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Esther 4.1

19 avril 2017 - Esther

La première fois, celle du regard, au moment de partir, elle m’avait demandé si ça m’ennuyait. Elle revint ensuite une autre fois, puis encore une autre, elle continua de revenir. Elle m’attendait sur les marches quand je rentrais le soir, en semaine. Au début, elle revenait comme ça, de manière inopinée – je ne peux pas dire qu’elle arrivait, c’était moi qui arrivais pour la trouver là, sauf une nuit où elle frappa à la porte, un dimanche je crois. Ses visites n’étaient pas régulières, il se passait parfois quinze jours sans visite, puis je la voyais deux fois la semaine suivante. À la fin seulement devinrent plus rares les soirées sans elle que celles en sa compagnie. Puis elle ne vint jusqu’à la fin de l’hiver et, au bout d’un mois, je commençai à me demander si je la reverrais jamais, avec un fugitif sentiment de frustration que je tins en sourdine, tout comme le vague soulagement que j’éprouvais à l’idée de plus avoir à me débattre contre l’inquiétude que suscitait notre relation étrange, que j’étais incapable de me représenter ni d’expliquer à qui que ce soit. Je n’eus du reste pas à trancher entre l’un et l’autre sentiment, puisque ses visites reprirent peu après, plus régulièrement désormais, toujours sans que je sache pourquoi ou que nous échangions guère plus de dix mots en quelques heures.

Elle se levait quand j’atteignais la dernière marche du palier et je la saluais d’un sourire qu’elle me rendait à peine en se faufilant par la porte que je venais d’ouvrir. Je ne me souviens que nous nous soyons jamais souhaité « bonjour » et ne me rappelle pas une seule conversation que nous ayons tenue durant cette période. Pendant que, dans l’entrée, je me débarrassais de mes affaires, elle allait s’installer dans le salon où je la trouvais songeuse, perdue dans je ne sais quelles pensées, et cinq, peut-être dix minutes un moment s’écoulait ainsi, démesurément étirées, scandaleusement vides, avant que, lentement mue par quelque force impénétrable, elle se mît en marche. Je l’observais alors tandis qu’elle déambulait chez moi, silencieuse, absorbée dans une attention intense, presque obstinée, portée au moindre objet, je suspendais à son pas mon souffle pour deviner ce qu’elle retenait en passant, s’arrêtant, comme si les pas comptés de sa marche, lorsqu’elle faisait ainsi le tour de l’appartement, réordonnaient l’espace, assignaient son lieu à chaque chose, batterie de casseroles aussi bien qu’éraflure sur la tapisserie.

Souvent, elle finissait rester debout à la fenêtre donnant sur la rue. Elle regardait les passants ou bien les arbres dans le square, en retenant d’une main le rideau ; l’autre quelquefois dessinait du bout du doigt sur le carreau des formes invisibles. C’est dans de tels instants qu’elle parla d’abord plus, comme absente ou plus exactement retranchée, de dos, à l’abri de toute la distance qu’avaient à parcourir pour m’atteindre les mots prononcés d’une voix toujours un peu trop basse, et finalement détachés d’elle. J’écoutais ces allusions à la couleur des feuilles, à l’âge d’un promeneur et à celui de la saison, aussi précises qu’insuffisantes, voire franchement insaisissables, nées d’une trop fantasque association d’idées dont elle ne me faisait pas part, et je la regardais en essayant de réinventer ce qu’elle voyait, de même que je feuilletais en pensée les livres dont elle parcourait les titres (si du moins elle les lisait) ou que je tentais de me rappeler les circonstances qui avaient apporté tel bibelot à tel endroit ; parfois, dans son sillage, je réajustais un cadre, ou bien sa piste me lançait à la recherche frénétique d’un objet que je savais posséder mais qui avait dû atterrir au fin fond d’un placard, échouer dans une boîte oublié, s’égarer au cours d’un déménagement – c’est ainsi que j’ai remis la main sur le vase des pivoines, un vase de verre bleu acheté un jour de pluie au coin de la rue de mon ancien appartement.

Je ne sais combien d’heures s’engloutirent dans cette curieuse contemplation qui ne donna réellement lieu à aucun discours. Les quelques mots jetés en esquisses notaient toute juste la teinte du jour, la sensation, sans rien révéler d’Esther ni de moi. Le silence qui nous traversait durait, et plus il se prolongeait, s’épanchait, plus il me semblait qu’y mûrissait ce que nous guettions sans en connaître la forme à venir.

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2 réflexions sur “ Esther 4.1 ”

Aunryz

« elle allait s’installer »

Esther est semblable à ce récit
qui s’installe lentement sans mot dire ou presque
(la narration est sa présence et l’enveloppe regard de la narratrice)

J’aime beaucoup
ce récit
qui lui aussi vient sans prévenir
faire présence dense et si lencieuse

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