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Esther 2.2

29 janvier 2017 - Esther

Je ne sais plus trop quand Esther est arrivée, mais je me souviens de la première fois où je l’ai vue. C’était la nuit. Elle formait un petit tas noir dans l’obscurité à peine estompée par une espèce de clarté éreintée, lointaine évocation de celle, nette et fixe, qui figeait la rue terne dans une immobilité, un silence presque lugubre, qu’un bruit de pas aurait juste odieusement accentué en s’y répercutant s’il s’était trouvé le moindre passant pour bénéficier de l’éclairage dispensé par une enfilade de réverbères dont aucun ne s’encadrait par la fenêtre, si bien que la chambre même n’était baignée que par une lumière confuse, délayée, qui, une fois péniblement arrivée au pied du lit, ne révélait plus grand-chose, sinon qu’elle n’était pas tout à fait ténébreuse puisqu’on distinguait encore une masse plus sombre aux contours vagues.
C’était Esther.
Dire que j’ai été bien près de faire tout simplement comme si je ne l’avais pas vue, pour pouvoir la mettre dehors poliment, sans faire d’histoire…

Parce que, j’ai beau me souvenir du moment exact où je l’ai vue pour la première fois, je ne me rappelle pas à proprement parler celui où elle est entrée de ma vie. Non pas qu’elle s’y soit introduite subrepticement — ce serait très improbable, et à vrai dire, elle avait l’air beaucoup trop perdue pour en être capable. Mais il avait bien fallu qu’elle arrive là. Or je ne l’avais pas vue venir. Ou alors déjà, je ne m’en souvenais pas. À croire qu’elle était d’abord fondue dans le décor. D’un coup, une fois vue, elle était devenue évidente, et il était inimaginable qu’elle fût jamais passée inaperçue. J’avais essayé de résoudre le problème en me disant qu’elle s’était d’abord manifestée par son absence, quitte à regretter qu’elle l’ait fait cesser si brusquement, si inexplicablement. Seulement, je réalisais que, même s’il était absolument incontestable qu’à un moment donné, il n’y avait personne — et certainement rien qui ressemblât de près ou de loin à Esther ou à son absence —, cette assurance flottait dans un passé irrésolu, et j’étais définitivement incapable de savoir quand elle avait commencé à céder du terrain, à devenir moins ferme, louche sans doute, avant d’en arriver à la familière évidence d’Esther.

— Mais vous vous connaissiez déjà ? D’où sortait-elle ?
J’ai haussé les épaules. D’une pochette-surprise. D’un espace-temps parallèle, depuis arpenté à ses côtés. De mon passé, ce qui m’avait lancée dans une enquête trépidante. De mon imagination.
J’aurais dû refuser d’y croire, bien sûr, les conditions de son apparition semblaient mieux propres à semer le doute qu’à constituer quelque preuve, comme s’il s’agissait plutôt d’une non-apparition, en fait. Pas d’une disparition, toutefois. Ou alors de la disparition, dans l’apparition, de ce qui fait précisément que l’apparition est apparition – si bien qu’il n’en restait rien. Ces conditions incitaient sans doute plutôt à l’ignorer. Non seulement elle formait un tas si informe, dans une lumière si peu lumineuse, que je pouvais aisément imputer cette vision à des sens prompts à nous trahir, mais j’émergeais péniblement d’une insomnie, pendant laquelle ma cervelle coincée entre veille et sommeil s’était évertuée à me faire prendre des vessies pour des lanternes. Mon esprit ne garantissait pas dans les dispositions les plus loyales qui soient, ce qui explique sans doute que je ne me sois pas évanouie de frayeur et que mon étonnement se soit exprimé en tout et pour tout par un simple haussement de sourcil avant que je m’approche assez d’elle assez pour constater qu’il ne s’agissait pas d’un tas de vêtements, hypothèse pourtant la plus probable chez moi, me coupant ainsi, ou plutôt barrant à Esther, la première porte de sortie. Sale manie de croire ce que je vois. Je me mis alors à l’observer avec un intérêt grandissant, qui chassa tout sommeil et annula toute possibilité de croire à un fantôme. Mais cette fois-ci fondirent sur moi un furieux besoin de déni et un accablant sentiment d’impuissance.

Je m’assis au bord du lit, hébétée. Je clignai des yeux, deux ou trois fois. Esther demeurait immobile. Et moi aussi, longtemps, le regard posé sur elle, et d’abord inquiète, puis seulement ennuyée, et, finalement, tout juste songeuse. Elle était là. Je ne pouvais pas faire comme si de rien n’était, mais rien ne m’obligeait non plus à en faire un événement majeur. Des gens apparaissent chaque jour, après tout. L’aube n’allait pas tarder. Je jetai un coup d’œil dubitatif à Esther, toujours inerte. Dormait-elle ? Vivait-elle ? J’hésitai, puis ne tendis pas la main et je retournai enfin me glisser sous la couette pour sombrer aussitôt dans le sommeil inespéré des petits matins.

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2 réflexions sur “ Esther 2.2 ”

Aunryz

Esther, une question, une surprise
j’aime beaucoup l’accueil qui lui est fait
ici.

Répondre
    Noëlle Rollet

    Merci de celui que vous lui faites 🙂

    Répondre

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