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Esther 4.3

5 juin 2017 - Esther

— Drôle de rencontre. Drôle de façon de lier connaissance.

Son regard a flotté un moment, dépris de mon récit cahoteux, a parcouru lentement la salle, lointain, l’homme a battu des paupières deux ou trois fois, comme pour se dégager de l’attention soutenue qu’il avait accordée, reprendre pied dans ce qui nous entourait, il a haussé les sourcils, un étonnement, léger, dont il ne m’a pas fait part, un écho à sa curiosité de départ, peut-être, ou bien l’étonnement dont il venait en réalité de me faire part, qui lui avait d’abord échappé et qui lui revenait, ou tout autre chose, aussi bien. Les bruits alentour ressemblaient au silence, les tables vides alignaient leurs carrés neutres, propres, renvoyant à peine quelques reflets mats, les gens, serveurs buveurs groupes d’amis, jouaient les rôles habituels avec précision et franchise, les visages étaient des visages, infiniment travaillés, infiniment opaques. L’espace d’une table nous séparait. Un désert. Il est resté songeur encore quelques secondes, son regard s’est refermé. Puis il s’est redressé.

— Bon, je vais prendre l’air… le mauvais air d’une clope.

Je l’ai regardé traverser la salle, sortir. Je me sentais mécontente d’avoir mal et trop parlé, constamment pressée par le mot précédent, le mot à suivre. Je n’avais exhumé que des bribes, les restes épars d’une mosaïque enfouie, des fragments impropres à lui laisser voir ce que j’avais eu sous les yeux, et dont je doutais de garder un juste souvenir, que je doutais même avoir finalement jamais vue telle qu’elle était, trop éloignée désormais, trop proche alors, et ce doute se mettait à ronger les quelques morceaux rescapés, menaçait de réduire en poudre les quelques tesselles intactes, les motifs que j’avais cru péniblement reconstituer. D’un coup, en bloc, j’ai détesté ces ineptes confidences, ce besoin de parler pitoyable, d’être convaincue par qui ne le serait qu’à la condition de ma propre conviction, le nœud coulant où je nous piégeais. Pour rien.

J’ai enfilé mon blouson, je pensais me glisser dans la nuit, qu’elle m’efface, j’ai compté les pas jusqu’à la porte, je croyais n’avoir jamais fui, sa remarque n’avait rien eu de vexant, il pianotait sur son portable, une cigarette à la main à la bouche.
Je l’ai finalement rejoint.

— Je peux t’en piquer une ?

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