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Esther – Interlude

8 octobre 2017 - Esther

Avant, pendant ou après, au profond de la nuit ou dans les recoins du jour, ce rêve.

Il commence par une violent éclat, lumière ou bris, qui devrait me réveiller et fait comme si. Je suis dans une pièce obscure bien que je voie parfaitement ce que j’ai sous les yeux, un miroir brisé, mais tout est gris, les couleurs avalées par une espèce de brume ou de fumée, comme dans une vieille photo aux contours estompés, fondus dans le temps qui l’éloigne. L’atmosphère est humide, froide – rien de perçant, tout juste la conscience d’un inconfort relatif – et confinée si bien que, même si je ne distingue pas les limites de la pièce, mon regard ne rencontrant nul mur autour de moi sinon celui contre lequel le miroir a explosé, mais ne portant pas non plus bien loin, j’ai la nette sensation d’un espace étroit qui ne peut accueillir grand-chose en plus. Au demeurant, les trois dimensions sont faussées, puisque je regarde le mur en face de moi pour voir par terre les éclats du miroir brisé, à moins que je ne regarde par terre les éclats du miroir brisé que je vois au mur, sans d’ailleurs que cette incohérence me trouble le moins du monde. Je suis trop absorbée par les éclats miroitants.

Je comprends parfaitement pourquoi le miroir s’est brisé. Cela ne m’empêche pas d’en être affligée, et je parcours du regard chacun des fragments tandis qu’une vague de désespoir me submerge peu à peu, à laquelle je m’abandonne avec un certain plaisir en dépit de la parenté qui semble exister entre ce plaisir et la raison pour laquelle le miroir a explosé. Je reconnais chaque reflet sans étonnement, plutôt avec lassitude, comme un refrain trop connu, qui parfois m’émeut encore, mais de si loin que cette tendresse paraît adressée à une autre par une autre. Je ne découvre rien, comme je le savais. Il n’y a rien derrière le miroir et mon reflet ni moi n’avons jamais réellement existé.

Le désespoir grandit, sec et blanc, entier, sous la lumière crue de néons absents à l’aplomb du miroir. Nue, assise en tailleur sur le carrelage froid sous mes fesses et contre mes mollets, je contemple le miroir brisé comme un puzzle à l’envers dont le sens se dévoile dans l’éparpillement des pièces. Je suis calme et sereine malgré la blessure mortelle. J’aimerais qu’un éclat du miroir, le plus brillant, le plus effilé, se soit fiché dans mon cœur et je continue à sourire parce que l’image est bien trop convenue mais que je sais ce que j’ai à faire.

J’attrape ou ramasse deux éclats qui n’en forment encore qu’un seul, leurs deux sommets acérés se rejoignent au creux d’un v d’où part une longue fissure. Je saisis à deux mains cet éclat, le mont de Vénus de chaque pouce appuyé contre la surface lisse, parfaite, et je romps l’éclat en deux éclats, les yeux fermés j’entends le craquement sec des deux éclats qui se séparent, mes pouces longent l’arête de l’ancienne fissure qui les mésunissait, ils effleurent à peine pour éprouver à la fois le contour et le tranchant. Je caresse celui que je repose en rouvrant les yeux et, de la main droite, avec le second éclat, soigneusement, à l’horizontale, j’entaille le poignet gauche. Je me réapproprie et dilapide, récupère les mises et déroutes, range à leur place nos reflets et leurs néants. Ça coule rouge et chaud, épais, tout plein. Ça sinue net et sensuel, j’y porte le bout de la langue et je regarde longtemps, apaisée.

Puis je relève les yeux, ou je les baisse, mais le carrelage sur lequel je repose brille et brille encore, d’un éclat de plus en plus vif, il luit et reluit et reflète, le carrelage sous mes yeux devient miroir et mon cœur s’arrête de battre sous l’angoisse. Je ne vois rien, rien de ce que je devrais voir, j’ignore ce que je voudrais voir, j’ai les yeux fermés, tout est noir, il n’y a plus rien nulle part.

Lorsque je les rouvre, l’obscurité est revenue, diffuse. En face de moi, dans l’encadrement de la porte, se découpe la silhouette massive d’un homme grand, dont je ne vois pas le visage, dont je sais pourtant qu’il sourit et que son regard ouvre sur la nuit et les étoiles. D’un geste il me fait signe et m’invite et m’accueille pour que je l’accompagne. Tout a pris forme autour de lui et je souhaiterais le suivre, mais j’ai peur de faire preuve de lâcheté en me fiant à son ombre plutôt qu’à mon reflet.

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