Menu

Entretien avec André Rougier : enfance, ou le « fugueur qui excède ses traces »

6 mars 2018 - Résidences
Entretien avec André Rougier : enfance, ou le « fugueur qui excède ses traces »

L’enfance est particulièrement présente dans ta poésie, qui s’y réfère en ne l’idéalisant que de façon assez paradoxale : lorsqu’il s’agit de l’enfance « seconde », « retrouvée », donc d’un état de l’adulte, elle évoque effectivement l’innocence, un bonheur, une vérité, peut-être même une fusion avec le monde, perdus ; mais dès qu’il s’agit de l’enfance réelle, vécue et passée, la qualification est beaucoup plus ambiguë, comme si la désillusion la marquait, la bafouait d’emblée (nous en revoilà peut-être au crime originel précédemment mentionné…). Que symbolise l’enfance à tes yeux ? D’où naît son ambivalence ?

Je perçois cette question et les deux suivantes comme étant quelque peu différentes des précédentes ; en effet, celles-là portaient essentiellement sur des approches « généralistes » de mon écriture (et de ma vie en tant qu’elle y est liée et s’y reflète quelque part), alors que les trois dernières sont posées à partir d’une tienne lecture portant sur des sujets précis, à savoir l’enfance, l’Autre et le temps.
Je pose qu’à compter du moment où un texte est rendu public, il cesse sur l’heure d’appartenir à celle ou celui qui l’a écrit (si ce n’est juridiquement, et ce n’est absolument pas ce qui nous occupe aujourd’hui), les lecteurs en devenant partie prenante et agissante, co-auteurs en quelque sorte. Je suis de ceux – avis que je sais que tu partages – qui postulent, fermement et sans réserve aucune, la totale, absolue et inaliénable liberté d’interprétation du lecteur vis-à-vis du texte qu’on lui propose, toute vision – qu’elle s’assume hautement personnelle, subjective, pointilliste ou, au contraire, prétendant s’appuyer sur des critères d’analyse relevant de ce que serait une « science de la littérature » – apparaissant, par voie de conséquence, comme étant, en tout point, autant recevable et légitime que n’importe quelle autre.
Il n’en reste pas moins vrai que la fameuse réponse de Cesare Pavese à un critique : « je ne dis pas que cela ne se trouve pas dans mon livre, je dis que je ne l’y ai pas mis » garde également toute sa pertinence, ce qui m’a amené à opter pour une réponse double, mais aux fils étroitement enchevêtrés : l’un, rigoureusement factuel, exhibant ce qu’elle fut effectivement, le ressenti étant en l’occurrence de l’ordre de l’intime et de l’incontestable, l’autre essayant de faire voir comment cette enfance, une et indivisible au cours du temps, s’est reflétée dans mes élucubrations.
Mon enfance réellement vécue fut protégée et heureuse à un point difficilement exprimable par les seuls mots, bien que je m’y sois, avec quel bonheur je ne sais, aventuré :

« Pauvre miracle qui bégaie, rassure, congédie, puis retrouve la ruelle inviolée où l’on ne passait à l’acte que dans l’entre-deux, le rauque prodige où ce qu’on devint et ce qui fut se confondent, les astuces de l’enfance depuis peu quittée au bord de ce vrai à quoi tu appris à consentir, mais que tu ne casas jamais dans la mémoire : les courants ras et les filets jetés et les visages surgis des embrasures, les rides entrevus à la face des eaux et les derniers labours, le double imprécis, claquemuré en ses fièvres, l’été où le temps dénoué vit sa vie comme elle vient, le hasard et ses preuves fardées, la lame qui n’en finit pas de rendre justice à ce qu’elle lacère, les acolytes, les démaillages, la rouille empesée, l’écart de toute part mordu, le masque qui accroît et offusque, les saillies fourvoyées à la tombée du jour, les raccords et les louanges, les chiffres et les parodies. »
(L’adolescence est corde d’or)
« L’enfance jamais raturée, ce furent aussi ces reines insaisissables, blanches et définitives, qui surent échapper à tes marques, rafler des dictées du Rien les foulées immobiles, les coursiers raturés, les termes ultimes du prodige. »
(Enfances)
« Tant et tant d’années ont passé depuis le temps où l’on pouvait se pencher à cette meurtrière, regarder sans rien voir vers le jardin, dans l’attente de la chose qui devait s’y accomplir, dans la crainte qu’elle ne s’accomplisse.
[…]
Lai, offrande, dauphins à mi-saut, escalade du lierre sur les murs où t’attend le royaume de chaque nuit, retendu en ses chairs humées, ses parcours irréfléchis, enfin insinuant de l’insurveillé dans tes constellations de signes… »
« Ô fuites pliées à ton aune, lentement, puisque toute chose n’est que de qui sait en jouer. »
(Le leurre)

Habituellement, l’enfant se contente de jouir de ce que ce temps premier lui offre, sans réaliser à quel point il s’agit d’un moment privilégié, dans l’immense majorité des cas destiné à disparaître sans retour. Pour des raisons que j’ignore (mais que je bénis tous les jours – rires), j’en fus, moi, pleinement conscient pendant son déroulement même, au point que je m’évertuai à la repousser au-delà des limites qui sont normalement siennes – et il en fut de même en ce qui concerne l’adolescence, chose que ces deux textes, fort anciens (1970) et choisis à dessein pour cela, illustrent assez bien, me semble-t-il.

« Tu es l’heure et l’exil, l’enfance des gestes. Le silence des galets, leur avidité, lisse, aveugle. Le trop plein d’herbes minutieuses.
Qui te dira pourquoi est-elle revenue, la chance qui ne te guettait plus, trace mouvante du partage ?
Tu la suis, avec en toi les vieilles questions, et les retours, et les lumières, depuis que l’herbe se déroule… Tu as ôté les murs, vu le ciel intact, t’y es perdu… Puis tu repris la nuit, avec dedans, comme une ligne que l’on peut imaginer droite, la seule réponse. »
(« On ne part pas »)

« Non
Plus jamais
Tendu
Plus jamais
En désordre
L’arc froid de mon refuge

(La grande impunité
Ne s’ajoute plus au monde)

Je me désigne
Dans la peur du dessous
Je joue avec ma peur
Ma trame à moi
La force
De la petite
Enfance
Indomptée dans la
Descente des sables
Ni nommée ni mesurée
Ni à venir

Simplement
Là »
(ibid.)

Dans les deux cas, les conséquences de l’évident décalage s’établissant entre le développement au plan physique comme mental (intellectuel et spirituel) et celui des capacités à établir des relations durables avec les autres (alors que j’étais – et le suis toujours – quelqu’un de pas timide pour un sou, guère sauvage et replié sur lui-même, mais, tout au contraire, hautement sociable et ouvert) se firent bien entendu sentir, les questions le plus souvent sans réponse qui en découlèrent se muant en matrices des premiers écrits qui valurent quelque chose, tout comme de la conviction, jamais reniée depuis, que ceux-là seuls n’épuisent pas, hélas, la « littérature ».

« Pourquoi t’en vas-tu, de partout et toujours, le plus souvent sans un regard en arrière, comme si tu ne pouvais pas faire autrement ?
Pourquoi te faut-il fuir ou faire fuir, tôt ou tard, ceux qui t’approchent et s’en rapprochent, sans grand espoir quérir qui t’abandonne, sans trêve courir après qui inlassablement s’éloigne ?
Questions peut-être sans réponse (du moins pour toi), car s’il y en avait une, tu n’aurais plus à les vivre, tant l’écriture est le trou noir où tu les retrouves. Le reste n’est rien, de la littérature… »(1)
Car « c’est en m’effaçant que je reconnais dans tout langage la présence silencieuse, lacunaire, envasée qui, me protégeant, accomplit ce qu’il me faut ignorer pour la détruire. »(2)

