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Esther 4.6

17 septembre 2017 - Esther

Je l’ai su avant même de la voir. La clé a tourné sans rencontrer d’obstacle, la porte s’est ouverte en silence, le pêne tout juste effleuré. Cette seconde où l’on sent, où l’on sait, avant de savoir quoi ou comment. Mon cœur battait à tout rompre, me catapultais au plus haut du désir, à l’instant où il menace de se réaliser, quand il prend forme en précipité, et vous assomme vous exalte dans sa gloire d’inimaginable, la crainte délicieuse qui presse le dernier pas, le seul pas qui vaille, comme si d’un élan il emportait ailleurs le passé, tout le passé, en en dispersant sciences et monuments, ramassés en un instant qui les relance tel un coup de dés secondant le hasard.

Les plis de son manteau accroché dans l’entrée, son parfum, l’ai-je senti comme il me revient aujourd’hui, adouci par la note sucrée de sa sueur, les bruits minuscules, un frottement, un soupir, je perçus tout cela en bloc dans l’instant où je la voyais là à demi tournée vers moi, encadrée par la porte du séjour, debout au milieu du désordre de ses bagages qu’elle avait commencé à déballer comme une vie, et pourtant ça ne ressemblait pas à un déménagement, avec trois cartons et deux valises, elle paraissait à peine débarquer d’un voyage, en revenir un peu chargée, avec des affaires plein les bras qui parleraient d’une autre vie, plus ou moins exotique, presque irréelle sans ces frêles témoignages qui se déversaient chez moi, encombraient le passage, occupaient et métamorphosaient tout l’espace. D’un sac dépassait l’angle droit du cadre qui ne révélait que le coin d’une photo encore engloutie dans les profondeurs de la valise, le rempart d’un étroit carton avait commencé à céder sous l’écroulement d’une pile de livres dont le chevauchement malmenait titres et noms d’auteurs, égayés en syllabes méconnaissables, tandis qu’une valise béante dégorgeait paresseusement la garde-robe d’Esther, des flots confus d’aquarelle, bleus pâles, roses tendres, écrus à peine ensoleillés, beiges veloutés, verts fragiles, gris cendrés sur lesquels tranchaient, ici ou là, la couleur franche d’un détail, des boutons carmin, les méandres turquoise d’un jabot brodé, la pourpre d’une étole. Une bottine de cuir noir, parfaitement ciré, dont l’éclat le disputait à celui du parement doré, surmontait l’édifice. Et Esther surgissait au milieu de ce déballage, un sourire complice aux lèvres avant même de m’avoir vue, à m’entendre seulement, pas bien grande et trônant pourtant avec la longue étoffe de lin, échappée du nécessaire à couture, qu’elle tenait à hauteur de poitrine et qui suivait la courbe de ses hanches, la contournait, puis s’écoulait à ses talons en traîne de pacotille, fillette toute droite au milieu de ce capharnaüm de cartons ouverts, de sacs éventrés, débordants, Esther aperçue de l’entrée, sentie perçue, dans mes bras déjà.

Je lui ai tout décrit d’une traite, les couleurs et les odeurs, l’évidence d’Esther, la simplicité de sa présence et ma joie lorsque je me fiais à son regard, son geste, à notre secrète entente. Ça venait tout seul et je laissais aller, le souvenir filait tout droit, m’entraînait dans sa cavalcade, ça secouait rires et larmes, la mémoire ne ment pas, elle m’envoyait son poing dans le ventre, me bouleversait comme m’avait alors bouleversée la réalité, son ancre et son poids, quand subitement elle fait corps avec vous ; quand subitement je me suis tue, foudroyée par tout ce que je n’avais pas vu. Les galops finissent sur un précipice. Je m’étais redressée d’un bond, déjà presque dehors, pour courir après le temps

Il m’a doucement attrapée par le bras, il m’a retenue.

 

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