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Vie littéraire I

28 septembre 2011 - Hapax et archives
Vie littéraire I

Prologue 

Maturin avait toujours été grand lecteur. Ça avait commencé comme tout le monde, une fois passé le stade du sang et des larmes (plus d’une fois sa peau diaphane s’était entaillée au revers d’une page impénétrable) par le dos des paquets de céréales, les slogans des affiches et le programme télé, avec cependant assez rapidement une propension malsaine à se délecter des listes d’ingrédients des produits alimentaires puis de celles des substances actives et des excipients des médicament. Ces mots complexes et impossibles à deviner, tant ils étaient inconnus, longs et sinueux (comme le serpent d’Ève) lui jetaient un défi qu’il n’était pas homme à refuser, tout garçonnet qu’il fut. Un peu aride, certes, mais il se trouva au demeurant tôt revêtu du costume seyant à son état, des lunettes aux verres épais, et il ne faisait pas de doute que la calvitie viendrait à son tour, s’il  poursuivait dans cette voie.

Ses parents, effrayés des rapides progrès de sa manie, et après avoir essayé, en vain, faut-il le dire, de l’en détourner, s’efforcèrent dès lors d’endiguer au moins sa frénésie et se résolurent à lui offrir des livres – ce qui greva leur budget bien autrement que ces candides téléspectateurs ne l’avaient supposé, d’autant plus que, au bout de quelques mois pleins de suspense, sa mère sombra dans une grave dépression, dont seules surent la tirer d’astronomiques quantités d’antidépresseurs, tranquillisants et euphorisants. Au moins se révéla-t-il que leurs notices n’attisaient plus les désirs de Maturin.

Ses parents durent ainsi se résigner à le voir perdre son temps en d’ineptes lectures. Dans un premier temps, ils parvinrent presque à se réjouir : un enfant qui parle du Grand Meaulnes  et de Jules Verne, puis même, à la rigueur, un adolescent qui parle de Balzac et des Fleurs du Mal paraît bien un peu ennuyeux, singe savant ou bêcheur, mais passe quand même mieux que le même récitant le nom de molécules. Ils caressaient même, chères âmes, l’espoir qu’un jour, il parlerait des livres à la télé (ils n’imaginaient que Maturin puisse un jour écrire lui-même et il est vrai qu’il leur épargna au moins cette souffrance). Ils s’y étaient depuis un peu intéressés, embarrassés pourtant de ne retrouver aucun des noms mentionnés par le présentateur sur les listes de Maturin, essentiellement des romans parmi lesquels piocher pour un anniversaire ou pour Noël. 

Mais toute consolation leur fut finalement refusée, tandis que s’affirmait la tendance de Maturin à s’enfoncer toujours plus avant dans des pavés écrits petit, à la couverture négligeable, sans images évidemment (ils en avaient fait leur deuil depuis longtemps), mais aussi, ils le découvrirent avec stupeur un jour où ils lui demandèrent de raconter le dernier livre qu’il avait lu, souvent sans histoire ou sans vrai personnage, et dans une langue que la conscience seule de leur ignorance, ainsi que l’amour sincère qu’ils avaient pour leur fils, les empêchait de qualifier de charabia. 

Heureusement, Maturin allait bientôt être majeur et vivre sa vie, loin d’eux.

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Une réflexion sur “ Vie littéraire I ”

Laurent

Un enfant intellectuel est souvent la fierté de ses parents. Sur ce point, je ne comprends pas vraiment les parents de ce gamin. Actuellement, il y a des enfants que leur parents font passer le bac à 10 ans. Mais personnellement, je préfère que les enfants jouent et profitent bien de leur enfance, avant de se lancer dans des défis comme celui qu’a relevé le gamin de l’article.

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