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Entretien avec Anh Mat : Écriture, absence et dédoublement

5 octobre 2016 - Critique, Résidence, WebAssoAuteurs
Entretien avec Anh Mat : Écriture, absence et dédoublement

Un jour, tu es apparu, tu as existé, par je ne sais quel terrible hasard.
Et mon visage s’est dédoublé.
Et ma voix a murmuré dans la nuit le semblant de la tienne.
(Anh Mat, #257)

Beaucoup de lecteurs vous connaissent grâce à votre blog, Les Nuits échouées. Mais y a-t-il eu un avant Web ? Depuis quand écrivez-vous ?

J’écrivais avant Les Nuits échouées. J’ai commencé à écrire très tôt, dès l’enfance, quelques poèmes, des histoires de quelques lignes. Durant l’adolescence, ça a pris d’autres formes, autour de la musique notamment. Plus tard, je suis revenu à une écriture, disons, plus «littéraire», poétique, une écriture de création.

Vous n’avez donc expérimenté d’autres formes d’écriture en ligne, ni tenu un autre blog avant Les Nuits échouées ?

Non. Avant l’ouverture du blog, je ne connaissais absolument rien de l’écrire-web. Mon écriture était une suite de brouillons chaotiques. Je ne la menais pas. C’est elle qui me menait. Je jetais presque compulsivement des phrases, des bouffées d’écriture, dans des carnets, sur des feuilles volantes puis sur ordinateur. J’écrivais parfois des nuits entières, sans contrainte formelle, sans projet, ni volonté d’être lu. Seul l’acte m’était nécessaire. Vous savez, un peu comme ces enfants qui gribouillent sur leur pupitre à l’école, quand ils s’ennuient en classe, l’air ailleurs. J’écrivais comme ça, dans une sorte d’absence de moi-même, contre l’ennui, contre la mort.

Dans plusieurs textes du blog, écrits après la parution du livre Monsieur M., vous présentez l’existence du lecteur comme motif pour écrire, peut-être le seul ce moment-là. Ce qui a d’ailleurs étonné la lectrice que je suis, car l’impression qui ressort en vous lisant est plutôt d’un rapport viscéral, si je puis dire, à l’écriture. Comment cette présence du lecteur joue-t-elle, pour vous ? Est-ce par elle seulement que l’«écrire-web» a modifié votre pratique de l’écriture ? 

Je ne me souviens plus exactement à quels textes vous faites référence. Mais ce n’était peut-être pas exactement ce que j’ai voulu dire. Sans le blog, je n’aurais certainement pas écrit aussi régulièrement. Et sous ces formes-là. Le blog est un lieu où je peux mener mon écriture. Elle n’est plus livrée à elle-même. Elle et le blog sont dans un rapport qui ne cesse de me dépasser. Avant le blog, je vivais l’écriture comme une chute dans le temps durant laquelle la dépersonnalisation était vertigineuse. J’ai le vague souvenir de jets d’écriture où la pronomination bougeait constamment, passait du «je» au «il» au «tu» au «elle»… c’était illisible, non destiné à être lu. Le blog m’a amené à écrire sous un pseudonyme, Anh Mat, que je considère comme un personnage. C’est lui qui a ouvert le blog des Nuits échouées, lui qui continue à y écrire. C’est lui que je suis devenu en écrivant sur le web. C’était le seul moyen pour surmonter ma profonde timidité.

Le blog matérialise la présence du lecteur potentiel. À peine ouvert, il y avait soudain la possibilité qu’un inconnu, où qu’il soit, puisse tomber sur mon écriture. Quand j’écrivais dans ma chambre, je vivais ma solitude comme un retrait du monde. En ligne au contraire, j’avais le sentiment violent de jeter ma solitude au milieu du monde. Cette idée me terrifiait… De cet inconfort, de ce malaise, le web m’a forcé à prendre une direction identitaire. Ainsi le blog (et ma présence sur les réseaux sociaux) a peu à peu créé l’identité de mon écriture, identité que j’ai jusqu’ici portée comme un masque.

Cela revient-il à un dédoublement ?

Je pense que oui. Je me suis toujours senti multiple, fragmenté. Le fait d’avoir une présence web sous pseudonyme a donné à ma multiplicité un corps «numérique» avec lequel j’ai commencé à écrire publiquement, interagir aussi. Jamais je n’aurai osé le faire en mon nom. Ma timidité était si grande qu’au début, le masque du pseudonyme me paraissait encore trop friable, je ne m’y sentais pas assez dissimulé. Ainsi, un autre personnage est apparu très rapidement, dès le premier billet je crois. Je n’ai jamais de plan, j’écris toujours à partir des mots, c’est à partir d’eux que les choix s’imposent. Cet autre personnage, né de l’écriture et de l’état dans lequel j’étais en ouvrant le blog, personnage avec qui Anh Mat s’entretenait, n’était pas encore Monsieur M., juste une voix venue du néant.

Restitution d’un entretien avec Anh Mat mené en février 2016.

 

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