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Esther 3.2

29 mars 2017 - Esther

J’ai longtemps essayé de m’expliquer ce regard bleu-noir. Il était rare et naissait, je crois, de certaines luminosités ou circonstances particulières et obéissait sans doute à des lois précises, suivant quelque régularité au jeu fin et complexe. Passée une brève curiosité pour les mécanismes qui président à l’irisation des plumes, je ne fis pourtant jamais l’effort de vérifier dans des traités scientifiques (dont je n’avais au demeurant pas la moindre idée) quelle loi de la physique donnerait les clés d’un tel phénomène ; je privilégiais donc l’observation directe et mon effort le plus constant consista à guetter ce regard – comme s’il devait comporter en soi sa propre révélation. Au fond, j’avais beau me piquer d’objectivité, voire de rationalisme, j’aimais trop son mystère pour souhaiter l’amoindrir, si cela avait été possible. Car évidemment, l’expérience tournait court si systématiquement que je me demande presque aujourd’hui si je ne guettais pas plutôt la fin du bleu, une solution de continuité de l’illusion, fût-ce pour l’émerveillement de n’y pas parvenir. À chaque fois me gagnait l’étonnement de ne trouver dans les yeux d’Esther trace du bleu dont le reflet fabuleux obstinément persistait, en dépit de scrupuleux constats pour établir, de seconde en seconde, que l’iris ne recelait pas la moindre paillette bleue ; la fascination se rejoue, à ce regard je rive le mien, du visible à l’invisible chavire le sens, léger mais insistant vertige, et je vois bleu, bleu fusée d’un concentré de noir, bleu-lumière d’obscurité dense, flamme d’éther ou d’azur électrique, dans le puits des comètes.

Il commence à sourire. Il sourit, une lueur malicieuse dans l’œil. Il s’apprête à parler.

Je m’entêtais, cependant, et à défaut de la physique, je comptais obscurément sur la psychologie, ce qui à force dota sans doute mon attente diffuse, étirée dans le temps, d’une fébrilité malvenue. Comme j’aurais aimé alors pouvoir mêler à ce regard quelque émotion, le ramener par exemple à la manifestation de sentiments d’une intensité particulière, ou violemment contradictoires ! Il m’aurait semblé plus commode qu’il possède une signification précise qui me donne accès à Esther et justifie ainsi les liens qui se nouaient entre nous. Mais il paraissait seulement émaner d’elle, dénué d’intention, si bien que, dans une certaine mesure, il l’escamotait, prenait le pas sur sa source contingente, me désintégrais moi aussi. Je ne voyais que du bleu, et tout résistait, moi la première, sourde au silence, inquiète au souffle qui me parcourait, craignant brusquement les mirages, bouleversée par tout ce qui cessait d’exister au moment de cette présence. Oui, je me souviens, j’ai pris parfois le regard d’Ester pour un trou noir qui avalait le monde.

Il se tait. D’un coup interloqué bouche cousue. Mine plus grave, presque soucieuse. L’air interrogateur, puis plus. C’est entendu. Nous nous taisons. C’est entendu, la pulsation qui oscille entre l’angoisse de ne plus rencontrer ce regard, qu’il ne me soit plus adressé, et le frémissement de peur, l’excitation du risque couru à chaque fois qu’il se pose, s’est posé sur moi. C’est entendu et cette fois, je ne me débats pas, ne résisterais plus. Car ne savais-je pas déjà, au fond, que viendrait ce récit attardé dans la nuit, où parler du regard d’Esther devancerait toute raison, vaudrait toute justification aux yeux de cet homme qui écoute, ne savais-je pas déjà, au fond, l’au-delà souterrain de la source ?

Ça vibre autour de moi, bat à mes tempes, fend mon regard, tremble un éclat et je bats des paupières, je clos clôture sans donner prise, avant que le sien frémisse, avant l’ému qui nous fera tourner les talons, avant l’attendrissement où ils s’imaginent qu’ils tombent amoureux, car nous recherchons, plutôt que l’eau traître et solitaire, la flamme bleue d’acier incandescent, je tourne coupe court cisaille fonce.

« Bref, j’ai fini par lui proposer de s’installer chez moi. »

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