultime sceau d’argile, ses découpages et hâbleries, l’abîme repoli et toujours de mise qui de par lui adviendra, l’impensé qui en est envers, épiphanie et fin…

“toi qui cesses dans les temps et commences dans l’improbable,
toi qui n’as plus vingt ans…”
(Vladimir Holan)

Ô temps fléchés, temps hors-temps, écartés, inachevés, sans cesse voués aux métamorphoses, théâtres de la mémoire où l’on se plonge de tous côtés, suspendus au rivage qui envahit les choses, les creuse, les modèle, les livre à ton obscur dessein fait immanence, souveraine lenteur, rumeur, menace, perte que révèle la parole enfouie, non gravée dans le sens, la réconciliation qui t’accroît, le sablier que le vouloir de l’Autre seul ramasse… »(1)

« Il n’y aura plus de minutes, ni d’heures, de jours, de nuits.
Plus de saisons.
C’est ce que tu voulais : qu’il ne reste rien.
Plus de décor, plus de coulisses.
Rien. »(2)
« Fluide merveille de l’instant qui ne traque, n’efface, n’attend…
(Si apprendre, c’est se souvenir, ne pas savoir n’est en fait qu’avoir oublié.)
Il t’arrive quelquefois de te dire qu’il y a des déchirures dans le temps et que seul tu vécus ces jours, ces mers, ces mots, ces talismans, ces épées et ces ombres…
Replier ce temps auquel les signes trop pesants ont renoncé, lui qui te fuit sans contraindre, qui te traverse sans te vouer à l’Unique, à ce départ qui en fut sort jeté, débris se vautrant dans l’infirmité du monde…
(Tu as si souvent raconté cette histoire que tu ne sais même plus si c’est d’elle que tu te rappelles ou alors des mots qu’il t’a fallu exhumer pour la dire…)
Les vrais lieux sont faits de temps, celui qui accueille sans rien demander, pas même d’y croire. »(3)
« “Ce n’est pas vrai que ‘Verba volant. Verba manent’. De tout ce nous sommes, de tout ce que nous fûmes, ne restent que les paroles que nous avons dites et non ce que je fis en tel lieu donné et à tel moment donné du temps. Le verbe n’est pas au commencement, il est à la fin” (Antonio Tabucchi, Tristano meurt)
Paroles vraies non seulement pour le traître-héros qui les proféra, qui nous résument et questionnent, mais pour tous les humains, car l’on n’est pas, ou si peu, ce que l’on devient – l’on devient ce qui [sic], depuis le premier état constaté, l’on était : temps effrité, démembré, désarticulé, parfois jusqu’à la folie (comme ce fut le cas pour Niembsch-Lenau), soit de par la répétition (soif dupée du Retour), soit de par l’accomplissement (son frère incestueux), dans le langage comme dans son refus ; temps nié, dérouté, tant pour cet avatar de Don Juan que le personnage imaginé par Härtling se voulut que pour nous, encore et toujours à son écoute : “attente de l’immobilité, de la possibilité d’échapper à tout mouvement et de se trouver, libéré de tout lien, là où l’on était au commencement et où l’on sera à nouveau à la fin”. »(4)
« L’entassement me perpétue. J’ordonne les surfaces, renverse les noyaux. L’impatience croît, déjoue les nœuds, étouffe les voies, file vers ces mers sans clôture, que je sais vraies. »(5)
« Laisse au temps le temps de s’en aller, aux lois de jouer, aux gestes de s’accomplir. Tout s’y moulera, s’y pliera, s’y vouera : le corps, ses limbes, ses égards, ses décours, l’espace, ses lumières, ses étendues, ses figures…
For now, all paths lead into the darkness, that gift, that blessing of the giver…Combien tien le regard distant, docilement fixe, s’écartant du pas qui pourrait l’éveiller…
Aura du petit matin, le vin et la fatigue te rendant d’un seul coup maître de tes muscles, de leur lucidité heureuse, de l’insomnie veillant sur les murmures, les ombres dont le soleil irréfléchi multiplie les pépites, les veines, les filons te réprouvant, par elle trempés de rosées, de semences…Toujours en toi, mais comme en avant, cette chose qui est là, jetant son dévolu sur ce que tu veux dire à l’heure même où tu le dis…
C’est en t’effaçant que tu reconnais dans tout langage la présence silencieuse, envasée qui, te protégeant, accomplit ce qu’il lui faut ignorer pour te détruire…

