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Esther 1.1

8 janvier 2017 - Esther

Pendant longtemps, je n’ai pas parlé d’Esther, réticente peut-être à la séparer du fond de nuit où elle m’était apparue. Puis j’en ai dit le moins possible, toujours évasive, comme si j’avais un grand secret ou une grande honte à cacher, que déjà de loin se précipite sur moi la fin de l’histoire, comme ce serait commode ! Je voulais qu’on ne sache presque rien d’elle. Elle était trop improbable, ils n’auraient pas compris, m’auraient crue folle, ou bien elle – bien ce qu’ils diront, après, quand ils auront voulu en savoir plus, penseront savoir, avoir le détachement nécessaire pour juger sainement, en toute objectivité, plus sainement que moi, en tout cas, penseront-ils, me l’ont déjà fait comprendre, à eux, au fond, je devrais bien plutôt laisser la parole, pour eux, clair comme de l’eau de roche, cette ténébreuse histoire, il n’y a bien que moi pour en faire des mystères, ne pas me rendre compte, ma pauvre chérie, mais elle est désaxée, voilà tout, elle est désaxée et elle profite de toi, ils auraient dit cela, le diront, ils le pensent, en tout cas, cela se devine à une lueur de commisération, d’abord je l’ai prise pour de l’incertitude, mais non, c’est juste qu’ils sont étonnés que moi, je ne comprenne pas, qu’Esther, je ne la voie pas comme une paumée tombée du nid, ils sont étonnés et agacés que moi, ce que je leur suis, ils me connaissent, tout de même ! allons, j’ai bien la tête sur les épaules ! ulcérés que je me comporte ainsi, que je ne voie pas comme eux, n’interprète pas comme eux, ne fasse ni ne veuille faire comme eux, mais non, pas ulcérés, ils n’y croient  tout simplement pas, c’est juste que je n’ai pas dû comprendre, il suffira pour me corriger de parler d’un ton péremptoire, me dire de me ressaisir, que diable !, puisqu’eux-mêmes ont fait ces choix-là, pris ces partis-là, décidé que c’était comme ça, et ça leur a réussi, non ?, ils sont bien dans leurs baskets, la vie leur sourit, à peine cyniques, à peine désenchantés, ne s’en rendent même pas compte, ils sont heureux, disent-ils, d’un enviable bonheur, avec leur manière de voir et de penser, je n’ai qu’à la partager, qu’est-ce que je crains ?, au lieu de me prendre la tête, de me torturer le cœur, c’est de la masturbation intellectuelle, ils ne supportent pas ça

Ou alors un peu plus attentifs, parfois, n’exagérons rien, certains un peu moins certains, ou d’autant plus certains, un peu moins acharnés en tout cas à défendre tambour battant leur point de vue, prêts même à entrer dans mes vues, à faire de mon jeu le leur, pour le récupérer, en somme, m’amadouer, phase transitoire, oh, sans cruauté aucune, parler de machiavélisme, de manipulation seulement serait exagéré, caractéristique d’une tendance paranoïaque, n’y suis-je d’ailleurs pas sujette, à y bien réfléchir, si peu raisonnable, sans parler même de rationnelle, mais excusons-la, pleins de bonnes intentions pour me tirer de l’ornière, après m’avoir si gentiment emboîté le pas, on peut bien se permettre de me faire sentir cette légère pointe de désapprobation, habilement enrobée, mais non, aucune critique, parfaite compréhension, mais est-ce que je ne crois pas, ne vois pas, ne me doute pas, cette part de doute qui t’est chère, dis-tu, qu’elle est tout simplement paumée, soit dit sans méchanceté, nul intérêt ici à être méchant, mais enfin il faut bien appeler un chat un chat, et même s’il est très noble de ta part, bien sûr, tu n’agis pas par noblesse, le terme est mal choisi, prenons le temps de trouver le mot juste, c’est important, évidemment, disons donc qu’il est tout à ton honneur, ne fais pas la moue voyons, même si tu ne te dis pas ça, moi, je peux bien le dire, bien le penser de toi, n’est-ce pas ?, qu’il est tout à ton honneur d’avoir eu pitié d’elle, et la pitié est un beau sentiment, je crois que là-dessus, malgré tout, connaissant les nuances à y apporter, dans quel sens précis l’idée doit être prise, nous sommes malgré tout d’accord, de la pitié mais, oui, je sais bien ce que tu vas dire, pas seulement, loin de là, c’est que tu es sensible, aussi, et je ne doute pas qu’Esther au demeurant ait d’autres qualités, que sa gratitude, au moins, soit sincère, ou l’ait déjà été, en tout cas, puisque, je comprends bien ce que tu me dis, je le comprends comme il faut, n’est-ce pas ?, tu es tout de même un peu déçue, je dirais même blessée, par la façon dont elle la manifeste, sa reconnaissance, si elle la manifeste encore, d’ailleurs, et, si j’ai bien suivi, tu as plutôt tendance, ces temps-ci, à la trouver intolérante et exigeante, presque méprisante, parfois, n’est-ce pas ? et je comprends parfaitement que cela te blesse, que tu tiennes à elle, je te le redis, tant pis, c’est tout à ton honneur, tu es une amie fidèle, tout le monde ne peut pas dire ça, d’elle par exemple je ne suis pas sûr qu’on puisse le dire, pardonne-moi, mais tu t’en aperçois bien, n’est-ce pas ?, mais je sais, je sais bien que tu ne lui en veux pas, je pense même que tu as raison de ne pas lui en vouloir, puisque, pour en revenir à ce que je disais, il est bien évident qu’elle est un peu… particulière, cette jeune fille, c’est très triste pour elle, mais il n’y a pas de raison pour que ça t’affecte à ce point-là, elle n’a pas à te faire souffrir à ce point, tu vois, c’est le problème dans ce genre de cas, avec ces gens-là, ce n’est pas sain, tu vois bien que ce n’est pas sain, alors prends-toi en main, ne te laisse pas abattre, ça ne vaut vraiment pas la peine…

Or qui donc pourrait envisager sérieusement de ne pas se conformer aux évidentes règles de la santé, aisées et sûres, prouvées, et éprouvées, et approuvées, oh oui ! approuvées avec une ferveur certes parfois voisine de la fébrilité, mais portons cela au compte de l’enthousiasme mis à leur cause, par tant d’individus extraordinairement normaux, cela ne saurait être imaginé, au mieux, au pire, que par des enfants, des adolescents peut-être, attardés à la rigueur, des lunatiques, quiconque n’adhérant pas à cette idéologie de la bonne conscience bornée étant d’emblée disqualifié, idiot ou fou, bon à interner, à exclure, en tout cas, d’oser aspirer à autre chose et y aspirer assez pour remettre effectivement en cause la poussive morale et le glorieux pragmatisme du tout un chacun ? Mangée de silence, entre honte et secret : pas moi sans doute, sans doute pas moi.

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