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La gare est parfaitement déserte

13 octobre 2014 - Passages
La gare est parfaitement déserte

[Texte source] _ [Embranchements]

Une gare entière complètement vide, comme créée sur mesure, une gare impossible, on a beau savoir que la réalité ne s’embarrasse pas de probabilité, à quoi bon la laisser si vide, cette gare, il devrait bien se trouver un ou deux autres voyageurs, au moins un ou deux, une dizaine même, à force, pourquoi un désert tellement spectaculaire pour un personnage si banal, avec son jean et son portable ?

Une gare déserte, à ce point-là déserte, où les pas n’en finissent pas de se répercuter, les néons d’éblouir, et des quais vides et froids dans la brume nocturne qui mate la lumière, emplit les recoins d’ombre, une gare déserte et ses quais où pourrait s’achever le plus grinçant des films d’horreur, aussi bien avec cet homme, le type lambda, et même avec lui mieux qu’avec un autre moins ordinaire, une gare vide et ses quais déserts formeraient le décor parfait, trop beau pour être vrai, idéal pour le cauchemar. 

Ou bien est-ce déjà le regard de l’homme, est-ce à lui seulement que la gare paraît vide ? Est-ce lui qui ne voit personne ? Est-ce qu’il ne peut pas voir, qu’il ne veut pas voir ? Qu’il ne peut, ne veut plus ? Qu’il en a trop vu ou, pire, qu’il pense avoir tout vu, croit qu’il n’y a plus rien à voir, en est sincèrement convaincu, feint sans le feindre le désert d’une gare désertée.

Peut-être se méfie-t-il de la symbolique de la gare, des trajectoires qui s’y lisent, des destins qui s’y nouent, se durcit-il pour ne pas y céder, raide et froid lui aussi dans le béton et l’acier, regard fixé droit devant, vide de ne rien voir, peut-être donne-t-il ainsi forme et consistance, crée-t-il très soigneusement ce rien qui le protégerait, peut-être son pas trop vif, sa trajectoire au cordeau le dotent-elles d’armes contre les échos plus subtils, les gestes plus sinueux de la mémoire et de l’oubli, peut-être s’aveugle-t-il pour ne pas voir surgir de sous sa semelle, à chaque fois qu’elle quitte le sol, ne pas voir s’étirer dans la condensation de son haleine, à chaque respiration, ne pas voir glisser le long des murs, dans la clarté trouble, les ombres grêles de son passé, peut-être redoute-t-il les méandres qu’elles dessineraient, craint-il qu’elles brouillent les cartes et leurs routes, sans doute sait-il que dans une gare parfaitement déserte, parfaitement fonctionnelle, parfaitement neutre, l’attend un autre labyrinthe et le murmure des hantises.

Les yeux rivés droit devant regardent ailleurs, il arpente une gare vide, cette gare vide et toutes les autres gares qui ont suivi, vides ou pleines à craquer, il ne s’agissait pas de sa première gare, et d’autres depuis qui auraient dû la cacher n’ont fait qu’enfouir plus intimement cette gare particulière, où il s’était retrouvé un sale soir d’hiver, déjà, mais même une gare fourmillante au soleil de juin rappelle à lui la première gare qui n’était pas la première gare, mais celle qui devait désormais les contenir toutes, et lui aussi, lui aussi, à chaque fois qu’il met désormais le pied dans une gare, cette gare-ci le happe, ce qui gravite autour d’elle, cette horrible soirée de janvier, un embrayage subit, qui change la donne et même s’il y avait finalement eu plus de peur que de mal, cette fois-ci, restée gravée dans sa pupille, dans son cœur qui éprouve en chaque gare qu’il traverse le lointain écho de tout ce qu’il avait ressenti alors, dans cette gare-là, la suite n’a pas été joyeuse pour autant, ni jamais plus les gares, jamais aucune gare n’a complètement évincé, fût-ce pour un instant, cette autre gare, rendue au contraire et dans le meilleur des cas plus nette par contraste, quelle que soit la gare, quel que soit le voyage, il n’y a jamais plus que lui, étrangement seul et démuni, avec le souvenir de cette gare qui s’amalgame le souvenir de toutes les autres gares…

Alors voici le deuil, le souvenir partout répandu de la perte, sans rien de si terrible, au fond, l’absence parfois presque douce, feutrée jusqu’à l’oubli, et peut-être ne le devine-t-il même pas, finalement, avec sur sa nuque notre haleine qu’il prend pour celle de la nuit, tandis que nous gravitons autour de lui, dans l’angle mort de son regard.

 

Photo: Ray Wewerka, Ghosting, Creative Commons BY-NC-ND

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