Tu aimes te souvenir des choses autant que les vivre, les vivre comme les sachant à jamais perdues, comme si les morts pouvaient arrêter un autre temps que le leur…
Tu écris de là où tu n’es pas, ou si peu… Ce que tu “recopies” n’est que trêve, obole, invite à regarder le jardin inlassable où jouent les enfants qu’ils sont plutôt que ceux qu’ils furent.

Lueur pétrie, dispersée, errance où tu cesses de protéger ce qui ne te fut ni dot, ni demeure…

Qui tu frôlas pour mieux déclore, durée idolâtre déjouant toute percée usurpée, toute fêlure, survol mutiné qu’aucune autorité n’élargit ou révèle…
(Ô la rage qu’en ton sang tu méprises, l’écheveau que les Parques en vain t’offrirent…)
Tu n’as pas eu à attendre le retour de l’espiègle royaume qui n’avait jamais clos ses portes, qui t’a juste effacé, lisse condamnation dévoyée…

Qu’approche l’adieu qui toujours gagne, te réconciliant avec la nef de miel sombre, avec l’épi des origines, la nuit durcie ouvrant ses yeux sur l’automne, les veilles tellement gorgées de temps que tout mot, peut-être, l’érige et l’invoque…

Tu vis d’aubes et de couchants, tu ne sais plus rien d’autre, parfois tu voudrais revenir. Ils t’ont presque effleuré sur ce trottoir futur, t’ont regardé comme ils te regardent tous, cherchant un autre par-delà ton ombre. Tu pourrais parler, effacer le temps. Mais dans quel but ? N’as-tu déjà ce que tu voulais ? Tu es Dieu, même hébétude, mêmes brefs rachats, même désespérance de n’être que l’une de tes créatures, alors que tu te perds dans le scintillement et la ténèbre, histrion enseveli en terre non consacrée, feignant d’enfanter leurs trahisons et leurs murmures… »(6)

« En un instant sans frein, tout revint, en vrac comme en détail, “crues, roseaux, ormes, lierres, coulées, rubans, ténèbres, ponts de lune, philtres, archipels, sextants, trous noirs, limailles, nerfs, cendres, maisons, bougainvillées, nages, bracelets, glaces, coquillages, poulpes, galions, ogres, rocs, frôlements, seuils, dérobades” (comme dans ce “Dernier manège” écrit il y a si longtemps non pas “pour” , mais “avec” toi); je te regardai encore longtemps (le galeriste descendit même quelques marches pour s’assurer que j’allais bien), remontai ensuite sans un mot, la lenteur du soir me happa et je sus que bientôt tout sera comme s’il ne s’était rien passé…
C’est étrange, j’avais si peu (”peu” non – “rarement”…) pensé à toi depuis ce jour (cela fait vingt-sept ans aujourd’hui même, me semble-t-il) où tu finis par te rendre (tout comme Sylvia, ou Diane, ou Danielle) à ces ombres que tu eus si tôt envie de comprendre, sinon de connaître; maintenant je sais que tu es revenue, que tu ne t’en iras plus, que tu m’accompagneras, pas moins que quelques autres, lorsque viendra mon tour de les rejoindre… »(7)