« Les fêtes ont cessé de remuer. Les portes ne donnent que sur l’ombre apprise, celle qui t’attend, t’entend, de tous métiers l’exclue : tantôt brisement, tantôt succession d’îles ou déclin des fables.
N’appelez pas clarté ce soleil en sursis, au-dessus du recueillement des cascades. Que d’autres mains désormais l’égrènent, paume ouverte, loin de la contamination.
Montées, bourgeonnements, vains grillages… Qui te parla de faute, d’intouchables merveilles ? Menteur, tu n’en sus rien, ou alors – tant il te ressemble – celui qui partout t’égrène, et en plein jour, t’a rendu à la grande pauvreté de ces feux…
Tu t’en souviens à peine, fort de ton incommensurable enfance, de ces mouvements d’avant le renouvellement des mers.
(Par les voies inséparables, toujours loin des parois, vers les jeux attisés – sur ce front, à l’orée du monde, où, d’une brûlure fascinée, tu divises le silence.) »
(Cerbères)

« Tout comme te manqueront, à l’heure des deuils loués, le torse passeur, l’herbe traversière et l’astre clandestin, les poissons sombres, les foulées, les rebours, le rivage en retrait où s’inscrit le carcan du Même, l’enfance entre chien et loup, le visage d’ivoire prenant ses aises… »
(Précurseurs)
« Tout est à refaire, écluses fouillées, haleurs à l’écart, fausses caresses.
Tu effleurais ta chance, aux plis des frondaisons, seul conscient de tes domaines : haltes noires et vertes, aux pointes parcourues, fertiles de sources.
La longue incandescence se retire du bout des îles, les éraflures se font plus lentes encore, il n’y a plus rien à renvoyer. Qu’à saisir le pré, clos en toi, à la trame interdite, en plein soleil. »
(Tracés)
« Assez. Déblaie les mouvements pubères, tétanise-les dès cette naissance que tu disais louer (louve, loi, servante ?). Car c’est ici que tout sera repris, et maintenant : l’ébauche d’invasion, le sang jamais nouveau, la lente enfance des jours et l’insomnie des choses. »
(Les clefs)

« Du temps où nous dispersions la lumière neutre (t’en souviens-tu ?) : dénis levés, grappes, stries et cendres…
Il t’a fallu dénaître, depuis, renvoyer l’indifférence, te réconcilier l’intelligence des brumes et la première imprécision des hymnes. Tes départs n’ont rien changé. Mais que cela te soit compté quand tu t’éloigneras dans l’âpreté nouvelle — le reflet du poison sur ton masque. »
(« On ne part pas »)
« Que voulais-tu ? Se le demander, c’est t’enfermer dans des devinettes sans issue, se dire qu’il ne faut arriver que parce qu’il a fallu partir, renoncer à conjurer les ponts bossus, les jeux rongés de griffures et d’ignorances que tes fables soutinrent, enjamber des clôtures le dru, le crayeux, le repoli, l’inégal, se défaire des mausolées narquois, des voies que le sable alourdit, des arcs frayés que viennent sceller lames et fables, des dits de l’Aveugle, de tes langues de conjuré, des enfances qu’elles nous confient. »
(« Il n’y a plus d’après… »)
« Y a-t-il un mur trop lisse, là où s’ouvraient deux fenêtres ? Y a-t-il une porte dérobée ? Une paroi scellée ? (minutie ? délivrance ?)
Car il te faudra revenir, mais pas en arrière : dispersion sans fin, docile ébranlement du cercle… »
(Le leurre)

L’explication, ce n’est que sur le tard que je l’appréhendai clairement, elle qui tient tout entière dans une terribles sentence d’Henri Michaux : « Adulte – achevé – mort : nuances d’un même état. On a jeté ses atouts », d’où mon choix de « l’immaturité », au sens que Gombrowicz donnait au mot, du refus de l’âge adulte, perçu comme tombeau dûment scellé de l’aptitude à l’émerveillement et à l’indignation, à la capacité, au sens le plus radical du mot, de se renouveler et de jouer, seule chose que l’enfant sait faire sérieusement, car j’étais – et cela continue – quelqu’un de très sérieux, aussi, dans la vie comme dans l’écriture (rires) :

