• Esther 4.1

    La première fois, celle du regard, au moment de partir, elle m’avait demandé si ça m’ennuyait. Elle revint ensuite une autre fois, puis encore une autre, elle continua de revenir. Elle m’attendait sur les marches quand je rentrais le soir, en semaine. Au début, elle revenait comme ça, de manière inopinée – je ne peux pas dire qu’elle arrivait, c’était moi qui arrivais pour la trouver là, sauf une nuit où elle frappa à la porte, un dimanche je crois. Ses visites n’étaient pas régulières, il se passait parfois quinze jours sans visite, puis je la voyais deux fois la semaine suivante. À la fin seulement devinrent plus rares les soirées sans elle que celles en sa compagnie. Puis elle ne vint jusqu’à la fin de l’hiver et, au bout d’un mois, je commençai à me demander si je la reverrais jamais, avec un fugitif sentiment de frustration que je tins en sourdine, tout comme le vague soulagement que j’éprouvais à l’idée de plus avoir à me débattre contre l’inquiétude que suscitait notre relation étrange, que j’étais incapable de me représenter ni d’expliquer à qui que ce soit. Je n’eus du reste pas à trancher entre l’un et l’autre sentiment, puisque ses visites reprirent peu après, plus régulièrement désormais, toujours sans que je sache pourquoi ou que nous échangions guère plus de dix mots en quelques heures.

    Elle se levait quand j’atteignais la dernière marche du palier et je la saluais d’un sourire qu’elle me rendait à peine en se faufilant par la porte que je venais d’ouvrir. Je ne me souviens que nous nous soyons jamais souhaité « bonjour » et ne me rappelle pas une seule conversation que nous ayons tenue durant cette période. Pendant que, dans l’entrée, je me débarrassais de mes affaires, elle allait s’installer dans le salon où je la trouvais songeuse, perdue dans je ne sais quelles pensées, et cinq, peut-être dix minutes un moment s’écoulait ainsi, démesurément étirées, scandaleusement vides, avant que, lentement mue par quelque force impénétrable, elle se mît en marche. Je l’observais alors tandis qu’elle déambulait chez moi, silencieuse, absorbée dans une attention intense, presque obstinée, portée au moindre objet, je suspendais à son pas mon souffle pour deviner ce qu’elle retenait en passant, s’arrêtant, comme si les pas comptés de sa marche, lorsqu’elle faisait ainsi le tour de l’appartement, réordonnaient l’espace, assignaient son lieu à chaque chose, batterie de casseroles aussi bien qu’éraflure sur la tapisserie.

    Souvent, elle finissait rester debout à la fenêtre donnant sur la rue. Elle regardait les passants ou bien les arbres dans le square, en retenant d’une main le rideau ; l’autre quelquefois dessinait du bout du doigt sur le carreau des formes invisibles. C’est dans de tels instants qu’elle parla d’abord plus, comme absente ou plus exactement retranchée, de dos, à l’abri de toute la distance qu’avaient à parcourir pour m’atteindre les mots prononcés d’une voix toujours un peu trop basse, et finalement détachés d’elle. J’écoutais ces allusions à la couleur des feuilles, à l’âge d’un promeneur et à celui de la saison, aussi précises qu’insuffisantes, voire franchement insaisissables, nées d’une trop fantasque association d’idées dont elle ne me faisait pas part, et je la regardais en essayant de réinventer ce qu’elle voyait, de même que je feuilletais en pensée les livres dont elle parcourait les titres (si du moins elle les lisait) ou que je tentais de me rappeler les circonstances qui avaient apporté tel bibelot à tel endroit ; parfois, dans son sillage, je réajustais un cadre, ou bien sa piste me lançait à la recherche frénétique d’un objet que je savais posséder mais qui avait dû atterrir au fin fond d’un placard, échouer dans une boîte oublié, s’égarer au cours d’un déménagement – c’est ainsi que j’ai remis la main sur le vase des pivoines, un vase de verre bleu acheté un jour de pluie au coin de la rue de mon ancien appartement.

    Je ne sais combien d’heures s’engloutirent dans cette curieuse contemplation qui ne donna réellement lieu à aucun discours. Les quelques mots jetés en esquisses notaient toute juste la teinte du jour, la sensation, sans rien révéler d’Esther ni de moi. Le silence qui nous traversait durait, et plus il se prolongeait, s’épanchait, plus il me semblait qu’y mûrissait ce que nous guettions sans en connaître la forme à venir.

  • Esther 4.2

    Mais j’invente, j’enjolive peut-être un silence au début commandé plutôt par la timidité, une timidité un peu solennelle, comme si j’assistais à une cérémonie qu’il ne fallait pas troubler sous peine qu’échoue le rituel, embarrassée aussi, au fur et à mesure que cela s’éternisait, par l’impression de la regarder comme une bête curieuse, d’en faire l’objet d’une observation expérimentale indéterminée. Ainsi, même si avec l’étendue du silence grandissait ma curiosité, je veillais à ménager sa délicatesse ou ses susceptibilités, dont j’ignorais tout, en adoptant une réserve généralisée, je cherchais presque à me fondre dans les murs, comme si, par une singulière inversion des rôles, j’avais été l’intruse devant se faire toute petite, l’amadouer, elle qui était apparue, était venue d’elle-même.

    Je ne sais plus si nous sommes finalement jamais sorties de cette expectative, qui s’est lentement installée, sournoisement devenue son propre but, qui a persisté ainsi dans un élan privé de tout mouvement, subsistant de se nier, de s’évider, en prolongeant l’inaccomplissement bien au-delà de mes premières hésitations, quand j’hésitais face au moindre pas, à ce qu’il aurait pu avoir de décisif, engluée dans l’attente, doutant non pas de sa présence, ni même exactement des raisons de sa présence, mais plutôt de son but, s’il s’agissait bien de moi, si allait vraiment advenir quelque chose comme une amitié, comment préférant m’absenter plutôt que de courir le risque de buter contre un creux mirage, plutôt que de courir jamais l’insigne risque qui seul aurait peut-être réussi à déjouer l’avènement d’une vaine attente, d’un mirage.

    Et pourtant, mains vides et yeux rougis, entre la conscience qui grince et les mots qui achoppent, je sais encore, je sens toujours, comment Esther m’a arrêtée, comment elle a stoppé net je ne sais quel parcours de vie où je m’engouffrais, ce qu’on appelle parcours de vie, qu’on vous prie de bien vouloir embrasser comme tel, en guise d’avenir un chemin tout tracé par l’héritage clandestin des velléités familiales et nécessités sociales, comment elle a interrompu quelque marche ou course forcée. Oui, tout disparut autour d’Esther portée par le silence et tout commença, qui était prêt à naître, à quoi j’assistais, heureuse et présente, dans le très léger décalage de soi au monde, lorsque cette distance n’est pas éprouvée comme déchirure et séparation, mais plutôt comme lieu d’alchimie où le monde changerait de substance, pour mieux épouser nos pensées et nous parvenir accessible, s’offrir à nous en ce léger retrait où, de ne pas le poursuivre, nous accueillons librement ce qui est.

  • Esther 4.3

    — Drôle de rencontre. Drôle de façon de lier connaissance.

    Son regard a flotté un moment, dépris de mon récit cahoteux, a parcouru lentement la salle, lointain, l’homme a battu des paupières deux ou trois fois, comme pour se dégager de l’attention soutenue qu’il avait accordée, reprendre pied dans ce qui nous entourait, il a haussé les sourcils, un étonnement, léger, dont il ne m’a pas fait part, un écho à sa curiosité de départ, peut-être, ou bien l’étonnement dont il venait en réalité de me faire part, qui lui avait d’abord échappé et qui lui revenait, ou tout autre chose, aussi bien. Les bruits alentour ressemblaient au silence, les tables vides alignaient leurs carrés neutres, propres, renvoyant à peine quelques reflets mats, les gens, serveurs buveurs groupes d’amis, jouaient les rôles habituels avec précision et franchise, les visages étaient des visages, infiniment travaillés, infiniment opaques. L’espace d’une table nous séparait. Un désert. Il est resté songeur encore quelques secondes, son regard s’est refermé. Puis il s’est redressé.

    — Bon, je vais prendre l’air… le mauvais air d’une clope.

    Je l’ai regardé traverser la salle, sortir. Je me sentais mécontente d’avoir mal et trop parlé, constamment pressée par le mot précédent, le mot à suivre. Je n’avais exhumé que des bribes, les restes épars d’une mosaïque enfouie, des fragments impropres à lui laisser voir ce que j’avais eu sous les yeux, et dont je doutais de garder un juste souvenir, que je doutais même avoir finalement jamais vue telle qu’elle était, trop éloignée désormais, trop proche alors, et ce doute se mettait à ronger les quelques morceaux rescapés, menaçait de réduire en poudre les quelques tesselles intactes, les motifs que j’avais cru péniblement reconstituer. D’un coup, en bloc, j’ai détesté ces ineptes confidences, ce besoin de parler pitoyable, d’être convaincue par qui ne le serait qu’à la condition de ma propre conviction, le nœud coulant où je nous piégeais. Pour rien.

    J’ai enfilé mon blouson, je pensais me glisser dans la nuit, qu’elle m’efface, j’ai compté les pas jusqu’à la porte, je croyais n’avoir jamais fui, sa remarque n’avait rien eu de vexant, il pianotait sur son portable, une cigarette à la main à la bouche.
    Je l’ai finalement rejoint.

    — Je peux t’en piquer une ?

  • Esther 4.4

    La brûlure du tabac sur la langue, la piqûre du froid aux joues, sa voix à l’intonation calme et précise, ses paroles faufilées aux volutes de fumées. Je l’écoutais d’une oreille distraite, il me parlait de son meilleur ami, lorsqu’il était ado, un Jacques ou un Paul, un de ces prénoms qu’on accole à Jean, une histoire de fille, aussi, une histoire rebattue, une histoire vieille, tellement vieille que sa voix ne vibrait pas, il avançait à grandes enjambées de phrases rodées depuis longtemps, entrecoupées de quelques silences songeurs à peine, « Pourquoi on s’est perdu de vue ? », avant d’enchaîner sur d’autres amitiés, des amitiés d’homme mûr. Il ne disait pas grand-chose, des anecdotes jetées ici ou là, d’infimes jalons, dans un désordre parfaitement tolérable sur une trame aussi simple, je me laissais flotter entre sa voix et la fumée, nous en avons enchaîné plusieurs, je cherchais peut-être la brûlure la piqûre, pour ne pas flotter trop loin, puis je ne l’écoutais malgré tout plus vraiment, peut-être a-t-il fini par se taire.

    Je ne regardais plus la fumée non plus, mais la cigarette elle-même : le temps qui nous file entre les doigts, irrémédiable ; le rougeoiement avant la cendre blanche ; ashes to ashes ; la douce poussière et la vive braise, l’une au prix de l’autre ; un morceau de temps, terriblement concret, d’exacte mesure. Et la mince ligne de partage entre la minute qu’on tue et celle qu’on savoure. Je fumais pour que le temps occupe mes doigts, mes lèvres, ma gorge, s’empare du souffle, en apnée poursuivie, avec cette frénésie clope sur clope quand tout vacille insupportable. Comme s’il s’agissait de ne plus être que spectatrice du temps, puisqu’il s’écoulera de toute façon, de toute façon nous laissera plus loin demain après-demain, de se réduire au temps qui passe, passe dans la coquille vide et friable tant pis, qu’il passe… et peut-être avec par derrière l’idée folle qu’il passera du coup plus vite, parce que plus plein, plus intense, grillant plus vite son énergie de temps, c’est quoi une énergie de temps ; à moins encore d’un absurde calcul : à raison de cinq clopes par jour, si l’on en fume vingt, quatre jours d’un coup seront passés, quatre pas d’un coup franchis qui nous séparait de la réalisation du vœu ou, à défaut, de la guérison, puisque le temps guérit tout, le temps guérit tout, qui tue, le temps guérit tout égale le temps ne sauve rien.

    Alors non, finalement, un morceau de temps entre les doigts pour le conjurer, quitte à s’y consumer, une course contre la montre où il s’agirait de l’arrêter, temps mort, on ne joue plus ça ne compte pas, je mets les pouces, entre deux actions, le temps de la réflexion, on met sur pause le film le jeu, que ça cesse un moment, le temps de trouver le souffle, l’inspiration, la solution, avant que l’histoire redémarre, arrêt sur la bande d’arrêt d’urgence, voire si on pouvait un peu, à peine, remonter le temps, le remettre d’aplomb, éviter l’accident, la solution de continuité, trois secondes, juste trois secondes avant, il n’y aura pas besoin de plus, il suffit de repérer le bon moment, un temps d’arrêt pour démonter voir, où ça cloche, à partir de là trois secondes suffiront, promis, promis, comment trois secondes peuvent-elles avoir cette importance, y a pas de vie de rab’ pour retenter le coup derrière, pas de droit à l’erreur, autant brûler la chandelle par les deux bouts.

    – … avec Esther. On dirait presque…

    Je lui ai jeté un coup d’œil un peu trop perçant, je suppose, assez pour faire disparaître aussi sec, pas assez vite pour qu’elle m’échappe, la très légère lueur de chien battu dans son regard, à quémander de l’affection, à vouloir m’intéresser, en balançant Esther en plein milieu.

    – Ouais, je sais bien, ce qu’on dirait. Mais ça m’intéresse pas trop, les généralités.

    Il a eu un petit reniflement narquois, puis l’air vaguement perplexe. On a fini nos clopes en silence. Je ne me sentais pas vraiment embêtée.

  • Esther 4.5

    Je ne suis pas partie. Il est allé au bar pour recommander, je suis retournée m’asseoir. Puis j’ai fini par continuer, je lui ai raconté l’installation d’Esther, par le menu détail encore, sans lui faire grâce du moindre des émois, doutes ou atermoiements qui avaient suivi le moment où je lui avais spontanément proposé d’emménager, au terme de l’une de ces soirées qui semblent ne jamais devoir finir de s’enfoncer dans une intimité sans âge qu’elles révèlent et créent d’un seul fluide élan. Plusieurs jours, plusieurs semaines peut-être, s’écoulèrent entre mon invitation et son installation et, au fur et à mesure que le temps passait, perçait puis grandissait une inquiétude, d’abord raisonnée, raisonnable, qui notait l’étendue des inconnues touchant Esther, dont j’ignorais tout de la vie matérielle et du caractère coutumier, puisque je supposais qu’elle habitait à quelques rues de chez moi sans savoir où ni comment ; puisque, si je savais qu’elle achevait un cursus dans les arts du spectacle, j’ignorais à quelle profession elle se destinait ainsi, et même quelle école ou université elle fréquentait, de même que je ne m’étais pas souciée du genre de travail, « purement alimentaire » m’avait-elle dit, qui lui permettait de payer son loyer, en admettant seulement qu’elle en eût un ; puisque de son entourage, famille, amis et autres proches, je n’avais pas la moindre idée, nul n’ayant jamais été mentionné que de manière si insignifiante que ne s’y rattachait ensuite ni aucun prénom, ni même aucune anecdote ; puisque son caractère ne m’était apparu que dans l’exception de cette rencontre, si bien surgie du néant que j’ignorais en fait si elle était diligente ou nonchalante, avare ou généreuse, attentionnée ou désinvolte, légère ou sévère. Je n’étais enfin sûre de rien, et l’inquiétude, s’appuyant sur les vieilles angoisses héritées de l’enfance, sur le désenchantement neuf d’un regard adulte, croyais-je et sur l’asthénie diffusée par les subreptices mots d’ordre de tout un « milieu », ce bouillon de culture qui, à force, vous trempe et vous essore l’esprit le plus acéré, prit son envol en angoisse – autrement dit, sombra à moitié dans l’ombre d’une confusion mêlée de culpabilité qui ne s’avoua pas plus à Esther qu’à moi-même.

    Or sans doute est-ce elle qui m’a revisitée, m’a retenue au seuil de cette pièce que j’avais quittée insouciamment et dont j’hésitais à retrouver l’air confiné, redoutant la menace de contamination que ce dernier ferait planer sur l’espace alentour, tandis que, en proie à une gêne ennuyée, j’écoutais l’homme déployer une série d’excellentes raisons pour poursuivre mon récit, après que je m’étais contentée d’un morne « J’ai pas envie », dont la plus saillante était quelque chose comme l’accueil paradoxal que réservait à l’extraordinaire la banalité, sur laquelle il rabattait « les généralités » que je lui avais lancé à la figure (et à laquelle il était, bien sûr, illusoire de croire que l’on pouvait échapper). Je présume que l’argument justifiait ainsi sa propre platitude, qui m’a agacée. Car il m’agaçait, à devenir méchante, si je m’étais un tant soit peu laissée aller. Mais je ne me laissais pas aller, je restais faussement avachie sur mon siège, la main crispée autour du verre à moitié plein, affalée rivée à la chaise, malgré tout, alors que j’aurais aussi bien pu le saluer et me casser proprement. Ce n’est cependant pas la peur de ce que je trouverais en rentrant chez moi, une fuite barrant une autre fuite, qui me retenais à cet instant ; pas non plus l’histoire commencée avec l’idée saugrenue que la poser là, entre nous deux, devant cet inconnu, la lisserait, me l’offrirait en quelque sorte à moi aussi comme net et pur objet indépendant, la rendrait soluble dans le discours, c’est-à-dire la résoudrait et me contenterait comme satisfait le résultat trouvé au terme de longs calculs d’une équation complexe. Mais elle ne se laissait pas réduire à un mot ou à une phrase qu’il m’aurait alors suffi de jeter négligemment sur la table pour tourner les talons, toute dette soldée. Je m’attardais, indécise, à l’écouter d’une oreille distraite, attentive plutôt aux modulations de sa voix grave, au poivre et sel de sa barbe soignée qu’avait à peine dérangée une journée longue, au nez rond qui donnait à toute sa figure un air bonhomme et à ses gestes rares et lents. Oui, il enchaînait les propos convenus, mais avec un soin et une patience qui non seulement dépassaient les bornes de la simple politesse, ou de la pure imbécillité de qui n’a jamais eu une idée à lui, mais qui surtout m’importunaient finalement moins qu’ils ne me réconfortaient. Et puis, nous n’aurions guère pu être deux à battre la campagne et à nous effaroucher au moindre accroc. Je ne sais pas ce qui, au-delà de son tempérament, suscita à mon égard cette bienveillance particulière, ni à quel signe je la reconnus. Je n’y pris pas garde sur l’instant – n’aurait-il pas autrement passé sans rien changer ? Quand, une nouvelle fois, il me sourit tranquillement après un dernier commentaire, je m’entendis juste répondre :
    — Trois cartons, deux valises, et Esther était là.

  • Esther 4.6

    Je l’ai su avant même de la voir. La clé a tourné sans rencontrer d’obstacle, la porte s’est ouverte en silence, le pêne tout juste effleuré. Cette seconde où l’on sent, où l’on sait, avant de savoir quoi ou comment. Mon cœur battait à tout rompre, me catapultais au plus haut du désir, à l’instant où il menace de se réaliser, quand il prend forme en précipité, et vous assomme vous exalte dans sa gloire d’inimaginable, la crainte délicieuse qui presse le dernier pas, le seul pas qui vaille, comme si d’un élan il emportait ailleurs le passé, tout le passé, en en dispersant sciences et monuments, ramassés en un instant qui les relance tel un coup de dés secondant le hasard.

    Les plis de son manteau accroché dans l’entrée, son parfum, l’ai-je senti comme il me revient aujourd’hui, adouci par la note sucrée de sa sueur, les bruits minuscules, un frottement, un soupir, je perçus tout cela en bloc dans l’instant où je la voyais là à demi tournée vers moi, encadrée par la porte du séjour, debout au milieu du désordre de ses bagages qu’elle avait commencé à déballer comme une vie, et pourtant ça ne ressemblait pas à un déménagement, avec trois cartons et deux valises, elle paraissait à peine débarquer d’un voyage, en revenir un peu chargée, avec des affaires plein les bras qui parleraient d’une autre vie, plus ou moins exotique, presque irréelle sans ces frêles témoignages qui se déversaient chez moi, encombraient le passage, occupaient et métamorphosaient tout l’espace. D’un sac dépassait l’angle droit du cadre qui ne révélait que le coin d’une photo encore engloutie dans les profondeurs de la valise, le rempart d’un étroit carton avait commencé à céder sous l’écroulement d’une pile de livres dont le chevauchement malmenait titres et noms d’auteurs, égayés en syllabes méconnaissables, tandis qu’une valise béante dégorgeait paresseusement la garde-robe d’Esther, des flots confus d’aquarelle, bleus pâles, roses tendres, écrus à peine ensoleillés, beiges veloutés, verts fragiles, gris cendrés sur lesquels tranchaient, ici ou là, la couleur franche d’un détail, des boutons carmin, les méandres turquoise d’un jabot brodé, la pourpre d’une étole. Une bottine de cuir noir, parfaitement ciré, dont l’éclat le disputait à celui du parement doré, surmontait l’édifice. Et Esther surgissait au milieu de ce déballage, un sourire complice aux lèvres avant même de m’avoir vue, à m’entendre seulement, pas bien grande et trônant pourtant avec la longue étoffe de lin, échappée du nécessaire à couture, qu’elle tenait à hauteur de poitrine et qui suivait la courbe de ses hanches, la contournait, puis s’écoulait à ses talons en traîne de pacotille, fillette toute droite au milieu de ce capharnaüm de cartons ouverts, de sacs éventrés, débordants, Esther aperçue de l’entrée, sentie perçue, dans mes bras déjà.

    Je lui ai tout décrit d’une traite, les couleurs et les odeurs, l’évidence d’Esther, la simplicité de sa présence et ma joie lorsque je me fiais à son regard, son geste, à notre secrète entente. Ça venait tout seul et je laissais aller, le souvenir filait tout droit, m’entraînait dans sa cavalcade, ça secouait rires et larmes, la mémoire ne ment pas, elle m’envoyait son poing dans le ventre, me bouleversait comme m’avait alors bouleversée la réalité, son ancre et son poids, quand subitement elle fait corps avec vous ; quand subitement je me suis tue, foudroyée par tout ce que je n’avais pas vu. Les galops finissent sur un précipice. Je m’étais redressée d’un bond, déjà presque dehors, pour courir après le temps

    Il m’a doucement attrapée par le bras, il m’a retenue.

     

  • Esther – Interlude

    Avant, pendant ou après, au profond de la nuit ou dans les recoins du jour, ce rêve.

    Il commence par un violent éclat, lumière ou bris, qui devrait me réveiller et fait comme si. Je suis dans une pièce obscure bien que je voie parfaitement ce que j’ai sous les yeux, un miroir brisé, mais tout est gris, les couleurs avalées par une espèce de brume ou de fumée, comme dans une vieille photo aux contours estompés, fondus dans le temps qui l’éloigne. L’atmosphère est humide, froide – rien de perçant, tout juste la conscience d’un inconfort relatif – et confinée si bien que, même si je ne distingue pas les limites de la pièce, mon regard ne rencontrant nul mur autour de moi sinon celui contre lequel le miroir a explosé, mais ne portant pas non plus bien loin, j’ai la nette sensation d’un espace étroit qui ne peut accueillir grand-chose en plus. Au demeurant, les trois dimensions sont faussées, puisque je regarde le mur en face de moi pour voir par terre les éclats du miroir brisé, à moins que je ne regarde par terre les éclats du miroir brisé que je vois au mur, sans d’ailleurs que cette incohérence me trouble le moins du monde. Je suis trop absorbée par les éclats miroitants.

    Je comprends parfaitement pourquoi le miroir s’est brisé. Cela ne m’empêche pas d’en être affligée, et je parcours du regard chacun des fragments tandis qu’une vague de désespoir me submerge peu à peu, à laquelle je m’abandonne avec un certain plaisir en dépit de la parenté qui semble exister entre ce plaisir et la raison pour laquelle le miroir a explosé. Je reconnais chaque reflet sans étonnement, plutôt avec lassitude, comme un refrain trop connu, qui parfois m’émeut encore, mais de si loin que cette tendresse paraît adressée à une autre par une autre. Je ne découvre rien, comme je le savais. Il n’y a rien derrière le miroir et mon reflet ni moi n’avons jamais réellement existé.

    Le désespoir grandit, sec et blanc, entier, sous la lumière crue de néons absents à l’aplomb du miroir. Nue, assise en tailleur sur le carrelage froid sous mes fesses et contre mes mollets, je contemple le miroir brisé comme un puzzle à l’envers dont le sens se dévoile dans l’éparpillement des pièces. Je suis calme et sereine malgré la blessure mortelle. J’aimerais qu’un éclat du miroir, le plus brillant, le plus effilé, se soit fiché dans mon cœur et je continue à sourire parce que l’image est bien trop convenue mais que je sais ce que j’ai à faire.

    J’attrape ou ramasse deux éclats qui n’en forment encore qu’un seul, leurs deux sommets acérés se rejoignent au creux d’un v d’où part une longue fissure. Je saisis à deux mains cet éclat, le mont de Vénus de chaque pouce appuyé contre la surface lisse, parfaite, et je romps l’éclat en deux éclats, les yeux fermés j’entends le craquement sec des deux éclats qui se séparent, mes pouces longent l’arête de l’ancienne fissure qui les mésunissait, ils effleurent à peine pour éprouver à la fois le contour et le tranchant. Je caresse celui que je repose en rouvrant les yeux et, de la main droite, avec le second éclat, soigneusement, à l’horizontale, j’entaille le poignet gauche. Je me réapproprie et dilapide, récupère les mises et déroutes, range à leur place nos reflets et leurs néants. Ça coule rouge et chaud, épais, tout plein. Ça sinue net et sensuel, j’y porte le bout de la langue et je regarde longtemps, apaisée.

    Puis je relève les yeux, ou je les baisse, mais le carrelage sur lequel je repose brille et brille encore, d’un éclat de plus en plus vif, il luit et reluit et reflète, le carrelage sous mes yeux devient miroir et mon cœur s’arrête de battre sous l’angoisse. Je ne vois rien, rien de ce que je devrais voir, j’ignore ce que je voudrais voir, j’ai les yeux fermés, tout est noir, il n’y a plus rien nulle part.

    Lorsque je les rouvre, l’obscurité est revenue, diffuse. En face de moi, dans l’encadrement de la porte, se découpe la silhouette massive d’un homme grand, dont je ne vois pas le visage, dont je sais pourtant qu’il sourit et que son regard ouvre sur la nuit et les étoiles. D’un geste il me fait signe et m’invite et m’accueille pour que je l’accompagne. Tout a pris forme autour de lui et je souhaiterais le suivre, mais j’ai peur de faire preuve de lâcheté en me fiant à son ombre plutôt qu’à mon reflet.

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