« Temps écaillés, temps injaugeables, sans buts, sans rancunes, sans parentés, sans comptes à régler… »(8)
« Oublier : acte qui rend gorge à la parole, pénombre qu’on ne possède pas plus qu’elle ne délivre, mais qui exorcise l’évidence de l’heure, et ses scories – en ces lieux même où elle se fait présage défiant la mort sur ses terres, trompe-l’œil qui en enjambe le bref vertige, le désarme, l’entrave dans ses filets…
Ce qui se tient devant t’enferme, partie de cache-cache exigeant la duplicité d’une durée sans raccord qui t’abolirait, disséminerait, s’acharnant à habiter l’horizon de ton éloignement, enfin dépouillé de toute image, recoin qui n’en appelle qu’au témoin dont la méfiance est dérobade, traversé qu’il est, et abîmé, par ce souvenir qui l’enchâsse, et dont il ne maîtrise plus rien…
Temps figé, qui fait signe par-delà le vécu, de par cette feinte même qui en sait toujours moins que ce qu’elle éclaire, poussant à franchir la porte au-delà de laquelle se tient ce qui dévoile, et tue…
Proximité qui corrompt, miroitement d’épiphanies, trace complice du mensonge qu’elle livre : ni relique, ni récit, mais silence garant de l’épars qui chancelle pour enfin tout faire cesser, ne préserver que ce qu’il trahit, jouer avec l’instant qu’il ruine au lieu d’en prendre appui… »(9)
« Écrire le temps, c’est se faire apprenti sablonneur vouant ses démentis à l’horizon et la demeure, sentinelle escamotant le devenir, coagulant l’écart, s’appuyant sur la durée comme épreuve, se jouant de l’instant suspendu dont elle joint les subterfuges, les embrasements, les ratages, les traverses, pesées hors gonds, masques aux yeux vides, revers vus de face, appels de loin venus, viatiques, tous, à qui, prenant appui sur ce qui bouge, ne peuvent l’enfreindre qu’en l’annihilant…
Écrire le temps, c’est le condenser, le ralentir, l’interrompre, en défaire les clôtures, en broyer les formes, faire place vide pour y loger l’insoumission surgie de l’arrière-plan, l’Ouvert impartageable, le passé tant brouillé et feuilleté qu’il est désormais difficile (impossible ?), pour nous comme pour d’autres, de “rentrer chez soi” (car si le temps “passait”, ce serait comme dire que le sentier chemine ou que le clavier écrit, confondant l’attente et son étendue, la chose et son office…)
Écrire le temps, c’est écrire dans le temps et hors de lui, libérer la parole de toute assignation, la rendre à cette présence qui cache l’accident irréversible, l’avenir écroulé face à la mort qui vient, contagion qui s’écaille, s’éparpille, effaçant ce que la réalité a de plus précaire, ses demandes aveugles, ses brèches, ses brouillages..
Écrire le temps, c’est jouer avec la pensée et la langue, jeu solitaire, tronqué, mutilé, déchiré, décentré, violent sans retenue (car penser, c’est “être en lutte avec la langue”, selon la tranchante formule de Wittgenstein), jeu redouté, mais nourri par nos choix, ni source ni anticipation, ni échange ni alliance, mais “cette forme que prend le beau quand il est sans espérance” (Volodine), opération fictive et sans témoins, unique au milieu des autres (métaphore du coït interrompu aussi, car à quoi jouer, si parfois l’on ne sait pas qu’on joue, ni même ce qu’est un jeu ?), éclairant et remodelant autrement ses points d’ancrage, cela même qui assure et rassure “le mouvement qui déplace les lignes” et, ce faisant, nous tue…
Écrire le temps, c’est en investir les frayages, les glissades, les lacérations emboîtées, le désarroi qui se donne dans ses saillies, jamais dans ses sciures, car l’écrit qui en désobstrue l’accès n’est ni copie ni double, ne s’avoue qu’au futur, dans le tissu déchiré de l’advenue, dans sa respiration secrète, ses métastases éparpillées, son inachèvement que creusent le jeu de ses renvois, les ruses de ses décombres. »(10)
« “Leur désespoir, qu’elles ne dissimulaient pas sans peine, ne l’atteignait pas, ils croyaient tous les trois à une sorte d’accomplissement qui n’avait que faire de la répétition. Il se proposa d’écrire dans son journal quelque chose comme: ‘L’expérience a réussi; c’est l’extrême limite. Caroline peut me comprendre, elle seule. Je me suis rejoint moi-même.’ Un moment le pathétique de ces phrases lui martela l’esprit, puis il les oublia.” (Peter Härtling, Niembsch ou l’immobilité)
Et si cet oubli fut une chance ? Et si la démence de Nikolaus Franz Niembsch, comte de Strehlenau, connu sous le nom de Lenau dans le monde de la poésie – et dont cet oubli, tout comme le présent sans limites, fruit de l’immobilité que la répétition donjuanesque lui fit entrevoir, apparaît comme l’un des signes annonciateurs – ne fut, aussi terrible soit-il de l’envisager, rien d’autre que l’une des réponses, bien que pas la seule, à ce que l’écriture fait nécessairement toucher du doigt lorsqu’elle s’y mesure dans ses démêlés avec le temps et la mémoire, dès lors qu’elle est faim quêteuse, et non pas jeu, mise en joue ou sur le métier ? Et si… ? »(11)