« Loin des rumeurs du “dieu qui vient”, tu reviens sur tes pas, resserres les bornes, te dépouilles des trajets raffermis, du joug des lois qu’ordalie revêt, ta parole se fait pesée, frayeur, capture, rompt l’enjambée et l’octroi, les essaims pervers, les levains dissipant les Retours qu’ils figurent, qui, sans tricher ni avilir, te tiennent en garde contre ce qu’ils louent, fuient tes dettes et tes gages…
Parole à mi-chemin, c’est-à-dire de nulle part, parole qui se dérobe à ta vigilance, rend servile le droit d’ignorer saccages et coïncidences, l’aveugle aveu de l’enfance qui s’éloigne, l’esquive et le choix que déshonore sa repentance… »
(Archipel sans parole)

« Quand comprendras-tu que rien n’est “en soi”, ni le puy qui accourt au-devant du regard, ni la boucle engourdie, ni l’aveugle tri dénombrant tes remous, ni les gorgées de sel que s’approprie le couchant (rugosité, descendance battue en brèche par les fantômes et les sorbiers), ni le seuil liant l’enfance qui scelle à celle qui prolifère ? »(3) Sinon ce « répit qui t’envahit et t’accroît pour que l’enfance, la vraie, revienne raviver ses méfaits, tout au bord du piège auquel, écrivant, toujours l’on consent, mais dont on ne doit jamais se souvenir. »(4)

« Comment grandir contre ce qu’on ne sut jamais vraiment quitter, la pirouette, la dérobade, l’incertain, le chiffre perdu de l’appel, l’embardée dédaigneuse, la ruche saccagée, le prompt éblouissement de la perte, le sépulcre d’envols, l’illusion des clartés ? »
(Sans issue)
« Icône se tenant sur le seuil, dans l’ombre de l’ombre, vers l’oubli de l’oubli – qui t’enlève les choses sans que tu les perdes ou que tu puisses les garder de par l’illusion de les avoir perdues…
[…]
Nous sommes des variantes d’une même ombre, de ses déguisements : alliance du vol et du renvoi, du plomb et du vide, de ce qui, en cette heure, n’a ni visière, ni visage, ni orgueil, ni droit à faire valoir, ni ténèbres à expier… »
(Le passé)

« Du sceau ou de l’énigme pas un signe, une allusion, une figure, un chiffre, mais ce qui fut et que rien ne remplace, l’instant où il n’y a plus de sursis, où les comptes s’épuisent…
Vienne l’heure où s’abolit ce qu’on vint revoir, le cœur de l’église, le tilleul sur la place, enchâssé dans l’automne sans fin, le jardin brûlé par le soleil, la suie du pavillon, la mousse des sentiers, le silence… C’est ta vérité, mais elle ne leur est guère fidèle, tout ce qu’ils brodèrent sur ce que tu es seul à connaître ne sert qu’à toi…
Temps inaccompli, sauf en cette friche des feux que seul tu virais et qui, mordant, te soumet aux vraies soifs, sans miroitements, sans prophéties…
Brèche ouverte dans tes remparts, devinant et colmatant celles de l’oubli, elle qu’on ne parachève qu’une fois, poreuse aux complots, précieusement précaire, scellant les confins que tu guettas, pétrifiés en une seule béatitude…
Foyer peu à peu éclairant l’être, ce tout que tu ne puis fragmenter, dont chaque partie est sur l’heure et à jamais toi-même, te blesse et t’engendre comme telle… »
(Broussailles)

Et comment oublier la hantise de la gémellité, liée à ce jumeau presque engendré en même temps que moi – la mélancolie que la lignée brisée par l’enfant qui ne vint pas avive parfois – l’ombre amie, enfin, de la figure tutélaire de l’adolescent de Charleville qui ne voulut (sut ? put ?) non plus devenir tout à fait adulte.

« Que faire, sinon attendre que l’enfance à nouveau t’enlace, te pille, t’épure, puis côtoyer, blotti au creux du gué brutal, le regard où saignent les certitudes, s’absenter de ce qui entrave et appauvrit, langues comme paysages, affranchis des brisées et des outrances, ne braconner que là où rôdent les vents, n’amasser que lentement, attentif au seul détour qui inscrit puisque issu d’un temps mordu de part en part, mais sans appel, à l’insidieuse musique des toits, aux harcèlements jetés en pâture à l’impatience de l’Autre, pour que l’effroi se fasse outil et garde-feu, échappée s’achevant autrement qu’en écueil et rumination, sachant si bien piéger tes traces…
Vienne l’heure où la parole te quittera, mais portera le sceau des trappes que tu sèmes, où l’impudeur du couperet, souillant à défaut de pouvoir trancher, se sera muée en dérive et réécriture, polissant la volonté du jumeau silencieux la chute que tu sauras reconnaître, là où, avec l’Ardennais comme seule vigie, tu seras tout, peut-être, celui qui, élisant demeure, disperse, ne sait apprivoiser que la mauvaise graine, le sentier aux surprises cadenassées, rage et mirage de tes gages. »
(La traque)

« Toi qui fus premier homme, captif du rocher, du soufflet, de l’estuaire muet, préservé des soins et des signes, que toujours tranche le large, plie et suspend le secret que partage tordrait, le filet déchiré qui t’impose silence, coulé en cette patience de suie qui saura guérir ton pouls, y accueillir le frère vacant, la dérobade usurpée qui en appelle d’autres pour qu’inséparables adviennent l’ombre des louves, leurs éclaircies… »
(ibid.)

« L’enfance toujours là, tienne et nôtre, qu’ébauche l’indigo du plein silence, l’or éparpillé, craquelé, détaché des savoirs, des centres, des épilogues, jumeau emboîté à nos failles, instant avéré et rejoint, vierge du poids ancien, des yeux indigo, grand ouverts, enfin vaincus, de l’étendue rompue à ces assentiments et épouvantes, à l’attente boiteuse, désencombrée de soi, délestée du révolu, du ruminant, de l’impur. »
(En marge de l’exposition de Marcela Lobo)

« Il y a dans tout secret – dans ses recoins où ne bruit plus la rage de l’heure, dans ce qui vacille, détisse et dérobe comme dans la distance qui nous en sépare, dans la trame de foulées et venins que cache la violence du dire, dans l’ordre celé qui de toujours en altère la donne, dans le sourd devenir des formes enfin délivrées de l’asservissement au Retour en ces lieux où le regard s’offre et se consume – quelque chose d’indûment dévié, pareil au fugueur qui excède ses traces et que nul ne bride, quelque chose noir qui n’a pas de nom, et jamais n’en aura…
Se laisser toiser, alors, par cette nuit sans émules, qui dévalue l’apparence, affranchit de l’effroi, délivre du serment de paraître, restitue la capture qui en est inertie et besoin, forge les preuves de l’instant en son frugal mutisme, où ce qui EST n’est plus prédicat à extorquer…
Divination sans clefs, approche du désaveu que trame et faute n’entachent plus, par où tu t’ouvres et t’achèves…
Parenté s’arc-boutant, soustraite au murmure qui, de toujours à dérober, te fit enfin don du poids de ses errances…
Ton secret est tel que les mots le dissimulent sans le porter – énigme en soi et des genèses, pas de ses haïssables sources. », tout en sachant que ce n’est pas à lui « de tenir ses promesses, mais aux captifs qui les monnayent. »
(Ailleurs)

« Oublie l’immortalité qu’on te dénie, celle qu’engendrent les enfants et les enfants des enfants, pressentant le théâtre de ton séjour bientôt forclos, la tension engourdie qui dépossède, mais préserve, qui seule rend révocables les décisions que requiert le fardeau que tu portes.
[…]
Multiple coagulé dans l’image, œil immobile érigeant en règle la fiction du regard, fils du passé qui l’engendre, père du passé qu’il forge…
[…]
À peine entrevues, se démantelant à nouveau, plus rien qui se laissât confirmer ou épuiser, s’emparant furtivement de la mémoire comme si elle ne s’était éveillée que pour toi seul, demi-mystère te lissant en aveugle, en ruissellement…
S’éloigner – mais lentement – de cette lueur qui toujours te fit distinguer le semblable de l’identique, la métaphore des choses en soi…»
(Gnostique)

« Tus l’envers, le jumeau d’ombre, l’envol qui fait tache, ignore les sources, destitue les confins, fabrique pour nos seules parades des prothèses, des miniatures, des stèles, des proverbes, des nomades. »
(Actes indus)

« Tout doit s’effacer, tout s’effacera. Le reste est indécence des seuils, babil.
Car écrire c’est vouloir et décevoir, indéfiniment rejouer la dictée de la promesse, enfin renouer avec le frisson d’en découdre et le besoin d’avouer, heures et regains triés sur le volet, infestés d’obscur, jumeaux derniers, surgis sans hâte, toujours à lever, à saccager… »
(Nuit debout)

Alors que mes écrits t’ont à l’évidence fait percevoir un hiatus entre l’enfance réelle et celle « reconvoquée » (je crois en comprendre la raison, car, comme de « crime originel » il n’y eut point, la désillusion ou l’ambiguïté – présentes parfois, comme des choses pires encore – ont trait, soit à ce que l’enfance peut être d’une manière générale – innocemment cruelle, par exemple, comme les félins – soit, directement ou indirectement, au même âge tel qu’il apparaît dans des images ou des textes d’autrui et ne renvoyant aucunement à ce que je suis), la réalité (dans la vie, et aussi dans l’œuvre – nos lectures, je le répète, divergent sur ce point), c’est qu’il n’existe pas, cet écart, que je n’ai pas eu à « retrouver » ce qui ne fut jamais perdu, car « lorsque l’enfance ne vous a jamais quitté, se la remémorer relève du sacrilège »(5) , tant elle est toujours là, bien présente.

« Déambuler le long de ces quais qui n’en finissent plus, outrepasser le visible, l’équivoque immanence du réel, étendues closes, lisses filons d’enfance…
Rien d’autre à y voir, sinon la vigie qui se dérobe, émerge et cache, se dévoile, disparaît, glisse et renverse leurs escouades ciblées, leurs bêtes de somme, leurs histoires fuyantes forçant en vain l’énigme, les pavés hérissés tournant autour de ses griffes à elle – tes ancres. »
(De l’obscène)

« Laisse au temps le temps de s’en aller, aux lois de jouer, aux gestes de s’accomplir. Tout s’y moulera, s’y pliera, s’y vouera : le corps, ses limbes, ses égards, ses décours, l’espace, ses lumières, ses étendues, ses figures…
For now, all paths lead into the darkness, that gift, that blessing of the giver…
Tu écris de là où tu n’es pas, ou si peu… Ce que tu “recopies” n’est que trêve, obole, invite à regarder le jardin inlassable où jouent les enfants qu’ils sont plutôt que ceux qu’ils furent.
Tu n’as pas eu à attendre le retour de l’espiègle royaume qui n’avait jamais clos ses portes, qui t’a juste effacé, lisse condamnation dévoyée. »
(« Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps »)

« Bannir, jauger, aguicher, s’ajuster à l’inachevé des choses, à cette proximité des rechutes, au pouvoir hors d’atteinte qui dégarnit les combles, resserre les bornes, traque les parodies, étrangle leurs avatars, la hâte du guet, la fuite bernée, le joug des lois que l’enfance dévêt, le remords contaminant l’issue inapte à nous sevrer, obscène minutie cramponnée à ce qu’elle dénoue. »
(En marge de l’exposition de Marcela Lobo)

