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Esther _ Prélude

3 janvier 2017 - Esther

Elle ne bouge plus. Bras ballants, la jambe gauche repliée sous la cuisse droite si bien qu’il penche un peu, son corps, légèrement affaissé, repose échoué contre le fauteuil gris, la tête appuyée sur le siège, les yeux clos. La tache claire de son visage contraste avec la masse sombre des cheveux, dont les lourdes mèches sombres s’étoilent sur le tissu gris. Ses paupières closes ne frémissent pas et un souffle régulier soulève sa poitrine. Elle s’est abandonnée au sommeil. Elle était épuisée et la fatigue l’a fauchée. La lumière du jour est plus diffuse, les derniers rayons obliques se glissent par l’interstice de la fenêtre entrouverte. Une hirondelle attardée trisse une, deux fois, puis le silence s’installe dans la pièce, un grand calme pour qu’elle puisse dormir. Il fait clair et doux.

En ouvrant les yeux, elle verra les pivoines dans le vase rond, elle n’y avait pas fait attention, mais là, ce sera la première chose qu’elle verra, leurs cloches roses lui parleront du printemps, un chant gai et léger, sans rien d’extraordinaire, il faut savoir goûter la simplicité, elle n’aspire finalement à rien de plus, même si elle l’oublie parfois et se laisse noyer par des tracas qui font boule de neige et finissent par lui paraître inextricables. Ses idées s’embrouillent, se contorsionnent et elle se perd dans leurs méandres compliqués, comme happée par autant de tentacules qui la malmènent pour rien. Dormir lui fera le plus grand bien, ça chassera les idées noires, même si sa position n’est pas très confortable. D’ailleurs, elle aime bien s’asseoir par terre, un peu de travers, une tasse entre les mains, et sentir la caresse des poils du tapis sur ses pieds nus. Voilà son chez soi. Alors elle s’est endormie ainsi. Heureusement, elle ne s’était pas préparé ce thé fumé qu’elle boit très chaud, elle aurait risqué de le renverser et une tâche bleu sombre n’aurait cessé de s’agrandir sur le tapis, l’humidité froide aurait troublé son sommeil, le réveil aurait été désagréable. Il manque tout de même sur ses épaules un plaid moelleux, il traîne sur le canapé, de l’autre côté de la table basse, de guingois, son pied a dû la repousser dans le sommeil, mais elle ne frissonne pas, pas d’affolement, l’air est encore doux qui passe par la fenêtre entrouverte et fait palpiter les roses claires ornant les rideaux.

Ne pas troubler cette paix. S’y glisser sans remuer de mauvais songes et sentir seulement le temps passer lentement sur la peau lasse pour en gommer les meurtrissures. Laisser couler sans impatience l’eau rêves, leurs murmures et poèmes. À la nuit tombée, elle aura tout lavé. Elle se réveillera et tout sera à sa place, dans le coin de la pièce, l’abat-jour de la lampe tamisera la lumière et dans l’air se déploieront les beaux accords du silence. Elle sera bien, le repos aura gonflé ses lèvres. Tout va bien. Pour l’instant, il suffit d’être là et de veiller sur son sommeil sans le troubler, dans l’estompe du jour. Voilà. Il n’y pas de raison de s’affoler, le cœur ralentit sa chamade, l’angoisse se dissipe. Regarde-la. Elle sourirait presque. Assieds-toi et attends un moment. Rien n’a mal tourné, d’ailleurs on ne peut plus rien changer, il n’y a pas à imaginer ce qu’on modifierait si tout était à refaire. Et même, rien n’a changé, au fond. On est presque revenu au début. Tout à l’heure, demain, elle ouvrira les yeux, elle dira quelque chose, on discutera, tout ira bien. Il faut juste respirer profondément, être attentive, puis même vigilante que je remette de l’ordre dans mes idées, pour être bien sûre de moi et prendre soin d’elle.

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