« Assis sur le banc, tu respires, regardes… Ce qu’on ne sait biffer ne tient pas de l’irréductible, mais de la traîtrise, l’œil tirant sa jouissance d’un spectacle dont il n’a pas la clé… Si tu y reviens tous les jours, ce n’est pas parce qu’il y aurait derrière ou au-delà quelque chose à déchiffrer, mais parce que le visible qui s’offre à toi sans détour t’aimante bien plus que les déroutes de l’énigme pressentie…
Tu n’es qu’un spectateur, espèce de voyeur pensant, de furieux immobile arpentant l’événement premier de toute rencontre, se souciant bien moins d’investir l’image que d’en parcourir le secret dans ses confins et ses égarements…
Te laisser habiter par ce regard comme malgré toi, non point voilant, mais clamant ce qui dans le temps relève déjà de ses défaites, ressaisi pour toi seul et ton tourment, à l’heure embaumée sous les traits de qui tu fus, sans les aveux, les embellissements…
Contempler en silence la feinte ville-décor qui se rapproche, semble tourner fluide autour de nous à l’instant où le voilier passe la bouée que surmonte l’oiseau lisse et blanc… Telle tu es, initiatrice et miroir, où l’on redevient qui l’on est, l’on soupèse les mille possibles, moqueurs et passionnés, de soi-même… Ne rien chercher à y voir, mais y être. Respirer parmi les autres. Entendre le bruit de leurs pas. Retrouver le tintamarre des voix, des rues, de ces places où le passé ne pèse pas, ni le temps qui glisse, ni la terre qui ne rehausse que pour moins recouvrir. L’herbe pousse, les arbres ; une tiédeur vient. Des urubus, des ânes, des chiens errants, images de mort paisible enveloppant tout, sous le soleil fou qui écrase la faîte des chapiteaux… Superposition qui effraie, émeut et enchante, durée fuyante, incubatrice et sensuelle qui détourne ce qu’elle touche sans pour autant substituer à ce qu’elle abolit un ordre autre, détails d’une cérémonie où se conjuguent la disponibilité et ce flottement dans les sources que la lumière drue achève de détruire…
Miroir que mémoire déplie moins par analogie que par dérives, de proche en proche apprêtant cadences et territoires, temps griffé que tes mots rejouent autant qu’ils comblent…
Ville d’en face, tirée sur le fil meuble, basculant entre ciel et reflets, les quais crasseux, les étals obscènes, les immondices ficelées dans des sacs que la marée emporte comme des têtes coupées… Tu sais déjà tout d’elle : les piétinements, les ruelles, les plombs que le réel tolère, vestiges rutilants ou retapés. Nulle fixité. Tout est fuyant, insaisissable, lisse, délabré, souverain jusque dans les puanteurs et les déglingues… Ô grouillement, foule médiévale n’ayant jamais perdu la fine tenace liaison qui l’amarre à ses territoires: des ânes, des échoppes, des tissus à deux sous, des bougres, des médailles, des déchets avec, tout là-haut, le soleil achevé des origines… Il fallait qu’une force du dehors brouille le regard, son impavide hégémonie, pour qu’enfin les yeux voient la crue qui monte, ce que main touche, ce que ouïe rejette, ce que narine consent …
