Menu

Esther 2.1

23 janvier 2017 - Esther

Il m’avait entraînée dans la nuit sur un ordre bref, « Marchons. » Je lui avais emboîté le pas par automatisme, sans me demander quelles étaient ses intentions. Être méfiante m’aurait réclamé trop d’efforts, et puis je m’en fichais pas mal, au fond. Le rythme de nos pas, leur écho contre les façades de la ville qui glissait lentement dans le sommeil, ça me suffisait. J’espérais seulement qu’il ne me demanderait rien de plus : ni bavardage, ni sympathie forcée, j’aurais tourné les talons.

On a marché longtemps, à peu près en silence, sans croiser grand monde, par des rues éteintes et des avenues figées, puis on a fini par déboucher sur la Grand-Place, où une brasserie encore ouverte trouait tout vif l’obscurité en flaque de lumière qui bavait sur le bitume. C’est là qu’on s’est installé. Il a choisi un coin un peu sombre, à l’écart dans la salle brillamment éclairée, loin d’être déserte malgré l’heure avancée, et est allé commander au bar. Les bruits et les voix résonnaient curieusement, trop fort, ou bien peut-être était-ce la lumière, ou encore la fatigue, que je sentais se déposer sur moi, grinçante et froide, comme un rappel hostile. Tout me paraissait trop familier, étrangement précis, le moindre objet reluisant dans une espèce de relief en 3D hallucinée qui me chassait presque par une saturation de présence, ne laissait aucune place à la mienne. J’allais me lever pour partir s’il n’était pas revenu avec deux verres. J’ai pris le mien, lisse et froid contre ma paume, et j’ai bu quelques gorgées pour me laisser saisir par la brûlure de l’alcool.

Il me regardait à peine, me prêtant une attention distraite, comme si je faisais partie d’un paysage anodin, au même titre que le reste des clients, les tables, le zinc. Un instant, je me suis demandé à quoi il pensait, puis je m’en suis désintéressée, moi aussi. Le calme s’est réinstallé, petit à petit. Je me sentais lointaine et indifférente, le bruit de la salle m’incommodait de moins en moins, la lumière seulement me gênait un peu. Ça pouvait durer, j’aurais bien aimé, à ce moment-là. Il s’est éclairci la gorge.
— Alors, racontez-moi, maintenant. Qui est-ce donc, Esther ?
Je crois bien que je lui ai lancé un regard apeuré, mais il n’a pas cillé, et j’ai bégayé :
— C’est… c’est une amie. Une vieille amie… Enfin, depuis longtemps, quoi. Et, euh… on vit ensemble.
J’ai aussitôt détesté ces quelques mots, ils me tordaient le ventre, à les voir posés là en évidence, clairs et simples, parfaitement compréhensibles, parfaitement insignifiants, j’étais prise d’une rage cuisante et j’aurais voulu lui faire ravaler sa mine interrogative, son sourire vaguement encourageant, comme s’il s’apprêtait à entendre une histoire passionnante alors que je n’avais en poche que des balbutiements confus, des épisodes sordides, à la trame éculée, qui n’ébauchaient pas le début d’un récit qui ne vaudrait de toute façon pas la peine d’être débité.

Je me suis renfrognée d’un bloc, me suis rencognée dans mon siège et, pour ne pas mordre, j’ai porté le verre à mes lèvres, histoire de finir proprement sur un cul-sec, mais à la place, je me suis mise à tousser lamentablement dès la première goutte. Pour cette raison ou pour une autre, des larmes me dansaient au bord des cils quand il a dit, toujours aussi tranquillement :
— On n’est pas pressé, si ? Racontez-moi depuis le début, comme ça vous vient. Ça me changera les idées.
J’aurais pu lui balancer que moi aussi, j’aurais bien aimé changer d’idées, mais je savais déjà. Le commencement. Ça me venait, et j’allais même ne plus changer d’idées pour longtemps, après ça. Alors j’ai commencé du début. J’avais décidé que ce serait le début.

Suivant
Précédent
Étiquettes : , , , ,

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer