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Entretien avec Anh Mat : Apparitions de monsieur M.

12 octobre 2016 - Critique, Résidence, WebAssoAuteurs
Entretien avec Anh Mat : Apparitions de monsieur M.
Monsieur M., vous êtes donc devenu l’adresse, le lieu, l’interlocuteur silencieux de cet entretien.
Vous êtes aussi l’absence d’ami… et le personnage insaisissable et inconnu que je suis.
(Anh Mat, #120)

 

Vous parlez de personnages qui viennent du néant… Ce que vous dites sur la manière dont vous écrivez, si j’entends bien, c’est que vous n’avez pas de plan, pas forcément de projet ni d’idée bien arrêtée et que tout naît d’une phrase, comme si le texte, l’écriture elle-même surgissait aussi du néant. C’est ce que je trouve assez fascinant avec monsieur M., et notamment dans « L’origine de monsieur M. » : le lecteur a l’impression que ce personnage incarne l’écriture, ou l’écrivain, surgi(e) de nulle de part. Ce qui se passe là, dans un espace insaisissable, évoque non pas un dédoublement, ni même une fragmentation, mais plutôt une apparition sur fond de disparition, dirais-je. Est-ce que cela retranscrit la façon dont vous écrivez ?

Tout à fait. Il fallait disparaître pour pouvoir apparaître «publiquement», sous une autre forme : le pseudonymat (forme d’anonymat un peu lâche). Anh Mat et monsieur M sont nés de ma crainte du «rédigé-publié». Ils sont nés de mon nouveau rapport au lecteur, à l’autre. Comme je vous le disais, avant le blog, j’écrivais d’une manière qui finalement n’était pas adressée, ce n’était pas dans l’optique d’être lu et ce n’était d’ailleurs presque pas lisible. L’autre n’y avait aucune place. À partir du moment où j’ai ouvert mon blog, l’outil même donnait à l’autre, à la foule d’autres anonymes, une place. La présence du lecteur était bien réelle, elle pouvait même se compter en «pages lues», en «tweets». Même si ces chiffres ne veulent pas dire grand chose (je n’y prête aujourd’hui plus aucune attention), ils me pétrifiaient au début. Pourtant la solitude de l’acte d’écrire restait la même. Écrire en ligne ne change pas la solitude fondamentale de tout acte de création. Mais comme le disait Arnaud Maïsetti, ce que le web change, c’est la façon dont on partage sa solitude. J’ai essayé de ne pas prêter attention à la présence de l’autre, du lecteur, mais je sais aujourd’hui qu’elle planait quelque part, autour de mon écriture. Et c’était là quelque chose de nouveau pour moi. Anh Mat et monsieur M. découlent directement de mon passage au numérique.

Je n’avais pas envisagé l’hypothèse du lecteur, qui est très intéressante aussi. Or le rapport entre monsieur M. et celui qui s’adresse à lui est parfois très violent.

Le rapport que j’entretiens avec moi-même était violent et cette violence passait dans l’écriture. Mais encore une fois, ce n’était pas voulu, je n’écris jamais avec une volonté sous-jacente, je laisse les mots venir d’abord et à partir de ces mots, à partir des mots qui sont là, j’essaie de transcrire les voix qui cherchent à se faire entendre. Je les entends mal, forcément. Leur source est si lointaine… et de ce malentendu entre les mots et la main qui les sert, naît parfois, un texte. Mais m’exprimer clairement au sujet de mon rapport à l’écriture m’est impossible…

Dans le livre comme sur le blog, beaucoup de peintures, des portraits, accompagnent le texte. S’agit-il du visage de monsieur M. ? C’est vous qui les avez peints, n’est-ce pas ?

Comme vous pouvez le voir dans le livre, les visages sont changeants, se cherchent toujours. C’est monsieur M. qui les a peints. Les tableaux sont peut-être les autoportraits d’un mouvement d’écriture. Julien Boutonnier me disait que l’identité vacille quand on écrit. C’est exactement ça. Ces tableaux qui se succèdent, qui se ressemblent, tout en étant différents, sont effectivement la trace de l’identité vacillante qui m’habitait. À ceci près que la peinture naît d’un trait. Le trait me trace, me signe… le mot me falsifie. Je crois que c’était aussi une façon de prouver la présence d’un homme, d’un corps de chair, de salive, de sang, sa trace manuscrite, derrière le trouble identitaire numérique.

Restitution d’un entretien avec Anh Mat mené en février 2016.
Illustration : Anh Mat, Monsieur M. dans la fumée

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