Sache que c’est moi qui t’invoque sur l’heure, même si c’est toi qui me renfloues de ce passé qui n’est rien pourtant sans mon désir de le faire vivre… Apprends, dans l’épaisseur qui sur l’heure te dissipe, que rien n’échappera aux corrosions, aux perversions des perspectives, aux bribes que le souvenir altère, t’en prévenant…
Trace et projet déviant de la chose sans s’y substituer, regard en appelant à cette frontière peu à peu dessaisie pour rendre à chaque solitude sa demeure. Serais-tu inapte à l’échange, aveugle à sa nature, là où chaque geste semble gagné contre l’oubli, où chaque ruelle dessine sa mémoire comme pour l’empoigner toute entière, maquillée des signes friables de ses pesées…
Tes mots ne sont jamais tout à fait dans les prés qui les enserrent, ils ont la tête ailleurs, dans cette autre histoire qui serait aussi leur place… Mais laquelle ? Celle qui engage la peau dans la sève de la langue, précision dégrafée d’ombres chinoises, toucher affolé sur fond de sources, sourde démesure qui épie et apprend ?
La mort ne parle que de tout près, voix lisse seulement perçue par qui la possède et l’habite : pacte repu dans le passage de l’heure, mais qui retient dans ses mailles plus que le limon fertile, que la trace qui va en s’effaçant vers la permanence. Il faut faire avec les débris parce qu’il n’y a de vérité qu’en eux, une fois les choses purgées de leurs secrets, la parole arrachée à ses visées, les protocoles ramenés aux gestes…
Nuit où tout est outil, lisière, boucle, plus rien qui sépare de ce qu’on ne peut combler, l’océan, pépinière de retours et de dérives… Nuit où tu ne sus ni mourir ni naître, heures perfides et lentes sous l’ombre et la rumeur que tu ne soupesas que pour pétrir le pacte qui les fuit, démenti par ces goules plus voraces que le monde qu’elles n’inventent que pour mieux le saccager sous tes yeux… »(12)

 

Il me fallait le faire, convaincu que je suis que le dire ne vaut jamais moins que ce qui à son propos peut être dit, d’autant que je m’éprouve le moins qualifié pour le faire. Et ce n’est pas Jacques Roubaud qui me contredira : « La poésie ne dit rien, elle n’est pas paraphrasable ; la poésie dit ce qu’elle dit en le disant et ne dit ce qu’elle dit qu’en le disant. »


___________________________________
  1. Dialogue imaginaire avec Vladimir Holan, 2016 []
  2. 2001 []
  3. 1997 []
  4. 2014 []
  5. 1969 []
  6. São Luis-MA, 1998 []
  7. Texte écrit en octobre 2012 en souvenir d’une proche – et presque jumelle – cousine, partie rejoindre le Dieu Sauvage un soir de juin, il y a plus de trente-deux ans de cela et dont j’ai, tout à fait par hasard, découvert la photo dans une galerie du Marais. []
  8. 2016 []
  9. 2012 []
  10. 2015 []
  11. 2011 []
  12. São Luis, Maranhão, Brésil, mai 1999 []
Suivant
Précédent

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer