Menu

Esther 1.2

15 janvier 2017 - Esther

Tout ce qu’ils n’avaient pas dit alors, tout ce qu’ils avaient dit depuis, passait et repassait en trombe dans un tourbillon de pensées, et j’avais beau accélérer, mon pas n’était jamais assez vif pour le faire taire, le distancer, revenaient tous les mauvais augures, multipliés, revisités, inventés, j’avais beau fuir, cela ne suffisait pas, et je ne m’arrêtais pas, je continuais, j’aurais continué toute la nuit, toute la vie peut-être, à marcher marteler le pavé, sans flâner, oh non !, au pas de course, à fuir dans la ville jamais assez profonde, à fuir les nuées qui me harcelaient, sans espoir de les semer, sans raison de m’arrêter, à fuir jusqu’à l’épuisement de mes forces, plus rien depuis longtemps qu’un spectre racorni les yeux flambants, lancé sur une trajectoire infaillible et sans but, sans destination, jusqu’à m’effondrer dans un dernier soupir, et le très bref soulagement du silence, enfin, du rien, si la battue d’inquiétudes n’était venue se briser contre lui, le faire entrer par effraction, rompre le sceau du secret.

Un angle traître et je lui ai foncé droit dedans. Je devais être remplie de larmes, le choc les a fait déborder, elles me coulaient le long des joues et sortaient en hoquets quand je me suis excusée auprès d’une vague silhouette masculine. J’allais continuer, filer aussi sec, à peine un instant désarçonnée, il m’a retenue par le bras, pressant : « Vous allez bien, mademoiselle ? », ça m’a arrêtée, mademoiselle n’allait plus, mademoiselle s’était retournée pour le regarder, un homme mûr qui par l’âge aurait pu être mon père mais ni par la taille ni par la carrure, sans compter son visage glabre, lisse, inconnu. J’ai enregistré tout cela de loin, comme étrangère à la scène, pendant que je répondais « Oui oui, ça va… », aussitôt reprise d’un sanglot car non, rien n’allait et rien n’irait plus, cet instant de pur cauchemar n’en finirait jamais, alors il a insisté, d’une voix calme cette fois-ci, douce et apaisante, il a dit : « Qu’est-ce qui se passe ? Allons, dites-moi, qu’est-ce qu’il se passe ? Attendez, je vais vous trouver un Kleenex. »

Il m’a lâché le bras et je suis restée plantée là, à le regarder fouiller dans ses poches, sortir un paquet de mouchoirs, en prendre un, me le tendre, et je n’ai pas réagi, je me demandais ce qu’il pensait, s’il croyait que je venais de rompre avec un petit ami, s’il allait essayer de me réconforter, de me consoler, puisqu’il ne savait pas, lui, ce qui venait d’arriver, et je m’étonnais d’attendre encore, patiemment, pendant qu’il dépliait le mouchoir, suspendue à ses gestes comme à quelque tour de passe-passe, « Essuyez vos larmes. », est-ce que cela effacera tout ce qu’ils ont vu, tout ce qui se cache derrière eux, est-ce que je disparaîtrai dans le double fond d’une dimension parallèle ? Je n’ai toujours pas bougé, alors il s’est approché, prêt à le faire lui-même, comme si j’étais une gamine dont on mouche le nez, mais quand sa main a frôlé mon visage, j’ai enfin réagi. « Merci, merci, c’est bon. » J’ai pris le mouchoir, je me suis tamponné les yeux et c’était à son tour de me regarder pendant ce temps, il me guettait avec une attention soutenue et moi, je prenais mon temps, j’essayais d’étouffer sous la ouate la pensée affolante qui recommençait à se frayer un chemin, mais on ne peut pas pleurnicher en se tamponnant les yeux indéfiniment, mon geste s’est ralenti, j’aurais aimé pouvoir indéfiniment me tamponner les yeux, gagner du temps contre l’angoisse qui me nouait la gorge. « Vous ne voulez pas me raconter ? » J’ai fermé les yeux, en faisant non de la tête.

« Bon. Eh bien… » J’ai rouvert les yeux, alarmée, il allait partir, je devais commencer à l’ennuyer, à l’agacer sérieusement même. Il avait obéi à un bon sentiment, et voilà que ça s’éternisait, que je le laissais se dépêtrer de mes larmes et de mon silence, il allait se dépêcher de fuir, j’en étais certaine, et je serais à nouveau toute seule, seule avec tout ce qui s’était produit de terrible et qui me rendrait folle avant le retour du jour, ou alors je devrais rentrer chez moi, chez nous, avec Esther, un gouffre, inimaginable. Il fallait que je le retienne, il n’était pas encore parti, à mon tour je me suis agrippée à son bras, il a levé un sourcil interrogateur et j’ai dit dans un murmure tout autre chose que ce que j’aurais voulu crier : « Je ne peux pas rentrer chez moi, il y a Esther… »

Étiquettes : , , ,

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer