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Esther 4.5

7 septembre 2017 - Esther

Je ne suis pas partie. Il est allé au bar pour recommander, je suis retournée m’asseoir. Puis j’ai fini par continuer, je lui ai raconté l’installation d’Esther, par le menu détail encore, sans lui faire grâce du moindre des émois, doutes ou atermoiements qui avaient suivi le moment où je lui avais spontanément proposé d’emménager, au terme de l’une de ces soirées qui semblent ne jamais devoir finir de s’enfoncer dans une intimité sans âge qu’elles révèlent et créent d’un seul fluide élan. Plusieurs jours, plusieurs semaines peut-être, s’écoulèrent entre mon invitation et son installation et, au fur et à mesure que le temps passait, perçait puis grandissait une inquiétude, d’abord raisonnée, raisonnable, qui notait l’étendue des inconnues touchant Esther, dont j’ignorais tout de la vie matérielle et du caractère coutumier, puisque je supposais qu’elle habitait à quelques rues de chez moi sans savoir où ni comment ; puisque, si je savais qu’elle achevait un cursus dans les arts du spectacle, j’ignorais à quelle profession elle se destinait ainsi, et même quelle école ou université elle fréquentait, de même que je ne m’étais pas souciée du genre de travail, « purement alimentaire » m’avait-elle dit, qui lui permettait de payer son loyer, en admettant seulement qu’elle en eût un ; puisque de son entourage, famille, amis et autres proches, je n’avais pas la moindre idée, nul n’ayant jamais été mentionné que de manière si insignifiante que ne s’y rattachait ensuite ni aucun prénom, ni même aucune anecdote ; puisque son caractère ne m’était apparu que dans l’exception de cette rencontre, si bien surgie du néant que j’ignorais en fait si elle était diligente ou nonchalante, avare ou généreuse, attentionnée ou désinvolte, légère ou sévère. Je n’étais enfin sûre de rien, et l’inquiétude, s’appuyant sur les vieilles angoisses héritées de l’enfance, sur le désenchantement neuf d’un regard adulte, croyais-je et sur l’asthénie diffusée par les subreptices mots d’ordre de tout un « milieu », ce bouillon de culture qui, à force, vous trempe et vous essore l’esprit le plus acéré, prit son envol en angoisse – autrement dit, sombra à moitié dans l’ombre d’une confusion mêlée de culpabilité qui ne s’avoua pas plus à Esther qu’à moi-même.

Or sans doute est-ce elle qui m’a revisitée, m’a retenue au seuil de cette pièce que j’avais quittée insouciamment et dont j’hésitais à retrouver l’air confiné, redoutant la menace de contamination que ce dernier ferait planer sur l’espace alentour, tandis que, en proie à une gêne ennuyée, j’écoutais l’homme déployer une série d’excellentes raisons pour poursuivre mon récit, après que je m’étais contentée d’un morne « J’ai pas envie », dont la plus saillante était quelque chose comme l’accueil paradoxal que réservait à l’extraordinaire la banalité, sur laquelle il rabattait « les généralités » que je lui avais lancé à la figure (et à laquelle il était, bien sûr, illusoire de croire que l’on pouvait échapper). Je présume que l’argument justifiait ainsi sa propre platitude, qui m’a agacée. Car il m’agaçait, à devenir méchante, si je m’étais un tant soit peu laissée aller. Mais je ne me laissais pas aller, je restais faussement avachie sur mon siège, la main crispée autour du verre à moitié plein, affalée rivée à la chaise, malgré tout, alors que j’aurais aussi bien pu le saluer et me casser proprement. Ce n’est cependant pas la peur de ce que je trouverais en rentrant chez moi, une fuite barrant une autre fuite, qui me retenais à cet instant ; pas non plus l’histoire commencée avec l’idée saugrenue que la poser là, entre nous deux, devant cet inconnu, la lisserait, me l’offrirait en quelque sorte à moi aussi comme net et pur objet indépendant, la rendrait soluble dans le discours, c’est-à-dire la résoudrait et me contenterait comme satisfait le résultat trouvé au terme de longs calculs d’une équation complexe. Mais elle ne se laissait pas réduire à un mot ou à une phrase qu’il m’aurait alors suffi de jeter négligemment sur la table pour tourner les talons, toute dette soldée. Je m’attardais, indécise, à l’écouter d’une oreille distraite, attentive plutôt aux modulations de sa voix grave, au poivre et sel de sa barbe soignée qu’avait à peine dérangée une journée longue, au nez rond qui donnait à toute sa figure un air bonhomme et à ses gestes rares et lents. Oui, il enchaînait les propos convenus, mais avec un soin et une patience qui non seulement dépassaient les bornes de la simple politesse, ou de la pure imbécillité de qui n’a jamais eu une idée à lui, mais qui surtout m’importunaient finalement moins qu’ils ne me réconfortaient. Et puis, nous n’aurions guère pu être deux à battre la campagne et à nous effaroucher au moindre accroc. Je ne sais pas ce qui, au-delà de son tempérament, suscita à mon égard cette bienveillance particulière, ni à quel signe je la reconnus. Je n’y pris pas garde sur l’instant – n’aurait-il pas autrement passé sans rien changer ? Quand, une nouvelle fois, il me sourit tranquillement après un dernier commentaire, je m’entendis juste répondre :
— Trois cartons, deux valises, et Esther était là.

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