Menu

Entretien avec Anh Mat : Disparition de monsieur M.

19 octobre 2016 - Critique, Résidences
Entretien avec Anh Mat : Disparition de monsieur M.

entre parole et écriture règne la conversation silencieuse d’un dédoublement fratricide
J’écris: deux tombes jumelles et anonymes
(Anh Mat, #136)

Vos textes se construisent autour de différents personnages, qui évoluent, reviennent ou pas, et autour de différentes adresses, parfois très directes. Cette multiplicité (je ne dis pas diversité, car leur cohérence est sensible) rejoint-elle le « trouble identitaire » que vous évoquez, comme une fragmentation de soi à soi ? Ou du rapport à l’autre ? J’imagine aussi que le fait que Monsieur M. ait été « congédié » a son importance… peut-être une forme d’apaisement entre ces fragments ?

Écrire à différentes formes d’adresses témoigne certainement de mon impossibilité à m’adresser directement au lecteur et à moi-même d’une manière apaisée et limpide. L’évolution du lieu d’écriture « monsieur M. », dans sa forme textuelle, dessinée, peinte, le passage du fragment au récit, du blog au livre, jusqu’à sa disparition, a probablement une logique inconsciente : quand il est apparu sur le blog, (dès le premier billet c’était lui) monsieur M. prenait seulement la forme d’un visage. Un visage né publiquement, sous mes yeux et ceux du lecteur. Il a ensuite prit la parole, en tant que double, en tant que « je ». J’entendais sa voix dans « l’origine de monsieur M. ». Elle me répondait. Enfin… Elle répondait à Anh Mat.

Monsieur M. était l’adresse à laquelle Anh Mat écrivait. Et parfois, c’était monsieur M. qui s’adressait à lui. Lui en tant qu’auteur ? double ? personnage ? lecteur ? Toutes ces notions se confondaient. Comme vous l’expliquiez précédemment, il me semble que le lecteur pouvait avoir le sentiment d’incarner l’écriture, l’auteur, ou un personnage. Je le sais puisque j’ai lors de son apparition vécu ce texte en tant que lecteur aussi. Je suis avant tout lecteur de ce qu’écrit mon écriture.

Ma place a donc toujours été mouvante dans ce texte, d’où le doute permanent de l’avoir écrit. Jusque-là, monsieur M. était, au même titre qu’Anh Mat, un personnage du blog. L’espace du blog faisait partie intégrante de la fiction. Le lecteur également.

Quand la porte d’un récit s’est ouverte (à partir d’un récit de rêve, nuit échouée #144), j’ai su que l’espace d’un livre autour de monsieur M. s’ouvrait, s’imposait. J’ai mené ce récit sur le blog. Une fois, j’ai décidé de le retravailler hors ligne, revenir à ce texte dans l’intimité. Quand j’ai décidé de le soumettre, en vue de le publier, c’était pour m’en séparer. Je regrette parfois d’en avoir fait un livre, car sur le blog, avec le temps, ce dispositif aurait pu aller bien plus loin. Mais personnellement, je ne tenais plus, il me fallait passer à autre chose. Pour accomplir « la destinée » de monsieur M., il était nécessaire d’en faire un livre, l’espace clos d’un livre, pour qu’il ne m’appartienne plus, pour qu’il appartienne au lecteur.

Lors de la publication du livre, je me suis posée la question : sous quel nom le publier ? J’ai gardé le pseudonyme Anh Mat, ce n’est donc plus vraiment un personnage. Il s’est rapproché de moi en publiant Monsieur M. Me séparer de monsieur M. a finalement donné naissance à Anh Mat en tant qu’auteur.

Je me suis également posé une autre question : clore les nuits échouées.

En congédiant monsieur M. tout en gardant mon blog, les nuits échouées n’étaient plus une part de la fiction d’un texte, mais devenait le site d’un écrivant.

Et donc oui, c’est très juste ce que vous dites, je crois que la publication du livre, la disparition de monsieur M., a été un apaisement. Je me rends compte à présent que ce dispositif créé par monsieur M. était en lien direct avec mon rapport à l’autre. Ce travail m’a aidé à construire un pont plus direct entre moi en tant qu’auteur, et l’autre lecteur. Ce pont est mon site. Je vous dis cela aujourd’hui, après coup. Mais je l’ignorais complètement quand j’écrivais, monsieur M. est sorti des mots, de mes premiers mots publiés, ce dispositif d’écriture s’est imposé à moi, je l’ai subi.

C’est très intéressant, ce que vous dites sur le lieu. En général, je trouve que la limite du blog est la difficulté à suivre un récit de bout en bout. Dans le cas de monsieur M., ça ne pose aucun problème, comme s’il y avait une correspondance intrinsèque entre cette forme du blog et ces textes.

Restitution d’un entretien avec Anh Mat mené en février 2016.
Illustration : Marcel Duchamp.

Suivant
Précédent

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer