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Esther 2.3

14 février 2017 - Esther

Je sens sa curiosité dépitée, sa déception qui grandit, le disputant à l’agacement, pendant que j’entame des bouts de phrases qui bifurquent en digressions inachevées sur l’insomnie, sur la nuit, puis restent en suspens. Il me relance une dernière fois, mais cette fois-ci, je ne me trouble pas, « Patience, ça viendra. » lui dis-je en souriant, ironiquement à peine, seulement amusée d’entretenir un mystère puisqu’il tient tant à le percer, et presque contente, malgré son air dubitatif — qu’il me prenne pour une menteuse, une affabulatrice, si ça lui chante —, parce que maintenant je suis à nouveau là-bas, et je me rappelle pourquoi, contre tout bon sens, toute attente, je n’ai pas tendu pas la main pour toucher, secouer Esther.

Je ne voulais pas rompre le charme de l’instant. Paradoxalement, il tenait, je crois, à une neutralité accomplie, comme si Esther s’était de toute éternité tenue roulée en boule au pied de mon lit et qu’il ne s’agissait que d’une insomnie, d’une nuit, d’une aube banale. Sa silhouette avait fini par s’intégrer dans mon champ de vision, sans heurts, sans perturber la disposition de la pièce alentour. L’ordre du monde n’en était pas bouleversé, la réalité avait la même couleur, la même consistance qu’auparavant, et cette apparition subite, qui aurait dû contrarier mon esprit logique, paraissait parfaitement naturelle. Au fond, aucune surprise, ma vie n’avait pas basculé, pas vacillé ; pas le moindre frémissement, tout juste un léger pas de côté pour aller voir ce qui retenait mon attention. Non, rien ne semblait vraiment changé. Je ne sais pas trop si c’est l’indifférence (et quand bien même, pourquoi cette indifférence) qui rendait tout si simple, ou l’inverse — la simplicité qui engendrait l’insouciance. Je me contente de mettre ça sur le compte de la fatigue.

Même rétrospectivement, l’étonnement qui devrait me saisir devant l’aisance avec laquelle tout se déroula cette nuit-là, c’est-à-dire devant le détachement qui fit qu’il ne se passa rien, ne m’atteint pas vraiment. Il flotte, désœuvré, pendant que ma mémoire me représente la scène dans tous ses détails autrement plus captivants, semble-t-il. Ou bien ne serait-ce pas justement cela le véritable étonnement ? Cette brusque dépossession qui m’a rendue pure spectatrice, à enregistrer la moindre nuance, engranger la moindre seconde du moment, hors de tout horizon, dans une profusion qui ne répondait à aucun sentiment de curiosité bien net de ma part ?

« La mémoire embellit tout. » ai-je pensé, en me voyant continuer à lui débiter une ribambelle de faits plats qui s’entrechoquent dans un bruit de casseroles. Comme c’est drôle ! Il y a si peu à raconter, au fond, juste cette évidence, « je l’ai rencontrée », insignifiante, laissant toute place à l’imagination, à n’importe quelle histoire convenue qu’il connaît déjà. Ou plutôt, non, laissant place aussi bien à l’absence de toute histoire, animant en guise de personnages une galerie de fantômes…
Seulement je suis ici, maintenant, engluée dans tout le temps passé avec Esther depuis son apparition, tout ce temps qui a fini par me jeter dehors dans la nuit, par me propulser contre un type, qui me conduit ici, maintenant, à raconter je ne sais quoi à je ne sais qui, à un type qui ne croit pas que je sois une fille sans histoire, je ne crois pas aux histoires, je ne crois pas aux fantômes, j’ai peur des fantômes, je ne crois pas aux fantômes.

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