« L’enfance seconde s’étend à tâtons, sème ses repères dans la foule, s’élance vers l’horizon piégé, la herse que rouille éprouve, qui t’épouse, te détache de qui viendrait rompre la chaîne et couver ses deuils, t’éloigne comme à jamais de ce que, trompeuse, la Chienne entrevit sur les rebords de pierre, les mousses brunâtres, dans les celliers abandonnés – faces secrètes de ton insolence, compagnonnage qui t’entame sans te raréfier, ni te houspiller »(6) autrement que par le truchement de la « duplicité du babil obstiné qui nous adjure de tout rayer, tout spolier, tout retracer, du débâcle des preuves à l’expulsion jamais parachevée, à l’outrage qui s’acharne à durer, aux primes illusions que rien n’apaise »(7) , se demandant « qu’en sera-t-il lorsqu’ils auront deviné l’indifférence au temps qui t’éloigne et te polit comme la marée, la lisière moquée que tu trouas, toujours en enfance, dans tes livrées ? »(8)

« Des regards le prisme lointain, des voiles la patience et le don, des confins le scabreux achèvement, en nous et entre nous déplié, dernier rempart face aux blessures du monde »(9), la seule et ô combien fragile et imparfaite issue ne se donnant qu’au travers de ce que j’appellerais, faute de mieux, « l’œuvre » (« retouche, pressentiment, qui amortit plutôt qu’elle n’obture la trouée de l’enfance, son renvoi, son trépas. » ((10) ), car qu’est-ce l’acte d’écrire, sinon ce « fardeau pressenti », ce « vol où giclent les parts mutinées de ta force » ?

Car, oui, c’est bien l’enfance qui, abruptement ou subtilement, induisit dans mon cas (et c’est ô combien étonnant que cela puisse perdurer à l’âge qui est le mien !) cette « innocence », cette (parfois étonnante) naïveté, cette si souvent dommageable incompréhension de ce qu’est et peut le Mal (tant celui que parfois l’on m’inflige que celui dont il peut arriver que je me rende coupable), cette incapacité ici et là ressentie de « déchiffrer » l’Autre, de décoder les signaux qu’il m’envoie comme à me faire comprendre de lui, ce côté inaltérable et insubornable de ce que j’ai toujours appelé « l’âge absolu », lequel m’a, plus qu’à mon tour, conduit au refus de toute concession et à des décisions et actes d’une radicalité pas toujours comprise et acceptée.

« Quand tu repenses au passé, rassemble les fragments qui ne savent plus grand-chose de tel ou tel soir que tu n’eus aucun mal à débaptiser, dessinant à nouveau cette cage d’escalier autour de ton enfance, la détournant, la cajolant, tu te dis que peut-être faut-il, au préjudice du monde, n’y voir qu’une sorte de fête pour l’amusement de qui l’a mise en scène, les créanciers, les maquignons… »
[« L’obscure infortune » (forever young?)]

« Le souvenir qui te foudroie – toi qui t’es si souvent abusé – n’en lèche pas moins tes plaies, paie rubis sur ongle tes dettes, le faux bond, la trame fouillée et dépouillée, le fiel qui scelle et recèle…
Lui seul sait combien de fois t’étreignirent, en cette nuit qui les accroît, les prodiges guettés, les joies que plus rien ne saurait parfaire, le repentir rêvé de Bartleby, l’enfance inachevée qui ôte à l’écart ses pesanteurs, l’agrégat caché, le deuil loué, l’heure rabattue à tâtons, la lenteur échaudée du visible, le sommeil sans plus de comptes à rendre »(11) , nous rappelant, avec Mandiargues, qu’avec l’enfance :
« Tout revient, tout reviendra, mers dévoilant leur dos que les marins redoutent, plaines couvant les reflets allés se fondre aux vieux miroirs, chasses où fauconnier, faucon et proie se figent tout crus dans les plis du regard…
Tes yeux sont clos, mais tu sens et sais tout, en route vers ce que jamais n’effaceront les meutes de pierre…
Quand tu nous parles, c’est comme si cette part de toi qui couve et abrite nous abandonnait, nous laissait sans liens et sans traces. Mais où va-t-elle ? Est-ce de retour en toi ou dressée contre nous ?
Est-elle durée fardée, luciole des pleureuses, ostentation des entrailles, avec l’aplomb de qui n’appartient qu’aux milices des ténèbres ?
Est-elle miette, crépitant sur la rive, dénouant le terme de tes pas, la convulsion de l’ongle sous la voûte ?
Est-elle feu venu éclairer les charniers, les griffures, régissant les creux, affinant les téguments, comme si le temps était encore à rendre ?
Est-elle eau de dessous se rêvant source, otage de cette lenteur faite meule au couchant ?
Est-elle chute ou scalpel, renvoi ?
Ou bien la toute dernière créance ? »(12)
Elle qui est « lisse substance des choses, serpent surgissant de tes lombes, flux déclos rejoint par l’ire des temps. »(13)

Arrivé à la fin (ou presque), me revinrent en mémoire les mots que la disparition de Cocteau fit venir sous la plume d’Angelo Rinaldi (et Dieu sait à quel point nous n’avons rien en commun, lui et moi, sauf peut-être quelques détestations, qui sait ?), lesquels évoquaient (je cite de mémoire) « la Dame Blanche qui mit sa main de neige sur l’épaule du vieil adolescent qui n’a pas senti passer les années, tout à ses jeux et à ses facéties, ses recommencements », et dans lesquels je me suis reconnu comme peu de fois ailleurs, tout comme d’aucuns me reconnaîtront, peut-être, dans ce qui suit et qui réunit, dans la même respiration, engendrement et effacement.

« Soit un paysage, d’ici ou bien de là-bas, tant l’enfance fut multiple, dispersée, cette tienne enfance où tout ne fut possible autant que plus tard tu le crus, mais rien improbable…
Tu finis par grandir, oublier le cheval à bascule, placer en mains sûres cette plus-value que le temps confère à tout…
Puis les années s’empilèrent, te firent parfois te perdre de vue, secréter lois et présages, te jetèrent en pâture l’ingratitude de l’attente, l’assentiment à tes pièges, le bonheur de savoir dilapider, la malfaçon en secret enfouie, l’acte comme oubli refoulé, le frisson d’en découdre, les alphabets et les chronologies, la torche, le lierre, le fer, le dieu-faucon, le deuil des joutes, ce que l’heure adoube et chiffonne, le geste qui toujours t’échappe, les ruses cousues dans ses plis, l’horizon inouï du fragment…
Mais ce fut elle, toujours, qui t’appris à ne t’évader que par le haut, hanter sans rechigner ces confins dont on dit à tort qu’ils ne font qu’un avec le louche amphitryon, le faussaire cramponné à ce qu’il noue, couvant ce que la métaphore cache sous sa tunique, raccommodant le monde sans s’en accommoder, s’emparant de l’Autre sans se gommer soi-même…
Quelle mort sera tienne ? Peut-être une autre, ou bien celle entrevue, déniée à l’heure même qui la dépoussière, si proche peut-être que tu ne la perçois plus, mais qui finira bien par élargir tes rives, te faire partager la couche de la sorcière aux mirages appuyés, t’aider à danser sur ces décombres squattés par des fakirs improbables. »
(Sous tes soleils)

Joan Miró, Caballo, pipa y flor roja, 1920.


___________________________________
  1. Trou noir []
  2. Points et contrepoints []
  3. Paysage avec figures []
  4. Visible ment []
  5. Faire silence (ou pas ?) []
  6. Paris-Normandie []
  7. En marge de l’exposition de Marcela Lobo []
  8. Les Ménades []
  9. Actes indus []
  10. Le leurre []
  11. I would prefer to… []
  12. Statue du scribe au scalpel []
  13. Dernier faon []
Suivant
Précédent

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer